mardi 31 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 11e partie

La réduction progressive du tabagisme, étalée sur 8 ou 15 jours, peut être envisagée chez les grands fumeurs comme un stade intermédiaire avant l’interruption totale. Il faut savoir que sa prolongation excessive mine la décision d’interrompre, maintient le syndrome de privation et accentue la tendance à persévérer dans le tabagisme.

Celui qui décide d’arrêter de fumer a tout intérêt à faire participer son subconscient à sa décision en se répétant et sa volonté d’arrêter et les avantages qu’il en attend. Il doit faire participer son entourage à la décision en proclamant la volonté d’arrêter et en le faisant si possible en même temps que d’autres membres de son entourage (époux, épouse, ami etc…).

Le fait de faire des paris mutuels quant à la durée du sevrage aide certains à persévérer.

d) Réajustement hygiéno-diététique

Un régime hypocalorique sera utile pour éviter le surcroît de poids qu’entraîne souvent la majoration de l’appétit qui résulte de l’arrêt du tabagisme.

On sait aussi qu’une alimentation riche de même que les boissons alcoolisées, le thé ou le café font partie des sous-habitudes auxquelles est souvent liée la consommation de tabac. Il y a donc lieu de les éviter. Certains conseillent aux fumeurs en sevrage de boire un grand verre d’eau chaque fois qu’ils ont envie de fumer. Le réajustement de l’ancien fumeur comporte également une augmentation de son activité physique (promenade ou sport) et une certaine rééducation respiratoire (respiratoire diaphragmatique, grandes inspirations profondes en cas d’envie de fumer).



* à suivre *

lundi 30 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 10e partie

Le fumeur devra éviter au moins temporairement les sous-habitudes dangereuses; remplacer par exemple le café par le thé, ou encore éviter de rencontrer ceux qui dans son entourage fument et risquent de le tenter. L’interruption automatique des sous-habitudes qu’entraînent un voyage, des vacances, un congrès, une maladie, peut souvent être mise à profit par celui qui veut arrêter de fumer : le sevrage est bien plus aisé dans ces conditions qui diminuent ou suppriment les situations-piège.

a) La décision de sevrage

C’est une décision individuelle qui fait appel au libre arbitre d’un chacun. Elle n’a des chances de réussir que si elle est prise en connaissance de cause et en toute liberté. La décision de sevrage peut comporter un risque lorsqu’elle concerne des personnalités en difficulté, peu susceptibles d’aménager des mécanismes de compensation. Avant d’inciter vigoureusement une personne au sevrage, le médecin devra donc apprécier la fonction que peut avoir le tabac dans sa vie psychologique et relationnelle et apprécier ses capacités à le supprimer.

L’abandon total des habitudes tabagiques est le seul qui, à terme, s’accompagne de la disparition de l’envie de fumer. C’est donc la seule méthode satisfaisante, comportant des garanties de succès prolongé.

La diminution de la quantité de cigarettes ou l’emploi de cigarettes légères, sont parfois utiles aux fumeurs en réduisant l’importance de l’intoxication tabagique, tout au moins en l’absence de réactions compensatoires comme le fait d’inhaler plus profondément ou de retenir la fumée plus longtemps ou de tirer de chaque cigarette un plus grand nombre de bouffées. Cette diminution est hélas le plus souvent transitoire : à la moindre contrariété le fumeur se remet à consommer autant qu’avant sa tentative de sevrage partiel!



* à suivre *

dimanche 29 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 9e partie

Ceux qui cherchent la relaxation peuvent recourir à d’autres techniques comme la respiration profonde ou d’autres astuces. Ceux qui trouvent un soutient en cas d’anxiété doivent chercher dans un changement de leur mode de vie la réduction de la tension nerveuse et dans une meilleure connaissance d’eux-mêmes la solution des conflits qui les poussent à fumer.

Enfin, ceux qui recherchent la stimulation nicotinique doivent s’efforcer d’y substituer d’autres stimulants comme l’activité physique, les violons d’Ingres etc… Ils ont avantage à rechercher l’aide que peut leur fournir l’insertion dans des groupes : la thérapie de groupe tend à augmenter la motivation à arrêter de fumer, grâce à l’esprit de soutien de compétition qui se développe parmi les participants. Ils peuvent aussi recourir à l’aide individuelle fournie par des consultations antitabac. Quand ils sont étroitement conditionnés par le tabagisme et quand le plaisir de fumer se détruit lui-même en devant un besoin du type addiction, ils peuvent employer au moins temporairement des produits substitutifs (chewing-gum à la nicotine).

a) les sous-habitudes

L’habitude tabagique une fois établie se perpétue en se liant à divers gestes de la vie quotidienne; le lever, la pause post-repas, la pause-café, la lecture du journal, le spectacle de la télévision, la détente après une conversation difficile, le coucher etc…
Chez les sujets conditionnés au tabagisme, le simple fait de se trouver dans ces circonstances les conduit à allumer une cigarette. Pour arriver à se déconditionner, le fumeur doit donc prendre conscience de ces habitudes-piège. C’est la raison pour laquelle on lui demande de noter sur une fiche au cours d’un nycthemère toutes les circonstances auxquelles la consommation de cigarettes à été liée.

* à suivre *

samedi 28 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 8e partie

La publicité utilise elle aussi cette motivation du plaisir et l’assimile aux autres plaisirs notamment l’érotisme. L’ensemble des constituants des plaisirs de fumer entraîne finalement un sentiment global de détente et de relaxation utile en cas de soucis ou de cafard.

Beaucoup recherchent dans le tabagisme l’effet stimulant sur des récepteurs du système nerveux et musculaire souvent suivi d’un effet secondaire de relaxation dû à la nicotine, qui, rapidement résorbée par ceux qui inhalent la fumée, semble être le principal « renforcateur » chimique qui sous-tend et maintient le désir de fumer, et est un des responsables de l’apparition d’une dépendance. Cet effet neurostimulant est un caractère commun à la nicotine et aux autres produits entraînant parfois une dépendance (opiacés, marijuana et alcool).

La connaissance des raisons de fumer est très importante car pour réussir le sevrage et éviter les rechutes, il faut adopter une tactique individuelle adaptée aux motivations d'un chacun.



* à suivre *

vendredi 27 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 7e partie

Ces raisons sont multiples et variées selon les individus. On distinguera celles qui ont conduit au début du tabagisme et celles qui assurent sa perpétuation.

Chez les jeunes, au début, c’est parfois la révolte contre l’autorité. Pour éviter la persistance de cette raison, il faut renoncer aux interdits, il ne faut donc pas être trop draconien. Beaucoup commencent à fumer à la suite d’une incitation sociale : accepter ou offrir une cigarette est évidemment une forme de convivialité, le tabac est une monnaie d’échanges sociaux.

D’autres fument par imitation des parents, des enseignants ou dans le cadre d’un groupe d’amis. Enfin certains commencent à fumer pour affirmer leur personnalité. La publicité utilise largement cette motivation profonde en présentant la cigarette comme un signe de maturité, de séduction, de virilité, de puissance.

Hemingway disait : « À quinze ans on fume pour prouver qu’on est un homme », il ajoutait toutefois «trente ans on prouve qu’on est un homme en cessant de fumer ».

Dans la perpétuation des habitudes tabagiques intervient chez certains le plaisir très complexe qui fait appel à quatre de nos cinq sens : le tact, sollicité par la manipulation du paquet et des cigarettes, leur allumage, le fait de les tenir en mains; la vue : le fumeur regarde le cône de pyrolyse et admire les volutes de la fumée; l’odorat et le goût : le fumeur qui inhale la fumée perçoit l’irritation profonde qu’elle provoque sous forme d’une chaleur parfumée.



* à suivre *

jeudi 26 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 6e partie

C’est à ce type de sujet que s’applique au sens strict le terme de déconditionnement du tabagisme, et c’est à l’étude des méthodes qui leur sont applicables que nous allons nous attacher à présent.

Les étapes de déconditionnement

a) Mise en évidence des raisons de fumer

Le fumeur ne connaît pas toujours les vraies raisons qui l’ont conduit à commencer, puis à poursuivre ses habitudes tabagiques : il se les cache souvent à lui-même.

Pour faire apparaître les raisons, on peut faire intervenir la dynamique de groupe. La discussion entre fumeurs et parfois ex-fumeurs peut faire ressortir des motifs qui avaient été longuement refoulés. Ce procédé qui viole un peu l’intimité de la personnalité n’est vraiment applicable qu’à des petits groupes constitués de volontaires décidés au sevrage. Pour faire apparaître les raisons profondes de fumer, on recourt aussi chez les plus jeunes, au jeu de rôle contre-attitudinal : le fait de jouer ce rôle leur permet de contrecarrer la censure inconsciente qui les empêchait de percevoir et d’exprimer les raisons vraies pour lesquelles ils se sont mis à fumer.



* à suivre *

mercredi 25 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 5e partie

La persévérance dans l’abstention est alors difficile à assurer sans un soutien répété, qu’il soit fourni au titre individuel dans les « consultations antitabac » ou qu’il fasse appel à la dynamique de groupe et à des méthodes psychothérapiques, comme dans les plans de cinq jours de Mc Farland et Folkenberg, ou encore à des séjours dans des cures thermales orientées vers le déconditionnement comme Gréoux-les-Bains en Haute Provence ou Cauterets dans les Pyrénées, ou encore à la participation à des Week-end, à des croisières ou à des vacances sans tabac.

Ces diverses méthodes cherchent à répondre aux difficultés majeures que rencontrent certains fumeurs « conditionnés » à se défaire de leur addiction, car leur liberté de choix est compromise par les effets de la nicotine sur leur système nerveux, et leurs problèmes ne résultent pas d’une seule faiblesse de leur volonté!

* à suivre *

mardi 24 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 4e partie

a) Après avoir envisagé le sevrage et souhaité réussir, le fumeur doit se décider à arrêter de fumer. Cette étape met en jeu non seulement son intellect mais aussi toute la partie profonde de sa personnalité.

Il faut bien dire qu’une grande majorité d’ex-fumeurs (estimée à 95% dans certaines enquêtes) ont réussi leur sevrage par leurs propres moyens et en faisant usage de leur seule volonté (self-care).

Ayant pris connaissance des dangers du tabac, soit par une information médicale, soit par une campagne antitabac, ou mieux à l’occasion de la maladie d’un proche, ils n’ont eu besoin pour se décider, que du conseil d’un médecin à l’occasion d’une maladie bénigne, de celui d’un paramédical, de celui d’un enseignant ou encore de la (douce) pression de leur entourage et/ou de l’aide d’un ou l’autre dépliant les informant des astuces à utiliser pour se défaire de leurs habitudes.

Il est toutefois une minorité de fumeurs acharnés, pharmaco-dépendants à l’égard de la nicotine, vraiment conditionnés à leur tabagisme, pour qui l’entreprise du sevrage est très laborieuse, la décision difficile à prendre, l’interruption accompagnée de symptômes désagréables.

lundi 23 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 3e partie

Un autre point positif, parfois désagréable pourtant, est la réapparition de l’appétit car elle entraîne souvent après sevrage une augmentation de poids.

a) Une fois informé quant à l’intérêt de rompre ses habitudes, le fumeur doit être convaincu de la possibilité effective du sevrage. Celle-ci ressort de nombreuses statistiques. C’est ainsi qu’aux États-Unis le pourcentage d’ex-fumeurs qui n’était que de 16% en 1955 est passé à 27% en 1965 et à 38% en 1975. Le taux de sevrage définitif est très élevé chez les petits et moyens fumeurs et va de 20 à 50% même chez les grands fumeurs, souvent les plus conditionnés au tabagisme. Chez ceux qui ont commencé le sevrage, les chances de persévérance vont globalement en croissant avec la durée de l’abstention définitive : elles sont d’une sur trois après six semaines, de 9 sur 10 après 6 mois et de 7 à 8 sur 10 après 12 mois.



* à suivre *

dimanche 22 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 2e partie

Préventions secondaire et tertiaire

Trois démarches successives s’imposent dans le cadre des préventions secondaire et tertiaire. Les deux premières font appel à la raison raisonnante et la troisième également à la volonté et à l’intuition.

a) Le fumeur doit être convaincu de l’intérêt qu’il a à arrêter de fumer. Cette conviction repose sur une connaissance des méfaits du tabagisme (dangers respiratoires, cardiovasculaires, génitaux, cutanés, etc.), dont les effets cumulatifs entraînent un raccourcissement de l’espérance de vie de l’ordre de sept minutes par cigarette consommée.

Chez les jeunes, c’est plus la réduction des performances physiques immédiates que la crainte d’ennuis futurs qui porte à la réflexion.

La conviction repose aussi sur la connaissance de l’utilité de l’interruption, même tardive, des habitudes tabagiques : régression rapide des risques cardiovasculaires et surtout de l’infarctus, régression des risques de cancer, diminution de la toux, des crachats et ralentissement de la diminution inévitable des fonctions respiratoires, récupération des fonctions sensorielles (olfaction, goût, etc.) et au total régression de la surmortalité tabagique : la mortalité des ex-fumeurs est en effet plus proche de celle des non-fumeurs que de celle des fumeurs.



* à suivre *

samedi 21 mars 2009

Toxicomanie vs Tabagisme 1e partie

Consultons le travail de J. Prignot pour mieux intervenir à aller vers le déconditionnement des fumeurs.

Le tabagisme peut être considéré comme une habitude acquise sous l’influence de l’environnement.

Si l’on en croit diverses enquêtes récentes, il y aurait parmi les Belges adultes 37% de fumeurs et donc 63% de non-fumeurs ou ex-fumeurs. Il y a plus de fumeurs en Wallonie qu’en Flandre : il y en a plus dans les classes sociales les moins favorisées que chez les intellectuels et il y en a plus parmi les esseulés (célibataires, divorcés et veufs).

Une bonne partie des efforts déployés dans le cadre des campagnes antitabac consiste à empêcher de fumer les non-fumeurs ou ex-fumeurs; c’est ce qu’on appelle la prévention primaire, qui porte actuellement surtout sur les enfants des écoles vers la fin de l’enseignement primaire et début du secondaire, moment où s’installent les habitudes tabagiques.

Des campagnes antitabac doivent s’intéresser également aux nombreux fumeurs bien portants afin de les décider à réduire ou plutôt à l’armée, dans le cadre de la médecine du travail, dans les collectivités en général mais aussi au cabinet médical ou à l’hôpital, auprès de sujets qui consultent pour des affections indépendantes du tabagisme.

Enfin la prévention tertiaire s’intéresse aux fumeurs malades chez qui l’on s’efforce de prévenir par l’interruption de leurs habitudes l’aggravation de leurs affections.

* à suivre *

vendredi 20 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 21e partie

Ainsi pouvons-nous voir dans la violence de la demande et de l’appel ordaliques, une cause majeure des difficultés dans la prise en charge des toxicomanes. La neutralité, le silence, au nom de quelque dogme rigide, n’ont souvent pour effet – et sans doute pour fonction – que d’éviter toute possibilité d’une réelle psychothérapie. « L’activisme » au contraire, tel qu’il peut se manifester dans certains groupes communautaires ou mystiques, ne fait qu’entériner, au nom du risque de mort, la dépendance du sujet en maintenant dans la réalité d’une secte le sens du mouvement ordalique : s’en remettre à l’Autre, corps et âme.

Les deux attitudes sont d’ailleurs peut-être les deux faces d’un même refus de respecter la singularité d’un adolescent, jusque dans son droit de prendre des risques. Il y a déjà assez longtemps, Bob Dylan, souvent cité par C. Olievenstein, chantait comme un avertissement : « Quelque chose a changé mais vous ne savez pas quoi, n’est-ce pas Mr. Jones ? » Et ce Mr. Jones représentait ce père si peu idéal auquel les adolescents refusaient de s’identifier. Depuis, un autre Mr. Jones (Jim) a tout fait pour correspondre à une image de toute-puissance, et pour prendre à son compte la demande ordalique. Après être devenu maître d’une secte, il a entraîné ses adeptes dans un suicide collectif dont le souvenir doit aussi nous rester comme un avertissement.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
AULAGNIER, P., 1981 La souffrance comme preuve. Intervention aux Deuxièmes Journées sur les toxicomanies. U.E.R. expérimentale de Bobigny, 20/6/81.
BAECHLER, J., 1975, Les suicides, Paris : Calmann- Lévy.
BEDIER, J., 1979, Le roman de Tristan et Yseut, Paris : Gallimard.
BERGERET, J., 1981, La violence fondamentale, Revue française de psychanalyse, XLV, no 6.
BETTELHEIM, B., 1971, Les blessures symboliques, Paris, Gallimard.
BLOCH, H. et NIEDERHOFFER, A., 1974, Les bandes d’adolescents, Paris, Payot.
BRAUNSCHWEIG, D. et M. FAIN, 1975, La nuit, le jour, Paris, P.U.F.
CAILLOIS R., 1967, Jeux et sports, Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimard.
CHARLES-NICOLAS, J. ET VALLEUR, M., 1981 Les conduites ordaliques. La vie du toxicomane, Paris, P.U.F.
DE FÉLICE, Ph., 1936, Poisons sacrés, ivresses divines, Paris, Albin-Michel.
HAIM, A., 1969. Les suicides d’adolescents, Paris, Payot.
INSTITORIS, H. et SPRENGER, J., 1973 Le marteau des sorcières, Paris, Plon.
KESTEMBERG, E., KESTEMBERG, J. et DÉCOBERT, J., 1972, La faim et le corps, Paris, P.U.F.
OLIEVENSTEIN, C., 1983, Le destin du toxicomane, Paris, Fayard.
PETIT, P., 1983, Toxicomanie et fonction paternelle, La vie du toxicomane, n+2.
RADO, S., 1933, La psychanalyse des pharmacothymies, Revue française de psychanalyse, 4 : 604-618é
RETEL-LAURENTIN, A., 1974, Sorcellerie et ordalies, Paris, Anthropos.
ROSENFELD, H., 1976, États psychotiques, Paris, P.U.F.
VALLEUR, M., 1981, Conduites ordaliques et toxicomanies, Mémoire pour le CES de psychiatrie, Université Paris-Sud.
VALLEUR, M., 1982, Le flipper et le roulette russe, adolescence et toxicomanie, Saint-Étienne, A.N.I.T.
VALLEUR, M., 1983, Hédonisme, ascèse, ordalie, La vie du toxicomane, 2.
VALLEUR, N., 1981, La syphilis héréditaire et ses rapports avec les troubles psychiques de l’enfant au début du XXe siècle. Université Paris XII, Thèse Doctorat Médecine.

jeudi 19 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 20e partie

Soulignons, pour conclure, que toutes ces questions ne sont pas purement académiques : le toxicomane, particulièrement par sa tendance à transgresser et à prendre des risques, est comme la caricature du malaise de bien des adolescents, auxquels on peut appliquer cette phrase de J.F. Kestemberg : « L’adolescence peut être vécue comme une nouvelle naissance dans le fantasme où l’adolescent se serait lui-même engendré. Un tel fantasme représente une forme de négation de la scène primitive, signe d’une discontinuité d’avec soi-même, et une identification à la mère archaïque ou un père mythique dont l’incarnation en un personnage réel est sentie comme une déchéance » (E. kestemberg et Coll., 1972).

Devant la demande de l’ordalisant qui nous met en position, et de mère archaïque, et de père mythique, ne pas donner de réponse du tout équivaut trop souvent au renoncement à toute-puissance et s’arroger le droit de vie et de mort sur ses patients n’est pas plus tolérable.

* à suivre *

mercredi 18 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 19e partie

Ainsi, l’usage épisodique ou récréatif de produits toxiques a pu être assimilé à la quête adolescente d’initiation dans une culture où les « rites de passage » traditionnels à la vie adulte sont en grande partie invalidés. Le recours plus solitaire et plus radical à des épreuves ordaliques est plus proche de ce que nous observons dans les toxicomanies vraies…

Cette dimension du rapport à la Loi est à rapprocher de ce qu’a pu dire P. Petit (1983) en soutenant qu’ « une toxicomanie n’a de cesse que le non du père vienne au lieu du trou que le manque de drogue laisse dans le réel ».

Toute l’ambiguïté, le paradoxe de l’ordalie, tient à cela : rechercher la fusion avec l’Autre, pour appeler en l’Autre ce qui permettra de dépasser cette relation. La transgression elle-même constitue un appel à la Loi.

* à suivre *

mardi 17 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 18e partie

Depuis longtemps, il a été démontré que les adolescents occidentaux, de façon provocante, tentent de se créer l’équivalent de rites initiatiques à travers des comportements de prise de risque, la formation de bandes, les tatouages, les scarifications, etc… (Bloch-Niederhoffer, 1974).

Bettelheim (1971), dans son ouvrage sur les blessures symboliques, soutient la thèse selon laquelle ces conduites adolescentes pourraient avoir comme fonction de s’approprier magiquement le pouvoir féminin de fertilité et d’engendrement.

Cela devrait être encore plus évident pour les conduites ordaliques dans lesquelles la dimension de mort/renaissance peut fonder ou renforcer le fantasme d’auto-engendrement souvent mis en avant dans les études sur la toxicomanie.

Mais, comme dans certaines initiations, une phase de risque réel ou une mise en scène de mort/renaissance ne fait que préparer le stade plus symbolique de tatouages, incisions, etc… : dans le mouvement ordalique lui-même nous paraît déjà exister cet appel à la Loi qui, à l’évidence, sous-tend les provocations adolescentes…

* à suivre *

lundi 16 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 17e partie

A contrario, il est possible de soutenir que cette faille proviendrait de la difficulté à dépasser une image idéale de soi-même, renvoyée en miroir par le regard de la mère. Ainsi, pour reprendre les termes de Piera Aulagnier, une déidéalisation progressive n’aurait pu se produire, non plus que le passage d’un Je idéalisé à un Je identifiant… La violence ordalique rejoindrait peut-être ainsi ce que Bergeret (1981) nomme la violence fondamentale, violence fondatrice et nécessaire dont un avatar est le fantasme de matricide.

Selon Braunschweig et Fain (1975), l’épreuve ordalique est ce qui permet à un enfant de dépasser le lien à une femelle destructrice, désexualisante, pour accéder au maternel protecteur, c’est-à-dire à une relation à la mère inscrite dans un champ culturel. Dans cette optique, la mort de celui qui échoue à l’épreuve est la juste punition de l’inceste, frappant l’enfant qui n’a pas réussi à être autre chose qu’objet de complétude de la mère…

Transgression suprême, le jeu avec la mort est donc aussi appel à la Loi, jugement de Dieu invalidant les dépositaires de cette Loi pour en interroger le fondement ultime.

* à suivre *

dimanche 15 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 16e partie

Ainsi, pouvons-nous soutenir que les conduites ordaliques ne se situent pas dans un registre radicalement différent de la toxicomanie, et que le vertige ou l’extase du risque, comme la relation à la drogue, sont une façon pour le sujet de vérifier ses limites, et donc dans la réalité, de l’existence de son corps et du monde extérieur.

Pour le toxicomane comme pour le joueur, dans l’acte ordalique, la relation entière du sujet au monde se résume à la question du tout ou rien posée à l’Autre, la chance, investie de la toute-puissance narcissique du sujet.

Dans ce justement de Dieu, l’Autre auquel s’adresse la demande est donc surtout une image idéale et écrasante de soi-même, dont le sujet ne peut se détacher.

Et, si le risque dans la relation à la drogue comme dans le monde de vie de nos clients n’est pas l’incidence accidentelle du besoin de se procurer de la drogue, il est permis de réfléchir aux sources communes que peuvent avoir au plan individuel la toxicomanie et le besoin du risque, comme bien des conduites « déviantes ».

Selon Olievenstein (1983), la faille originaire chez le toxicomane est à situer dans ce qu’il appelle le stade du miroir brisé, tout se passant dans ce qu’il appelle le stade du miroir brisé, tout se passant comme si, au stade de la découverte de soi et de la formation du Je, le miroir se brisait, renvoyant le sujet à la fusion, au morcellement, à l’indifférenciation, et le toxicomane passerait son existence à rejouer ce mouvement vers une impossible autonomie, dans la même ambiguïté que soulignent les conduites ordaliques.



* à suivre *

samedi 14 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 15e partie

Ayant triomphé de ces épreuves, il était fort marri de n’avoir toujours pas connu la peur, mais avait gagné un trésor et la main de la fille du roi. Or, voilà que c’est la nuit, une fois au lit avec sa nouvelle femme qu’il apprit enfin ce qu’était la peur et le frisson. Cette version simplifiée et édulcorée d’un conte de Grimm eut pour effet de faire rire les hospitalisés, et de faire passer la discussion de l’ennui du jour à l’angoisse de l’entrée dans la nuit. Malgré mes efforts, bien sûr, ils ne sont pas vraiment déprimés, toujours en manque, mais toujours pas en deuil…

C’est que la drogue n’est en rien un objet d’amour. Et l’angoisse de sujets au décours du sevrage, précisément quand le manque physique lui-même s’estompe, souligne leurs difficultés (comme pour « celui qui partit en quête de la peur… ») à envisager une relation objectale sexualisée. Et parfois- faute de mieux, au besoin de drogue et au besoin de souffrance peut succéder ce qui peut être un besoin de risque. Ce terme peut bien sûr choquer, mais certains patients ont bien assimilé le vertige du risque à une défonce : comme ce cambrioleur timide qui ne se décide à passer à l’action que lorsque le manque de drogue l’y pousse impérativement et qui, après avoir fracturé la porte ou la fenêtre, au moment donc le plus dangereux, se sent d’un seul coup empli de calme et de sérénité. Ou comme ce correspondant de guerre, accroché à l’héroïne, dont les douleurs du manque ont d’un seul coup disparu quand, en plein reportage, les balles ont commencé à siffler autour de lui.


* à suivre *

vendredi 13 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 14e partie

Il est par exemple classique d’admettre que les états dépressifs sont très fréquents au cours et au décours d’un sevrage, ce qui à priori paraît tout à fait logique, la privation de drogue pouvant réaliser une perte d’objet. Or, il se trouve que nous n’observons à peu près jamais au cours et au décours d’une hospitalisation pour sevrage, de tableaux cliniques de dépresion franche, encore moins de mélancolie, sauf peut-être dans certains cas de sevrage d’amphétamines ou de cocaïne. Ce que nous observons quotidiennement à l’hospitalisation (à Marmottan), outre bien sûr les troubles physiques du sevrage, est surtout de l’ordre de l’angoisse, ainsi que de l’ennui.
Il est possible, à ce propos, de citer une anecdote : pendant une réunion à l’hospitalisation – ces réunions régulières sont en général assez tendues mais n’ont rien d’un « groupe de violence » - les hospitalisés se plaignaient, comme très souvent, de l’ennui et du vide des journées. Il y avait là quelques vrais durs et quelques vrais joueurs. Constatant notre impuissance à inventer quelque chose pour les tirer de cet ennui, ils se mirent à évoquer leurs propres solutions en la matière : « On pourrait s’amuser à monter des plans de dope » dit l’un. « Ah ouais, avec un bon baston, on se met ensemble et on se fait les encadrants » renchérit un deuxième. « Un coup de roulette russe, ça c’est quelque chose… » dit un autre. Cette escalade dans l’évocation de violences potentielles se doublait de clins d’œil complices, et d’une manière de nous faire sentir comment nous autres, pauvres soignants, n’avions pas accès à ces sentiments d’élite procurés par le « baston » ou la roulette russe…N’ayant guère en effet le cran de laisser la tension monter en restant silencieux, j’entrepris de les distraire en leur racontant une histoire. En l’occurrence, celle de ce jeune garçon un peu simplet qui possédait comme caractéristique remarquable de ne pas savoir ce qu’était la peur et qui, désireux de découvrir ce qu’il en était, partit passer la nuit avec des cadavres de pendus, qu’il tenta de réchauffer, puis dans une maison hantée où il se retrouva avec des fantômes, des assassins, un mort-vivant, etc…



* à suivre *

jeudi 12 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 13e partie

Dans son article de 1933 sur les pharmacothymies, S. Rado rapprochait déjà l’alternance d’euphorie pharmacothymique et de dépression, de l’alternance de manie et de mélancolie dans la psychose maniacodépressive. Cette voie depuis a été très suivie, et par exemple, dans une étude d’un cas de toxicomanie, Rosenfeld (1976) analyse en termes kleiniens de dépression et de défenses maniques, le vécu de sa patiente. Selon ses comparaisons, donc, la drogue pourrait avoir tantôt valeur de poison pour se suicider, tantôt de médicaments pour échapper à la dépression.

Notons cependant que Rado soulignait l’aspect narcissique des tentatives de suicide de ses patients : « le patient prend la dose mortelle car il désire échapper à la dépression par une euphorie qui durera toujours. Il ne se tue pas, il croit en sa propre immortalité (…) la mégalomanie de la schizophrénie et celle de l’euphorie pharmacothymique sont des formes voisines de régression narcissique ». Il nous faut aussi noter que les alcooliques auxquels se réfèrent surtout Rado et la barbituromane de Rosenfeld ne sont pas tout à fait du type des toxicomanes que nous rencontrons le plus de nos jours.

Et de fait, malgré toute sa pertinence théorique, la métaphore maniaco-dépressive ne correspond pas tout à fait à ce que nous observons dans une pratique quotidienne de centre spécialisé.



* à suivre *

mercredi 11 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 12e partie

Sous-tendue par le phantasme de s’en remettre à l’autre, la conduite ordalique nous est comme une demande inacceptable, question posée insupportable dans la mise en jeu du sujet lui-même, de son droit à la vie ou de notre acceptation de sa mort.

Mais si nous ne pouvons l’accepter, il s’agit quand même une demande que nous ne pouvons simplement renvoyer toute entière au sujet en y voyant uniquement une volonté de mourir…Cette demande à laquelle on ne peut ni répondre, ni ne pas répondre, c’est bien que nous reformulons à travers la notion d’ordalie comme question à la théorie analytique et aux théoriciens de l’analyse.

Cette question, nous l’avons vue, constitue une mise en cause d’une conception qui ferait de la toxicomanie un simple équivalent suicidaire comme le fait Baechler (1975) qui, bien qu’isolant une catégorie de suicides ordaliques, fait plutôt de la toxicomanie une alternative à un suicide escapiste.

Elle met aussi en cause une comparaison ou une assimilation fréquente de la toxicomanie à la psychose maniaco-dépressive. (Nous laisserons ici de côté toutes les discussions sur la « dépressivité » ainsi que le lien possible de la dépendance à une dépression « anaclitique »).

* à suivre *

mardi 10 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 11e partie

Et le sens du jeu se trouve dans le vertige extatique du moment où pourrait se produire la rencontre avec la chance, la possibilité entrevue de se fondre à Dieu, de pouvoir enfin le maîtriser. Après le plaisir extatique des premières planètes, après la démarche ascétique et solitaire (Valleur, 1983), la conduite ordalique peut être considérée comme la troisième modalité de la quête toxicomaniaque, que déjà De Felice avait rapproché d’une démarche mystique (De Felice, 1936).

Le sens des conduites ordaliques chez le toxicomane

Dans la prière muette du joueur à la chance, mais aussi dans celle du torero, du cascadeur, du toxicomane, nous avons pu, avec J. Charles-Nicolas, voir le mouvement du sujet remettant sa vie et tout son être entre les mains d’une puissance supérieure.

Et la caricature nous en est fournie par une situation non exceptionnelle dans notre pratique : un patient se présente pour la première fois à l’accueil de Marmottant. Il paraît vraiment très, très « raide », et plutôt que de le laisser traîner trop dans la salle d’attente, un accueillant ou un médecin l’entraîne vite à part dans un bureau. Le thérapeute en général hésite sur l’attitude à avoir : doit-il faire comme si de rien n’était – neutralité oblige – et attendre simplement ce que le patient pourra dire? « Est-ce qu’il fait remarquer qu’il exagère de venir ici dans un état pareil? Est-ce qu’il refuse de discuter et lui demander simplement de revenir plus clair?...Or, le patient, à peine rentré dans le bureau, s’écroule, pas forcément entre les bras du médecin, mais dans le coma. Nous ne savons rien de lui, simplement a-t-il eu le temps de dire qu’il voulait voir quelqu’un, et plus fréquemment un « toubib ».

* à suivre *

lundi 9 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 10e partie

Et le sens du jeu se trouve dans le vertige extatique du moment où pourrait se produire la rencontre avec la chance, la possibilité entrevue de se fondre à Dieu, de pouvoir enfin le maîtriser. Après le plaisir extatique des premières planètes, après la démarche ascétique et solitaire (Valleur, 1983), la conduite ordalique peut être considérée comme la troisième modalité de la quête toxicomaniaque, que déjà De Felice avait rapproché d’une démarche mystique (De Felice, 1936).

Le sens des conduites ordaliques chez le toxicomane
Dans la prière muette du joueur à la chance, mais aussi dans celle du torero, du cascadeur, du toxicomane, nous avons pu, avec J. Charles-Nicolas, voir le mouvement du sujet remettant sa vie et tout son être entre les mains d’une puissance supérieure.



* à suivre *

dimanche 8 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 9e partie

Dans les groupes qui se constituent en milieu d’hospitalisation spécialisé, certains tentent, pour s’assurer quelque pouvoir, de faire jouer ce prestige trouble : c’est alors l’escalade – souvent mythomaniaque – des doses injectées, du nombre de comas et d’overdoses, voire de liste d’amis morts d’overdoses. Comme si le personnage de toxicomane se soutenait dans ces groupes, autant de la qualité du risque encouru que des secrets d’un plaisir ineffable…et nous savons que, de fait, la plupart des overdoses ne sont ni tout à fait des accidents, ni tout à fait des suicides. Simplement, à certains moments, le sujet, tentant d’échapper à la répétition pure et simple de sa relation à la drogue, a-t-il essayé de tout rejouer en une seule fois et recherché dans la proximité de la mort cette impression d’unique, d’exceptionnel, de « première fois », que la défonce ne lui procure plus tout à fait. Ainsi, en quête d’une « rencontre », le toxicomane se rapproche-t-il du joueur : certes, par l’entremise de l’argent, le joueur agit, bien sûr, comme s’il misait sa vie elle-même.

* à suivre *

samedi 7 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 8e partie

Il nous faut aussi reconnaître que, même pendant la lune de miel, alors qu’aucune idée suicidaire ne semble effleurer nos clients, le risque est aussi partie intégrante de la conduite toxicomaniaque, inséparable de la notion même de défonce. Certains en parlent comme des professionnels, des cascadeurs, qui mesurent et limitent le risque par leur connaissance des produits, des dealers, de la qualité de leur matériel. Devant une poudre d’origine mal connue par exemple, ils la testent par l’injection d’une dose infime afin d’en mesurer l’effet et d’éviter toute surprise. Mais aussi, de façon opposée, le mépris du danger est parfois affiché avec une belle indifférence, ou avec des accents de triomphe masochiste. Certains affirment se shooter n’importe comment, avec de l’eau du caniveau, ou « sans savoir pourquoi », par pur défi, s’injecter des produits inconnus ou des choses inhabituelles…Ainsi, le coma, les séjours en réanimation, en viennent-ils à faire partie de la vie courante du toxicomane, à côté des voyages, des « galères », du « western »…

* à suivre *

vendredi 6 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 7e partie

Les rituels adolescents d’initiation à une bande peuvent prendre une dimension réelle de risque mortel, comme le montre l’exemple fameux de la course vers le précipice dans « La fureur de vivre »…

Les équivalents sociaux ou historiques de ces conduites sont bien sûr nombreux : pour n’en citer qu’un, il existait chez les Gaulois un « jeu du pendu » où le sujet devait grimper à une branche et s’y accrocher avec une corde au cou. Il sautait ensuite dans le vide, n’ayant que le temps de la chute pour essayer de couper la corde (Caillois, 1967). Ce dernier jeu n’est pas sans évoquer les exploits actuels de sportifs, de cascadeurs et de tous les auteurs d’exploits « uniques au monde ».

Nous pensons donc pouvoir soutenir que, comme le plaisir, comme la souffrance, le risque peut avoir une fonction dans l’économie psychique de certains sujets. Il est en effet maintenant admis que les produits peuvent procurer un plaisir réel, même si la fonction de ce plaisir est probablement d’échapper à toute possibilité de jouissance en procurant une chute de tension immédiate et maîtrisable. De même, la souffrance du manque fait partie intégrante du vécu du toxicomane, et Aulagnier (1981) a même pu y voir une fonction essentielle de la toxicomanie, d’épreuve de réalité à travers la souffrance corporelle.



* à suivre *

jeudi 5 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 6e partie

Peut être définie comme conduite ordalique le fait pour un sujet de s’engager, de façon plus ou moins répétitive, dans une épreuve comportant un risque de mort.

La croyance ordalique serait le fait de s’en remettre à une puissance supérieure pour se convaincre de son droit à la vie : à travers la proximité de la mort, le sujet s’adresse à un autre pour se fondre à lui, le maîtriser ou en être l’élu.

Ces deux notions peuvent apporter un éclairage nouveau à bien des éléments difficiles à interpréter dans la conduite de nos patients toxicomanes, ainsi qu’à la trouble fascination qu’éxerce le toxicomane sur le grand public. Ainsi, l’hypothèse ordalique permet dans une certaine mesure de distinguer la toxicomanie, avec son caractère radical et explosif, de conduites qui plus progressivement, comme à l’insu du sujet, le mènent fréquemment à la mort, tels l’alcoolisme ou l’anorexie mentale.

Par cet aspect ordalique du tout ou rien, la toxicomanie se rapproche d’autres conduites souvent adolescentes, qui rentrent ou non dans un cadre pathologique. La dimension ordalique de certaines tentatives de suicide chez l’adolescent a déjà été soulignée (Haim, 1969). Dans ces suicides, il ne s’agit ni de volonté affirmée de mourir, ni de « chantage », mais d’un véritable jeu de « roulette russe ».

Il faut en rapprocher des conduites répétitives de phlébotomie ou de scarifications dont le sens ordalique peut tenir à ce que le sujet imagine pouvoir en mourir…

* à suivre *

mercredi 4 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 5e partie

L’évolution des conceptions religieuses en Europe est à ce sujet exemplaire : pour l’auteur anonyme qui décrivait d’Iseut, le succès à l’épreuve est le signe indéniable du bon droit de l’ « ordalisant », et la validité du jugement ne saurait être mise en doute. Pour les inquisiteurs du XVème siècle, au contraire (Institoris et Sprengeur, 1973), interroger directement Dieu est une offense à l’Église, et seuls des sorciers pourraient affronter avec succès l’épreuve du fer rouge : ce qui était signe d’innocence est devenu un crime. Ainsi se trouvent définis deux modes opposés de relation au Dieu et à la Loi : dans l’un, « héroïque », Dieu est directement interpellable, dans l’autre, « kafkaïen », il n’est possible d’interroger que des représentants de l’Église, eux-mêmes sans contact direct avec Dieu.

Les conduites ordaliques

De cette différence dans la relation au Dieu énonciateur de la Loi peut venir la pertinence d’une analogie entre le recours à l’ordalie dans certaines cultures et les « épreuves » que s’imposent parfois les adolescents actuels. Bien sûr, il ne s’agit que d’une analogie, même si les toxicomanes sont un peu, après les hystériques, les « sorciers » de notre époque.

Mettant donc en relation avec cette coutume ancienne les conduites actuelles de prise de risque d’ « individus-individualistes », nous avons été amenés à définir des conduites ordaliques, sous-tendues par un fantasme – ou plutôt une croyance – ordalique.

* à suivre *

mardi 3 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 4e partie

Sur le plan littéraire, la description la plus célèbre d’ordalie est sans doute celle, remontant au XIIème siècle, subie par Iseut la Blonde dans le romain de Tristan et Iseut : « Elle s’approcha du brasier, pâle et chancelante. Tous se taisaient; le fer était rouge. Alors, elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis, l’ayant rejetée, étendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa chair était plus saine que prune de prunier. Alors, de toutes les poitrines, un grand cri de louange monta vers Dieu » (J. Bédier, 1979, p. 138). Au plan sociologique, des formes diverses d’ordalies ont été décrites dans de nombreux pays, notamment jusqu’à la période coloniale en Afrique noire (Retel-Laurentin, 1974).

De fiat, il est important de noter que le jugement de Dieu a eu une forme légale dans toutes les sociétés à une phase de leur histoire. Avec le serment et le duel, l’ordalie est le mode de preuve le plus répandu dans le droit antique de toutes les grandes civilisations, avant l’introduction d’un droit pénal (le droit romain) basé sur la preuve, le témoignage, etc…

Ainsi, l’existence d’ordalies est le propre de sociétés à droit coutumier, où le rapport à la loi découle de l’existence de puissances supérieures ou divines très proches de la vie des humains, et que ceux-ci peuvent directement interroger pour séparer le bien du mal, l’innocent du coupable.

* à suivre *

lundi 2 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 3e partie

Une autre raison de climat passionnel est bien sûr le danger de la toxicomanie avec cette image omniprésente de la mort de jeunes drogués qui ne sont encore que des enfants.

Ainsi donc, le vacarme autour de la drogue nous paraît se soutenir au moins d’une double méprise :

D’une part, de la confusion entre usagers de toxiques et toxicomanes, ce dernier terme devant être réservé uniquement aux personnes dont toute l’existence est aliénée dans la relation au produit : pour elles, et pour elles seules, subjectivement, la drogue est bien devenue ce qui les prive de leur liberté.

D’autre part, en ce qui concerne les toxicomanes, l’assimilation trop rapide entre une conduite comportant de risques de mort, et un suicide chronique inéluctable. Et c’est bien sûr cette distinction entre la dimension de défi, de prise de risque, et une possible évolution lente vers la mort que nous avons voulu, avec J. Charles-Nicolas, mettre en évidence à travers la notion de conduites ordaliques. (Charles-Nicolas et Valleur, 1981).

L’ordalie

De l’ancien anglais « ordâ » et d’origine commune avec l’allemand « urteil » : jugement, (étymologiquement « partage fondamental »), le mot « ordalie » désigne les épreuves plus couramment regroupées sous le terme de « Jugement de Dieu ». L’ordalie désigne toutefois plus particulièrement les épreuves par éléments naturels (eau, feu…), par opposition aux duels.

* à suivre *

dimanche 1 mars 2009

Toxicomanie Regard Anthropologique 2e partie

Marc Valleur dans ses hypothèses sur les comportements de prise de risque veut nous faire saisir les conduites ordaliques chez les toxicomanes.

Voici comment il nous explique ses hypothèses.

Les toxicomanes, les parents, le public, les soignants, s’entendent à maintenir autour de la toxicomanie l’aura de drame et de passion qui en fait le fléau social par excellence, indépendamment du coût humain et matériel de ce phénomène. Il est possible de dire que la toxicomanie a pris la place qu’occupait au début du siècle l’hérédo-syphilis, entité médicalement aberrante, puisque transmise par hérédité et pourtant contagieuse, dont les découvertes scientifiques successives ont renforcé le caractère monstrueux, et du même coup, le versant mythique, encore présent dans une partie du public (Valleur, 1981). Il est donc permis de chercher, dans les passions soulevées par la toxicomanie, ce qui relève de l’image que nous en avons et que nous en donnons nous-mêmes, indépendamment des questions plus vastes de contexte culturel, de malaise de civilisation, de conflits de générations…

L’une des raisons en tient à ce que nous ne croyons plus trop à des toxicomanies sans drogue. Ainsi, le mal est identifiable, tout ne vient-il pas de la drogue? Et le coupable tout désigné : pour mettre fin au fléau, il faut bien sûr lutter contre les trafiquants, et les « gros bonnets » si possible, le petit trafiquant ayant l’inconvénient d’être à la fois victime et bourreau.

* à suivre *