lundi 28 mai 2012

COMMUNICATION DANS LE COUPLE

Les Clefs de la Communication 


Bien parler d'amour exige une discipline, une ouverture, mais aussi la maîtrise de certaines Clefs de la communication aimante.

Jacques Salomé appelle ces Clefs "les règles d'hygiène relationnelle".
"il faut sortir du On pour accéder au Je, donc passer de la fusion à la différenciation. "il ne faut pas parler sur l'autre, mais à l'autre".
Cela veut dire parler de Soi, de son ressenti, de ce qui a été réveillé par l'autre.

Il ne faut jamais se défausser sur les sentiments quand nous avons un différend relationnel: "mais moi je t'aime, si tu m'aimais vraiment, tu n'aurais jamais fait ça...".  À mon avis, les problématiques relationnelles doivent se régler dans la sphère relationnelle".

"Il faut prendre la responsabilité de ce que je dis, de ce que je fais et en ayant en face de soi quelqu'un qui prend la responsabilité de ce qu'il entend, de ce qu'il va en faire."

"Il faut permettre à l'autre (et oser pour soi) de dire son ressenti.  Nous restons trop souvent coincés sur les faits.  Ce n'est pas ce qui arrive qui est important, c'est comment on le vit."

"Il faut savoir que toute relation intime réveillera, remettra à jour l'ex-enfant qui est en nous. C'est ainsi qu'à la table conjugale, dans la voiture qui descend vers le Midi des vacances ou dans le lit, nous avons parfois un adulte et un ex-enfant blessé, humilié apeuré ou encore terrorisé par le réveil de son passé.  Il faut accepter la présence de cet ex-enfant et l'entendre, lui faire une place à certains moments de la vie de couple"

Prendre soin de l'Amour

Prendre soin de l'amour et l'aimer, c'est possible.  Cela se fait en entretenant des relations de qualité dans lesquelles les messages positifs circulent davantage que les messages toxiques.

"Il s'agit des relations dans lesquelles les quatre ancrages d'une relation vivante sont présents: oser demander (sans exiger), oser donner (sans mettre l'autre en dette), oser recevoir (sans se transformer en poubelle) et oser refuser (pouvoir dire non), en précisant que ce n'est pas à la personne que nous disons non, mais à sa demande!"

RÉAPPRENDRE À AIMER

Parfois, la vie fait aussi qu'il faut apprendre à se réconcilier avec l'amour.  "C'est apprendre à s'aimer et à respecter les sentiments qui surgissent en nous en direction de l'autre.  C'est ne pas se laisser enfermer dans des pseudo-amours (j'aime non pas l'autre, mais l'amour qu'il a pour moi, "J'aime" par peur de la solitude, d'être quitté, d'être abandonné; j'aime en voulant à tout prix qu'il (ou elle) m'aime, qu'il arrête de boire, d'avoir d'autres relations, qu'il soit plus gentil....).

C'est aussi savoir accueillir, amplifier l'amour de l'autre quand il se dépose sur nous.  C'est quand nous acceptons de donner le meilleur de soi et de rencontrer le meilleur de l'autre.

dimanche 27 mai 2012

LA PHILOSOPHIE - 1e partie


À PROPOS DE DELEUZE
          
Deleuze : Il s’attache à élaborer une nouvelle conception du sujet et du temps, et à bouleverser l’analyse du langage et des évènements. Dans le cadre de ses recherches sur le sens, l’expression, la représentation et les signes, Deleuze a publié deux volumes sur le  cinéma,  Image-mouvement et Image-temps… «  A quoi sert la philosophie? » cette  interrogation traverse toute la pensée de Gilles Deleuze, une pensée sans cesse en mouvement : ouvrir  de nouveaux chantiers de Réflexion, inventer  une autre vision du monde, créer de nouveaux concepts, telle est pour lui la fonction de la philosophie. Son œuvre, dans sa  diversité et sa richesse en témoigne.

Philosophe français, il est né à Paris en 1925, il mettra fin à ses jours en 1995 (70 ans) en se défenestrant alors qu’il était atteint d’une maladie invalidante.

Rebelle aux classifications,  mobile, multiple, Gilles Deleuze fut constamment hors des groupes et des écoles, entre les courants, en liberté perpétuelle. Penseur en cavale, il surgissait toujours ailleurs. À peine lui avait-on collé une étiquette qu’on l’entendait déjà rire autre part. Son œuvre insolite, déroutante, est-elle disparate? Oui, mais pas dispersée. Deleuze s’est employé à devenir Multiple en demeurant unique, toujours répété et, toujours différent. De masque en masque, de livre en livre, sa pensée n’a cessé de poursuivre, avec endurance et une puissance peu communes, quelques questions-clefs : comment inventer les moyens de penser mouvements et évènements? Comment saisir ce qui bouge, génère, fuit, devient, invente, glisse, surgit… au lieu de chercher à contempler ce qu’on suppose être fixe, immuable, éternel, stable, immobile? Comment comprendre que l’on parle d’un monde, d’un temps, d’une langue, d’un corps d’un esprit, alors qu’il y a une infinité mouvante d’émotions, d’humeurs, de phrases d’instants, d’innombrables postures évanescentes des organes et des mots, dont chacune, à soi seule, définit un univers? Comment dire ce qui n’a lieu qu’une fois, et qui pourtant s’insère dans une série?
Ces interrogations se rattachent toutes à une source commune : comment être philosophe après Nietzsche?   Gilles Deleuze fut l’un  des très rares, avec Michel Foucault, à tenter de relever ce défi : inventer encore la philosophie, alors que vérité, sujet, souveraineté de la raison et autres armes jugées indispensables depuis Platon jusqu’à Hegel se trouvaient inutilisables, détraquées ou risibles.

Beaucoup ont esquivé le problème. Deleuze s’est  voulu philosophe malgré tout. Avec  jubilation et avec génie. Ce ne fut pas sans tâtonnements ni sans risques. D’où trois portraits possibles, aussi arbitraires et trompeurs que n’importe quel cliché de la vie.

Semer des désordres :
Premier visage : Deleuze en professeur. Apparence classique. L’auteur signe de savants ouvrages. Ils ressemblent à s’y méprendre à des travaux d’histoire de la philosophie. De son premier livre, consacré à Hume, en 1953, et le livre sur Leibniz, en 1988, il explore des systèmes, expose leur systématique, fait saillir leurs lignes de force et leurs articulations. Qu’il s’agisse de Spinoza, de Nietzsche, de Bergson, ou même de Kant, à qui il consacre un petit ouvrage, l’essentiel est à chaque fois éclairé. Concepts majeurs, œuvres fondatrices, textes mineurs, gloses de spécialistes, tout se trouve ramassé en quelques centaines, parfois en quelques dizaines de pages.

Deleuze, ¨maître de lecture¨? Évidemment. Historien de la philosophie, dans la meilleure tradition universitaire? Ce n’est pas si simple. Car jamais avec Deleuze une silhouette ne se donne sans arrière-plan. Dans l’histoire de la philosophie, il s’infiltre pour semer des désordres; les œuvres qu’il étudie, la philosophie les fait tourner à sa manière. Le jeu de Deleuze consiste à les agencer de telle sorte qu’elles s’offrent sous une lumière inattendue, à la fois fidèle et monstrueuse. Avec des pièces authentiques, il compose une machine inédite. Il expose ces philosophies à des aventures étranges, fabriquant à leurs propos des Mécanos qui les gauchissent avec minutie. Le choix des œuvres étudiées parle de lui-même. En dépit de leurs dissemblances, Hume, Spinoza, Nietzsche et Bergson ont en commun d’être d’inclassables gêneurs dans l’histoire de la métaphysique. À des titres divers, ils demeurent en porte-à-faux, hors normes.

Deuxième portrait : Le philosophe en créateur. Inventer des concepts, fabriquer des notions, forger des idées, voilà la tâche qui le définit. Il s’agit toujours de tirer la leçon de Nietzsche. La vérité n’attend nulle part d’être découverte. Elle dépend de notre désir de l’inventer. Ce n’est pas une plénitude ou une totalité, mais le jeu imprévu permis par l’existence de cases vides, de manques d’imperfections au sein de l’identité. N’allons pas imaginer un créateur de vérité décidant souverainement ce qu’il va faire.

Ce sont des mouvements obscurs. Il s’agit de les accompagner, non de les faire exister, de les suivre, non de les représenter. Avecˆ Différence et Répétition¨ (1969), qui demeurera sans doute son livre majeur, Deleuze sape une large part de l’édifice de la tradition. Il tente en effet de liquider le principe d’identité, tout en  élaborant une nouvelle  conception du sujet et du temps, un « empirisme transcendantal » en rupture avec presque tout l’héritage philosophique. Résultat global : les notions d’objet et de sujet se trouvent décomposées. Il n’y a que des choses singulières, différenciées par leur position dans l’espace, même quand nous les déclarons identiques. Le sujet ne préexiste pas, il ne produit pas les représentations qui constituent le monde. Il est au contraire produit par les jeux multiples du réel et de l’immanence. Il est engendré par des séries de « synthèses  passives » d’où il émerge comme une sorte de conglomérat. «  Ce qui est ou revient n’a nulle identité préalable et constituée. » Il n’y a que des agencements, des processus et des altérations.

                                      Les Stoïciens et Lewis Carroll
Reste à comprendre comment peuvent se produire les stabilités du langage, comment se mettent en place les univers de signification où nous sommes immergés. Leur existence fait naître en effet de fortes objections à une pensée entièrement centrée sur la singularité des évènements. Deleuze s’attaque à cette question avec ¨Logique du Sens¨, publié également en 1969. Il y développe une analyse des paradoxes et des surfaces, de leur relation aux évènements et au corps, esquissant une topologie de sens et du non-sens. 
Complémentaires, ces deux livres s’opposent par leur style. ¨Différence et Répétition¨ est une thèse. La facture est classique, si le contenu ne l’est pas. Logique du Sens se compose de 34 séries et de cinq appendices, comme si la pensée ne progressait plus d’étape en étape sur une ligne unique mais s’offrait en réseau, par des trajectoires convergentes ou par des coulées autonomes. Les références ne sont plus celles que la philosophie reconnaît habituellement pour siennes.

À côté des Stoïciens, Deleuze prend au sérieux Lewis Carroll. Petites filles et schizophrènes croisent Platon et Lucrèce. Entre théorie et fiction, ou entre philosophie et littérature, la ligne de démarcation est déplacée, estompée, voire annulée. Gombrowicz, Fitzgerald, Joyce, mais aussi Klossowski, Fournier, Zola sont considérés comme des expérimentateurs de pensée.

C’est à Proust déjà que Deleuze avait demandé une théorie du signe (1961), à Sacher Masoch  une théorie du contrat (1967). Ce mouvement ira en s’amplifiant. C’est en vain qu’on tenterait de distinguer nettement ce que Deleuze trouve ou emprunte chez un auteur et ce qu’il y apporte. Dans une œuvre, il s’embarque et semble se laisser porter. En fait, il est seul à pouvoir suivre les courants que son parcours y révèle. Chez le peintre Francis Bacon, il suit une logique de la sensation (1981), chez les cinéastes une pensée de l’image-mouvement (1981), puis de l’image-temps (1983). C’est en revanche chez le philosophe Michel Foucault qu’il fait l’expérience d’une théorie du visible et de l’invisible.

Deleuze expérimentateur. : C’est ainsi qu’il pensait. Non pas en plaquant ses schémas, établis à l’avance, sur un matériau inerte, mais en se laissant altérer par les courants du dehors, en acceptant leur dérive. La pensée avec Deleuze est donc expérience de vie, plutôt que de raison. C’est une aventure charnelle et affective, une affaire de sensibilité avant d’être une opération intellectuelle. C’est pourquoi, tout en cultivant la solitude, il n’a jamais pensé seul, mais toujours à partir d’amis, de complices, de proches, vivants ou morts.

C’est pourquoi il s’est engagé avec Félix Guattari, dans cette expérience peu commune d’une pensée à deux, d’où sortirent l’Anti-Oedipe (1977), Kafka, ¨Pour une Littérature Mineure¨(1975),¨Rhizome¨(1976),¨Mille Plateaux¨ (1980) et¨ Qu’est-ce que la Philosophie¨? (1981). Deleuze-Guattari essaient de nouvelles manières d’écrire et de penser la politique, le hors- norme, l’espace, l’inconscient, le pouvoir, l’État, les langues et les peuples, les définitions de l’art, de la science et de la philosophie. Il ne s’agit plus de parler du Multiple, mais de la pratiquer. Ils s’emploient à inventer des concepts indéterminés, aux utilisations aléatoires et proliférantes.

                                                     La positivité du désir
¨L’ANTI-ŒDIPE ¨: en dépit de son titre, n’est pas un livre contre la psychanalyse, une dénonciation de son  caractère réducteur qui ramène l’intarissable inventivité de l’inconscient au scénario médiocre du huis clos avec papa-maman. Mieux vaut la lire comme une défense et illustration  de la posivité du désir, de la richesse créatrice de ses mécanismes productifs, de son ouverture aux évènements politiques et aux mouvements sociaux. Le bruit que fit ce livre, les polémiques qu’il suscita, les effets de mode qui s’y greffèrent, certaines aussi de ses propres errances ont peut-être empêché qu’on en aperçoive toute la portée.¨ Mille Plateaux¨ ne connut pas le même sort. Deleuze et Guattari y tentent pourtant d’étonnantes expériences, en élaborant de nouveau une approche de l’évènement plutôt que de l’être, des actes singuliers ou des processus concrets plutôt que de l’activité en général.

Critiquant la psychanalyse qui réprime le désir au nom de cette morale bourgeoise, Deleuze et Guattari le réhabilitent et en affirment la force de création et de subversion. L’inconscient est une ¨machine désirante¨, dont la fonction est de produire le désir générateur d’une puissance créatrice d’énergie et de renouveau. ¨Qu’est-ce que la philosophie¨? Ouvrage tardif, rédigé «  quand vient la vieillesse et l’heure de parler concrètement » restera sans doute un des classiques de cette fin de siècle.

Bien d’autres portraits de Deleuze étaient possibles et souhaitables; en gauchiste, en rieur, en saint, en pervers, en nuage, en ami fidèle, en énigme, en météore; tous auraient été trompeurs et vraisemblables. Parce qu’avec lui les lignes de partage sont des lieux d’échange autant que des tracés de démarcation.   

Pour Deleuze, le complexe d’Oedipe est une invention contraignante. Même Freud ne sort pas de ce point de vue étroit du moi. Et ce qui l’en empêchait, c’était sa formule trinitaire à lui- l’Oedipienne, la névrotique : papa-maman-moi. Il faudra se demander si l’impérialis-analytique du complexe d’Œdipe n’a pas conduit Freud à retrouver et à garantir de son  autorité le concept fâcheux d’autisme appliqué à la schizophrénie. Car enfin, il ne faut rien se cacher. Freud n’aime  pas les schizophrènes. Il n’aime pas leur résistance à l’oedipianisation, il a plutôt  tendance à les traiter comme des bêtes : ils prennent les mots pour des choses, dit-il, ils sont apathiques, narcissiques, coupés du réel, incapables de transfert; ils ressemblent à des philosophes, « ressemblance indésirable » On s’est souvent interrogé sur la manière de concevoir analytiquement le rapport des pulsions et des symptômes, du symbole et du symbolisé.

Est-ce un rapport causal, ou bien de compréhension, ou d’expression? La question est posée trop théoriquement. Car, en fait, dès qu’on nous met dans Œdipe, dès qu’on nous mesure à Œdipe, le tour est joué, et l’on a supprimé le seul rapport authentique qui était de production. La grande découverte de la psychanalyse fut celle de la production désirante, des productions de l’inconscient. Mais avec Œdipe, cette découverte fut vite occultée par un nouvel idéalisme : à l’inconscient comme usine, on a substitué un théâtre antique aux unités de production de l’inconscient, on a substitué la représentation; à l’inconscient productif, on a substitué un inconscient qui ne pouvait plus que s’exprimer(le mythe, la tragédie, le rêve).
Quand Œdipe se glisse dans les synthèses disjonctives de l’enregistrement désirant, il leur impose l’idéal d’un certain usage, limitatif ou exclusif, qui se confond avec la forme de la triangulation- être papa- maman, ou enfant. C’est le règne du ou bien dans la fonction différenciante  de la prohibition de l’inceste : là c’est maman qui commence, là, c’est papa, et là c’est toi. Reste à ta place ( . )Le malheur d’Œdipe est précisément de ne plus savoir où commence qui, ni qui est qui. Et « être parent ou enfant » s’accompagne aussi de deux autres différenciations sur les côtés du triangle, « être homme ou femme », « être mort ou vivant ». Œdipe ne doit pas plus savoir s’il est vif ou mort, homme ou femme, que parent ou enfant. Inceste, tu seras zombi et hermaphrodite. C’est bien en ce sens que les trois grandes névroses dites familiales semblent correspondre à des défaillances oedipiennes de la fonction différenciante ou de la synthèse disjonctive : le phobique ne peut plus savoir s’il est parent ou enfant, l’obsédé, s’il est mort ou vivant, l’hystérique, s’il est homme ou femme. Bref, la triangulation familiale représente le minimum de condition sous lequel un « moi »reçoit les coordonnées qui le  différencient à la fois quant à la génération, quant au sexe et quant à l’état. Et la triangulation religieuse confirme ce résultat sur un autre mode : ainsi dans la trinité, l’effacement de l’image féminine au profit d’un symbole phallique montre comment le triangle se déplace vers sa propre cause et tente de l’intégrer. Il s’agit cette fois du maximum des conditions sous lesquelles les personnes se différencient. C’est pourquoi nous importait la définition Kantienne qui pose  Dieu comme principe à priori du syllogisme disjonctif, en tant que toute chose en dérive par limitation d’une réalité plus grande (omnituds realitis) : humour de Kant qui fait de Dieu le maître d’un syllogisme.

Le propre de l’enregistrement Oedipien, c’est d’introduire un usage exclusif, limitatif, négatif, de la synthèse disjonctive. Nous sommes tant formés par Oedipe que nous avons peine à imaginer un autre usage; et même les trois névroses familiales n’en sortent pas, bien qu’elles souffrent de ne plus pouvoir l’appliquer. Nous avons vu s’exercer partout dans la psychanalyse, chez Freud, ce goût des disjonctions exclusives. Il apparaît toutefois que la schizophrénie nous donne une singulière leçon extra-Oedipienne, et nous révèle une force inconnue de la synthèse disjonctive, un usage immanent qui ne serait plus exclusif ni limitatif, mais pleinement affirmatif, illimitatif, inclusif. Une disjonction qui reste disjonctive et qui pourtant affirme les termes disjoints, les affirme à travers toute leur distance, sans limiter l’un par l’autre ni exclure l’autre de l’un, c’est peut-être le plus haut paradoxe, « Soit…soit », au lieu de « ou bien », le schizophrène n’est pas homme et femme. Il est homme ou femme, mais précisément il est des deux côtés, homme de côté; homme du côté des hommes, femme du côté des femmes.

Le schizophrène est mort ou vivant, non pas les deux à la fois, mais  chacun des deux au terme d’une distance qu’il survole en glissant. Il est enfant ou parent, non pas l’un et l’autre, mais l’un au bout de l’autre comme les deux bouts d’un bâton dans un espace indécomposable. Tel est le sens des disjonctions où Beckett inscrit ses personnages et les évènements qui leur arrivent. Tout se divise, mais en soi-même. Même les distances sont positives, en même temps que les disjonctions incluses. Ce serait méconnaître entièrement cet ordre de pensée que de faire comme si le schizophrène  substituait aux disjonctions de vagues synthèses d’identification des contradictoires, comme le dernier des philosophes hégéliens. Il ne substitue pas des synthèses de contradictoires aux synthèses disjonctives, mais à l’usage exclusif et limitatif de la synthèse disjonctive, ilsubstitue un usage affirmatif. Il est et reste dans la disjonction : il ne supprime pas la disjonction en identifiant les contradictoires par approfondissement, il l’affirme au contraire par survol d’une distance invisible. Il n’est pas simplement bisexué, ni entre les deux, ni intersexué, mais transsexué . Il est transvimort, transparenfant. Il n’identifie pas deux contraires au même, mais affirme leur distance comme ce qui les rapporte l’un à l’autre en  tant que différents. Il ne ferme pas sur des contradictions, il s’ouvre au contraire, et, tel un sac gonflé de spores, les lâche comme autant de singularités qu’il enfermait indûment, dont il prétendait exclure les unes, retenir les autres, mais qui deviennent, maintenant des points-signes, tous affirmés par leur nouvelle distance. Inclusive, la disjonction ne se ferme pas sur ses termes, elle est au contraire illimitative.   « Alors que je n’étais plus cette boîte fermée à laquelle je devais de m’être si bien conservé, mais une cloison s’abattait. », qui libère un espace où Molloy et Moron ne désignent plus de personnes, mais des singularités accourues de toutes parts, agents de production évanescents. C’est la disjonction libre; les positions différentielles subsistent parfaitement; elles prennent même une libre valeur, mais elles sont toutes occupées par un sujet sans visage et transpositionnel.

Schreber est homme et femme, parent et enfant, mort et vivant : c'est-à-dire il est partout où il y a une singularité dans toutes les séries et dans tous les rameaux marqués d’un point singulier, parce qu’il est lui-même cette distance qui le transforme en femme, au bout de laquelle il est déjà mère d’une humanité nouvelle et peut enfin mourir.

Donc pour Deleuze, l’Œdipe représente une invention répressive de la société capitaliste. Il n’y a pas tant d’Œdipe, mais une oedipianisation, qui substitue « un théâtre antique à l’inconscient comme usine   l’illustration la  moins claire de ce que pourrait  être l’homme sans Œdipe est le schizophrène, symbole d’une force infinie, celle du désir.

On voit bien la querelle autour de l’Œdipe saisit les psychanalystes eux-mêmes. Wilhelm Reich est certainement le premier en date à avoir entrepris la croisade anti oedipienne, ou plutôt la campagne contre son universalité. Il reprend l’argument de Malinowski selon lequel il existe des civilisations dans lesquelles le père n’exerce aucune répression sur l’enfant. À la place, s’instaure un complexe de famille nucléaire, dont l’Œdipe ne serait qu’un avatar caractéristique des rapports de production capitaliste. Ainsi se trouveraient réconciliés Freud et Marx.

Cela s’accorde aux conceptions qu’il adoptera à la fin de sa vie. Les obstacles mis à la libre circulation de l’énergie, en particulier orgasmique, déterminent un reflux énergétique venant réinvestir des positions très anciennes normalement dépassées. L’individu ne peut fusionner avec les forces cosmiques.

lundi 21 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 77e partie

RELATION CONFLICTUELLE

Les conflits font peur. La tendance ou le réflexe est de croire que le conflit est mauvais en soi et qu’il doit être évité à tout prix. La plupart des individus associent le mot « conflit » avec querelle, bataille, bagarre, dispute, guerre et violence. Il suffit de demander à un groupe d’individus de faire une association d’idées sur le mot « conflit » pour se rendre compte de la connotation négative qu’on lui donne. Par ailleurs, un conflit peut être également source de changement et occasion de dépassement. Il ébranle les croyances, interpelle le statu quo et exige la remise en question continuelle des règles de conduite. Le conflit, dans ce sens, a une double nature : il est créatif et source de changement ou encore source de malheur et souvent de catastrophe lorsque non résolu. Le caractère chinois pour le mot conflit est composé de deux signes superposés : l’un veut dire danger et l’autre opportunité. Le danger est de demeurer dans une impasse qui draine les énergies individuelles; l’opportunité est d’envisager des options et de s’ouvrir à des possibilités qui vont permettre de façonner de nouveaux rapports entre les individus et d’inventer de nouveaux moyens de gérer les problèmes quotidiens. Quand les conflits interpersonnels ne sont pas résolus, les individus ont tendance à épouser le conflit au lieu de le dépasser.

Le conflit interpersonnel a déjà été défini comme un événement joué par des acteurs interdépendants qui poursuivent ou se perçoivent comme poursuivant des buts différents. Ce n’est ni bon ni mauvais en soi; c’est une communication entre des individus. Dans ce sens, les conflits sont inévitables dans les rapports humains. Ils permettent des rapports sains entre les individus. Dans ce sens, les conflits sont inévitables dans les rapports sains entre les individus et doivent être vus comme faisant partie de la vie de tous les jours et résolus d’une façon positive. Lorsque les individus ne peuvent résoudre leurs conflits eux-mêmes, ils peuvent recourir à une tierce personne pour les aider. Il existe plusieurs méthodes de résolution des conflits. La conciliation, la négociation et l’arbitrage sont des moyens connus et utilisés par les parties qui ont des litiges à solutionner. Quant à la médiation, elle implique l’intervention demandée et acceptée d’une tierce personne impartiale et n’ayant pas l’autorité de prendre la décision, dans le but d’aider les parties à s’entendre sur une solution mutuellement acceptable.

Pour Justin Lévesque, son interprétation est de suggérer une opérationnalisation des concepts théoriques réelles à l’utilisation positive des conflits. En d’autres termes, comment peut-on en arriver à une application concrète ou à un modèle de gestion efficace des conflits interpersonnels? La médiation offre des éléments de réponse qu’il convient de considérer. Dans un premier temps, la nature des conflits, les différents types de conflits interpersonnels et les réactions à ces conflits seront explorés. Dans un deuxième temps, la médiation et les stratégies de résolution des conflits seront exposées et les techniques de négociation utilisées par le médiateur dans la gestion des conflits interpersonnels seront discutées. Les propos et techniques suggérés dépassent le champ de la médiation familiale même si celle-ci sera l’objet principal de référence.

jeudi 17 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 76e partie

CONFLIT DANS LA RELATION


Le conflit interpersonnel existe toujours en médiation puisque deux parties poursuivent des objectifs opposés. La question est de savoir ce que l’on fait avec le conflit. Comment le gère-t-on? Comment l’utilise-t-on? Les conflits font partie de la vie et sont des occasions de façonner de nouveaux rapports entre les individus et d’inventer de nouveaux moyens de gérer les problèmes quotidiens. Le défi est de savoir comment les utiliser d’une façon productive. Les individus trouvent des nouvelles avenues lorsque l’on cesse de voir le conflit comme une bataille à gagner mais plutôt comme un problème à régler. Une conception positive des conflits et l’utilisation de la médiation pour les gérer sont les éléments de la médiation pour les gérer sont les éléments-clés d’une intervention qui vise à promouvoir le bien-être individuel et social.

De plus en plus, la médiation s’impose dans le champ des relations humaines. Des expériences de médiation ont été tentées avec succès dans les écoles pour minimiser l’impact négatif des conflits interpersonnels et permettre des relations harmonieuses entre les différents groupes. Les conflits entre les parents et les enfants peuvent également bénéficier des mécanismes de collaboration suggérés par la médiation. Elle favorise l’utilisation formelle ou informelle d’une tierce personne pour gérer efficacement les différends interpersonnels. Elle présuppose des habiletés de communication, un contrôle du processus et une transformation des éléments du conflit. Le recours à une tierce personne pour gérer les litiges n’est pas la seule solution possible. Cependant, lorsque les ponts sont brisés et que la communication interpersonnelle est inefficace, la médiation offre des possibilités d’une gestion constructive des conflits.



La communication est le véhicule de l’expression du conflit. La reconnaissance du conflit et l’expression de celui-ci sont les premiers pas vers sa gestion. On sait que les conflits non exprimés sont impossibles à gérer et résultent en des frustrations qui conduisent à la rupture de la relation interpersonnelle. En plus d’une capacité à évaluer les éléments d’un conflit, à identifier les intérêts en jeu et à susciter la motivation à une meilleure gestion des conflits, le médiateur se doit d’être un communicateur habile qui sait utiliser le processus et le contenu de l’échange pour favoriser une interaction constructive. Sans craindre le conflit, il doit naviguer dans des eaux troubles et utiliser toutes ses ressources pour permettre aux parties de dépasser le désir de vengeance et d’agressivité pour les centrer sur la tâche à accomplir. Les principes exprimés précédemment seront précieux. Le rôle du médiateur n’est pas de manipuler les individus ou de réduire le conflit mais bien d’en faciliter la gestion immédiate et d’établir des procédures pour la gestion de tels conflits dans le futur. La tâche du médiateur est de favoriser un climat où les parties seront dans une disposition d’esprit qui leur permettra de s’ouvrir aux possibilités qui s’offrent à eux. Les techniques de communication doivent être utilisées pour réduire les obstacles à une compréhension des enjeux et à une recherche des intérêts mutuels. Il existe plusieurs approches et techniques de communication qui peuvent susciter cette coopération. Le défi est de concilier les intérêts personnels et les intérêts communs. Le médiateur doit être en mesure d’influencer le processus pour faire avancer le débat et promouvoir une gestion des conflits qui tiendra compte des besoins, des valeurs et des intérêts de tous les acteurs concernés.



mardi 15 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 75e partie

CONFLIT CONJUGAL


Comment alors subir ces violences sans que monte une colère, voire une rage intérieure qui cherche des issues pour éclater? « Ce qui est enfermé dans le cœur devient grande colère » dit un grand maître japonais. Certains êtres écorchés survivent : ils vivent dans leurs fonctions biologiques mais ils agonisent parfois dans leur vie psychique….Être mort vivant, ne pas pouvoir développer ses ressources endormies parce que le vécu d’enfant a dépassé les capacités d’absorption : n’est-ce pas là la pire violence qu’un être humain peut subir? Nous pouvons alors mieux comprendre que des victimes deviennent à leur tour bourreaux, qu’ils s’arment contre le ressentir douloureux et passent à l’attaque à leur tour, comme s’ils criaient dans l’agir : « Voyez ce qu’on m’a fait! »

Comment, alors, briser le cycle répétitif de cette course à relais d’une génération à l’autre? Des cliniciens chevronnés se sont penchés sur ce phénomène humain, à commencer par Sigmund Freud, puis Silma Fraiberg, Arthur Janov, Jack Lee Rosenberg, Alice Miller et d’autres. Touts ont parlé de l’importance de liquider les émotions liées au souvenir douloureux afin de pouvoir vivre enfin le présent d’une façon dégagée, et ainsi éviter de reproduire le scénario stérile.

Selon moi, la voie royale pour la prévention de la répétition intergénérationnelle est, par conséquent, de permettre aux enfants, dès leur jeune âge, de s’exprimer sur les événements qu’ils vivent et les émotions liées, leur livrant ainsi le message qu’il est permis de ressentir, et qu’il est bienfaisant d’exprimer ce ressentir pour s’en délivrer. La parole prend sens de communication; elle ne se limite pas à un langage utilitaire ou exhibitionniste. À chaque fois qu’elle se présente, une telle communication par la parole pleine devient un pas de plus vers la confiance dans les relations humaines, donc une prévention contre la fermeture sur et par là même, contre la répétition. Et la présence de cet espoir est essentielle lorsqu’arrive un coup dur.

Mais lorsque la répétition est déjà installée, l’antidote – i.e. le moyen de briser ce cycle de douleur subie et infligée – est, selon moi, l’engagement dans une démarche personnelle vers un changement de cap…démarche très difficile parce qu’elle implique un déséquilibre majeur entre le connu et l’inconnu : la personne désirant mettre fin à la reproduction de comportements problématiques se retrouve acculée à l’évidence de devoir effectuer des modifications importantes dans sa vie. Il s’agit d’une démarche lourde d’exigences en temps et en énergie, lourde aussi en conséquences; elle requiert souvent une aide professionnelle appropriée. Les trajets empruntés ne se font pas nécessairement de façon successive, mais ils représentent des portes d’accès possibles au changement:

Prendre conscience de la répétitionConstater l’emprise du cycle répétitif; être déterminé à en sortir, c’est d’abord prendre conscience de ce qui se rejoue dans sa propre vie et des moyens adoptés jusque là pour se protéger de la souffrance. En considérant ce qui est répété, comment où et avec qui, on peut dire que déjà, l’exorcisme du passé est commencé.

S’autoriser à se souvenir
Reconnaître son histoire, en revenant sur les faits passés, au risque de briser ainsi l’illusion d’une enfance totalement heureuse. Se souvenir des blessures subies (physiques, psychologiques), et peut-être aussi infligées à d’autres; mettre en images et en mots, sans minimiser, sans nier les passages difficiles; reconnaître les failles du système familial, les siennes aussi bien que celles des objets d’amour idéalisés….Cette démarche ne se fait pas sans un sentiment désagréable de manquement à la loyauté, mais aussi de reconnaissance de ses propres limites.

Toutefois, mettre à jour le passé ne le transforme pas ou ne l’efface pas; croire que le fait de s’en souvenir puisse en « débarrasser » le sujet, serait en nourrir une autre illusion tout aussi dommageable.

S’autoriser à ressentirRetourner un passé laissé en suspens. Laisser monter les sentiments douloureux liés à certains souvenirs et les exprimer, c’est faire place au devenir, dégager un espace pour construire, vivre sa génération plutôt que d’emprunter les dédales tortueux et stériles transmis par la précédente.

vendredi 11 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 74e partie

LA SOUFFRANCE RELATIONNELLE


Les couples se présentent souvent en thérapie en se plaignant d’incompatibilité de caractère, de divergence dans leurs idéaux et leurs valeurs, d’un sentiment d’étouffement, ou de la crainte d’être abandonnés. Derrière ces souffrances se cache une répétition traumatique des enjeux infantiles réactualisés dans les composantes défensives de leur collusion inconsciente. Ces impasses les paralysent autour d’une même problématique non résolue.

COLLUSION : CONCEPT
Dans notre société post moderne, les références sont plurielles. Certains ont une vision romantique du couple, issue de la lecture des classiques. D'autres nourrissent à son égard des préjugés qui datent des années 60 et 70, aux couleurs de la révolution sexuelle et du conflit des générations. Pour d'autres encore, le couple est une association qui n'existe que pour satisfaire une volonté d'affirmation sociale. Enfin, il y a ceux qui ne désirent que des histoires d'une nuit, et , inversement, ceux qui espèrent que l'union couronnera le rêve de leur vie.
Dans le foisonnement de ces attitudes, il est devenu impossible d'identifier la direction qu'emprunte la modernité: nous avons tous raison ou tous tort, selon les circonstances.
Mais, quels qu'ils soient, ces modèles ont à se confronter au cadre d'une société de consommation qui accorde de moins en moins de place au privé et à la préoccupation morale. Le couple romantique n'existe donc que dans l'imagination. Dans la réalité, il est écrasé par les impératifs du quotidien.

1. LE COUPLE ET LA COLLUSION INCONSCIENTE 


Quand le corps est malade, le diagnostic est rapide et le traitement à portée de main. Lorsqu’il s’agit d’un couple, l’issue du pronostic est beaucoup plus incertaine. La complexité des interactions humaines étant un labyrinthe dans lequel même le médecin de l’âme le plus expert risque de se perdre. Les fonctions que l’inconscient attribue à l’union ramènent aux images de l’enfance, qui sont celles vers lesquelles on régresse en cas de crise. À ces démons du passé que nous décrirons volontairement en faisant référence aux figures mythiques étudiées par la psychologue Jungienne, VERENA KOST, on demande parfois de compenser ou de réparer une souffrance, ou encore de se répéter tout simplement dans le temps.
Dans ces lignes, nous limiterons notre examen à quatre types de couples en lutte, en nous inspirant des travaux du psychiatre ZURG WILLI. Si par hasard vous vous reconnaissez dans l’une de ces typologies, ne vous alarmez pas : le fait qu’une relation soit saine ou non ne dépend pas de son appartenance à l’une de ces catégories, mais à l’intensité de la collusion en cause.


L’AMOUR COMME FUSION : LA COLLUSION NARCISSIQUE 
Pour former un tel couple, un narcisse ne suffit pas, il en faut deux : un qui exhibe son narcissisme et un autre qui l’inhibe. Pour l’un comme pour l’autre, la pathologie est la même.
Le monde est plein de ces narcisse expressifs. On les reconnaît au premier coup d’œil; dès la première rencontre, ils racontent tout d’eux-mêmes. Ils posent parfois des questions, non par curiosité, mais dans le seul but de souligner l’infériorité de leur interlocuteur. Ils n’ont qu’un désir, que l’on s’intéresse à eux, et même plus : que l’on voit en eux des êtres extravagants, pervers, révolutionnaires ou géniaux. Ils ne demandent qu’une chose, qu’on fasse savoir ainsi à quel point ils sont extraordinaires. Les narcisse vivent de l’admiration d’autrui, ce qui leur fait rechercher la compagnie de personnes insignifiantes, qui ne leur proposent que le reflet d’eux-mêmes. 


Fragiles, les narcisse expressifs ont besoin d’être admirés. Incertains de leur propre valeur, ils ne peuvent voir en l’autre que le simple instrument d’une confirmation du soi, et non pas un individu autonome. Ils s’entourent donc de béni-oui-oui et laissent flotter autour d’eux un halo de démocratie marquant leur autoritarisme : leur monde n’est fait que d’amis ou d’ennemis, qui sont, selon le cas, une source d’harmonie ou la cible d’une amertume et d’une agressivité débordantes. A ces derniers, ils livrent de véritables guerres saintes, et enrôlent tous leurs amis affectés sans exception à la dévotion exclusive du général. Il est inutile de préciser que le plus petit signe de dissension signifie la fin de leur amitié. Par définition, un narcisse expressif entretient un rapport de collusion violente avec tout le monde, sans excepter son partenaire inhibé, celui que le jargon médical définit comme un « schizo ide empathique : » Celui-ci n’attend que la reconnaissance de son talent caché d’écoute, qui lui permet de conquérir la confiance d’autrui. Quand deux archétypes de ce genre se rencontrent, c’est l’amour à coup sûr.


Avant de s’aventurer dans les dédales de ce rapport, il est bon de faire un petit retour aux origines de la structure narcissique. Elle est propre aux individus que leur mère a empêchés d’acquérir un soi autonome et qui ont dû apprendre à décrypter ses moindres désirs de peur de ne pas être aimés en retour ou d’être taxés d’ingratitude.


Le couple narcissique reproduit le modèle : l’un des partenaires y abdique en faveur de l’autre. Mais tous les narcissiques n’ont pas le même bonheur en amour. Et ceux qui ne rencontrent pas le bon comportement connaissent des destins divers et variés.
Certains restent attachés à l’objet principal de leur désir, leur mère. D’autres se rabattent sur des prostituées qui leur offrent contre de l’argent des prestations sexuelles qui répondent à leurs désirs : pour d’autres encore, l’onanisme permet de débrider l’imagination. Ce que les relations humaines qu’ils entretiennent habituellement leur interdisent, puisqu’elles mettent en jeu une personne autre, aux rythmes et aux manières qui leur sont propres. D’autres enfin, officiellement unis, vivent des passions narcissiques parallèles et leurs amants doivent être extrêmement stimulants pour mériter les cadeaux que le narcisse aime dispenser avec beaucoup de fierté. Une seule chose est interdite à ces amants d’un jour : compliquer la vie.


Les vrais amours narcissiques sont quant à eux de véritables coups de foudre. Malheureusement, ils sont passagers. Notre narcissique expressif n’étant capable de se livrer totalement que pendant peu de temps, la fée qu’il choisit se transforme rapidement pour lui en sorcière sans intérêt petit à petit exclue de son monde affectif. La personnalité narcissique de type inhibé favorise son autocritique qui veut qu’elle ne mérite pas l’amour de l’autre, et se mésestime. Le fait même d’avoir été choisie la rend prête à n’importe quel sacrifice. Elle rêve de se perdre dans l’autre, dont elle égrène dons et succès, sans laisser la moindre place à un autre type de rapport humain.


C’est le cas de Marthe, une femme de quarante ans que m’a envoyée un gynécologue parce qu’elle refuse depuis six mois tout rapport sexuel. Elle est déprimée et elle a pris du poids. Selon ses dires, son mari Laurent est coupable de tout. Il a quinze ans de plus qu’elle et la retraite anticipée l’a transformé en véritable tyran. C’est du moins la façon dont elle le décrit lorsqu’elle raconte à quel point les exigences sexuelles de son mari ont augmenté. « J’ai du temps libre; profitons-en » semble t-il dire avant de harceler littéralement sa femme. Elle souligne que cette Satyriasis n’est que la dernière d’une longue suite de brimades. Il a commencé par l’empêcher de travailler, la privant ainsi de son seul espace d’autonomie. Puis il l’a contrainte à subir une stérilisation sous prétexte de ne pas augmenter la progéniture qu’il a eu d’un premier lit. Enfin, il a fini par l’obliger à vivre sous le même toit que sa belle-mère. À tant de violence s’ajoutent des relations sexuelles insatisfaisantes : l’éjaculation précoce est le seul épilogue possible des rapports intimes avec Laurent.
Pourquoi Marthe reste-t-elle avec un tel homme? Le seul mot qui me vienne à l’esprit, à l’écoute de l’histoire de sa vie, est celui de masochisme. Cette femme a en effet passé son enfance à s’occuper de son père aveugle. Infirmière de métier et de cœur, elle a réalisé bien tard que son mari n’était guère que le dernier d’une longue liste de personnes qu’elle a assistées depuis toujours. Laurent a certes pourvu aux besoins matériels de la famille, mais son comportement affectif a largement compensé cet échange. Avant d’en avoir une perception claire, Marthe a ressenti cette collusion narcissique dans son corps sous forme de migraines et d’un refus total de la relation sexuelle. Il ne s’agit là que du premier « non » qu’elle devra apprendre à prononcer afin de recouvrer son bonheur. 


L’AMOUR COMME NOURRITURE RÉCIPROQUE : LA COLLUSION ORALE 
La collusion orale tourne autour de la thématique de la sustentation réciproque. Imaginons que les partenaires soient une mère et son fils. La première doit continuellement répondre aux besoins inépuisables de l’autre. Elle jouit de l’apaisement de son enfant après la tétée, et lui de la nourriture qu’il a reçue.


La relation mère-enfant est la première expérience de la réciprocité. Certaines mères sont tellement remplies d’amour pour leur enfant, qu’elles se sentent offensées et frustrées lorsqu’arrive le moment où il ne se laisse plus manipuler passivement comme une poupée, première séparation qui leur procure un sentiment d’infériorité et de dépression. Le rôle que l’enfant joue dans cette relation, est important. Nous l’imaginons souvent comme une victime inerte : en réalité, il a toute la force de ses cris et de ses caprices pour s’opposer à sa mère. S’il n’évolue pas, sa personnalité orale adulte cherchera un partenaire qui le soignera et s’occupera de lui comme le faisait sa maman. Parfois cette avidité se transforme en boulimie.


Paradoxalement les personnalités orales finissent par haïr ceux qui satisfont à leurs désirs, parce qu’ils sont le témoignage vivant des besoins dont ils sont esclaves. Leurs partenaires idéaux sont donc rarement pétris d’ambitions personnelles. JURG WILLI explique qu’ils ont une prédilection pour les gros pulls, les grandes écharpes, bref, pour tout ce qui leur confère un sentiment de sécurité. Ils aiment la chaleur, s’assoient volontiers devant un feu de cheminée et aiment vivre dans des maisons lambrissées ou remplies de meubles en bois. On est frappé par la hâte avec laquelle ils se mettent à la disposition des autres. Mais leur désintéressement n’est qu’apparent. Ils craignent en réalité que la relation se rompe, si jamais on les trouvait inutiles. 


Le rôle du bébé est tenu par celui des deux qui ne parvient pas à s’identifier au rôle maternel, les frustrations vécues avec sa mère ayant été trop nombreuses. Les fonctions maternelles sont donc transférées sur le partenaire qui doit correspondre à l’image idéale d’une mère gratifiante. En revanche, celui (ou celle ) qui assume le rôle maternel cherche sans arrêt à prendre soin de l’autre, n’étant pas capable de s’occuper de lui-même. En projetant sur l’autre le rôle du nourrisson, c’est son côté enfant qu’il prend en charge. Dans une telle collusion, le « bébé » vit une situation de régression. La « mère » de progression. Le premier renonce volontiers à une relation horizontale et compense sa position d’infériorité par toute la « nourriture » qu’il reçoit. Le partenaire-mère éloigne le danger de la régression, en maintenant l’autre à la place infantile qu’il refuse d’occuper lui-même. Le couple ne risque la rupture que lorsque l’envie prend le dessus. La « mère » est alors jalouse de l’attention portée à « l’enfant » qui est à son tour angoissé par la position régressive dans laquelle il est tombé. Ce n’est pas par hasard si, dès que le partenaire-mère tombe malade, le partenaire-bébé fait de même. Ces couples oraux sont prêts à tout lorsqu’il s’agit d’éviter d’échanger les rôles.


Claude se saoulait parfois et frappait alors à la porte de ses voisins, pensant que c’était la sienne. Il est aussi arrivé qu’il urine sur leur paillasson, mais il a été vite pardonné. Ses voisins savent qu’il est veuf, que sa femme est morte d’un cancer de la vessie et qu’elle était à la fois pour lui une mère, une épouse et une infirmière. En tout état de cause, elle était plus qu’une simple partenaire. Claude le sait aussi. C’est ce qu’il exprime en tout cas quand il retrouve sa lucidité. Il redevient un homme d’âge mûr, aisé et sympathique, qui partage sa vie entre ses demeures entre Montréal et Québec. Il parvient même à raconter son histoire, celle d’un jeune homme de bonne famille qui ne s’est révolté contre la sévérité maternelle qu’après l’âge de vingt ans, en quittant le poste dans une compagnie d’assurance, pour se consacrer à sa vraie vocation, la musique.


Il a rencontré sa femme, Huguette, au cours d’une fête à laquelle il participait avec son petit orchestre. Il était alors un playboy qui aimait s’étourdir dans la fête, elle était avocate et dotée d’une personnalité vive et de goûts marqués. Bref, ils formèrent un couple oral typique; pendant douze ans, il se réfugia dans ses bras maternels ou elle l’accueillait comme la plus aimante des mères. Ils n’ont jamais eu d’enfant, il travaillait trop, elle redoutait de perdre sa liberté et ils étaient si bien ensemble! Parfois la nuit, Claude se réveille encore brusquement pour parler à Huguette. Mais elle n’est plus là depuis des mois. Il s’est mis à boire, voulant oublier sa femme, mais il n’y arrive pas. Il vit seul, a abandonné la musique, et son unique plaisir réside dans des repas somptueux qu’il s’offre parfois au restaurant. Huguette avait façonné la personnalité de Claude. Mais celle-ci s’est évanouie avec sa mort. Avant tout, il a fallu mettre un frein à son alcoolisme, puis nous l’avons aidé à parler, à exprimer sa tristesse. Maintenant qu’il va mieux, il pense aller vivre aux U.S.A. ou la vie est plus facile pour les veufs, surtout quand ils sont aisés. 


L’AMOUR COMME POSSESSION RÉCIPROQUE : LA COLLUSION SADICO-ANALE
Ce qualificatif peut sembler étrange; il se réfère en fait à l’art des stades de développement décrit par Freud. Celui pendant lequel l’enfant prend plaisir à contrôler ses sphincters. Parallèlement, il existe des couples qui prennent plaisir à satisfaire leur goût du pouvoir en multipliant les conflits dont le seul objectif est que l’autre n’ait pas gain de cause. Tous les prétextes à se quereller sont bons : l’activisme du partenaire ou sa passivité, son autonomie ou sa dépendance, son obstination ou sa souplesse, son amour de l’ordre ou son laisser-aller. Les deux composantes de ces pôles dialectiques sont comme souvent présentes en chacun de nous, mais le rapport pervers de domination pousse à plaquer l’un ou l’autre sur le partenaire dans le seul but de pouvoir le critiquer.


Dans de tels couples, le partenaire dominant fait preuve d’attitudes véritablement despotiques. Non seulement il exige une fidélité absolue, mais il voudrait de plus qu’elle soit le fruit d’une décision spontanée de conjoint : en bref, il a l’ambition de contrôler autant l’esprit de l’autre que ses comportements. Le partenaire passif supporte tout, satisfait de pouvoir déléguer les prises de décision, et de vivre sous la protection de l’autre.


Il s’agit pourtant, encore une fois, d’un mécanisme de pouvoir : la résistance passive n’est guère que le meilleur moyen de dominer son compagnon, tout en feignant d’être sous sa domination. Même violents, les conflits issus de ces collusions ne se placent pas dans une logique de séparation. Sans bouc émissaire il n’y aurait plus de conflit.


L’émergence de tendances jusqu’alors refoulées et protégées sur l’autre déclenche en revanche la véritable crise. Imaginons que le sujet dominant veuille vérifier jusqu’où va son ascendant sur l’autre, alors que celui-ci a décidé d’exprimer sa propre autonomie, le premier affirmera qu’il se comporte de façon aussi tyrannique parce que l’autre fuit et ne se laisse plus contrôler, alors que l’autre prétend qu’il ne se laisse plus contrôler, parce que son partenaire ne lui veut plus que du mal. Il est évident que ces relations trouvent un débouché naturel dans le sado masochisme, ne serait-ce que psychologique.


Dans la vie quotidienne, un rien suffit à exaspérer le litige. Lui serait prêt, par exemple, à préparer de temps en temps le petit déjeuner, mais il ne supporte pas que sa femme le lui demande. «Si pour une fois seulement il me montrait un peu d’attention! » soupire-t-elle. « Si je lui donne le petit doigt, elle me mangera la main. », se dit-il.


L’idée fixe de ces couples est de dominer sans être dominé. Personne ne prend d’initiative, de peur que son geste ne soit interprété comme un signe de faiblesse et ne donne lieu à des revendications. Leur sexualité fonctionne selon le même mécanisme : il n’est pas rare que la femme masque son orgasme, tandis que l’homme tente de précipiter son éjaculation. Bref, personne ne désire montrer à son partenaire qu’il a gain de cause. 


C’est le plaisir que procure la peur de l’autre qui rend les conflits de pouvoir inépuisables, à la manière d’une grotesque guerre de tranchées. JURG WILLI cite le cas d’un couple dont les membres s’accusaient mutuellement d’égotisme : ils avaient construit chez eux une cloison mobile qui divisait le couloir de leur maison en deux parties égales, ce qui leur permettait d’entrer et de sortir sans être vu par l’autre. Ils ne communiquaient que par écrit et faisaient preuve d’un sens de la provocation toujours plus raffiné. Le mari en particulier était maître en la matière : avant que sa femme n’entre dans la salle de bain, il urinait dans le lavabo, ou bien il vomissait dans les casseroles à l’heure de la préparation des repas. Elle ne décida de s’en aller que le jour où il la menaça de mettre le feu à l’appartement.
Quelle surprise. Ce départ le rendit apathique et il dut être hospitalisé, ne parvenant plus à se nourrir seul. Il ne se rétablit que le jour où elle devint son infirmière, à leur commune satisfaction. Ce fut la fin de cette lutte conjugale qui n’avait été pour lui qu’une dernière tentative pour exprimer son autonomie. L’échec de ce modèle avait ramené leurs rapports dans un cadre quasi normalisé.


C’est peu dire que pour un thérapeute, ce genre de couple est exaspérant. Les exercices de communication, tellement utiles dans d’autres circonstances, se limitent pour eux à des tentatives de prise de contrôle de l’un par l’autre ou même du thérapeute, comme ce fut le cas avec Élisabeth. En entrant dans mon cabinet, elle tenait presque par les oreilles son mari Fernand. Elle voulait que je le réprimande parce qu’il refusait de subir une vasectomie et parlait le doigt pointé sur son ventre, rond d’une grossesse de cinq mois. Il m’a fallu un peu de temps pour réussir à éclairer la situation, par ailleurs très simple. Plus jeune qu’elle de cinq ans, il avait un an auparavant fait un enfant à l’une de ses maîtresses, qui avait décidé de le garder. À l’annonce de ces faits, la réaction d’Élisabeth avait été explosive : non seulement elle l’avait contraint à lui faire immédiatement un enfant, mais elle le sommait aussi de se faire stériliser. Une conclusion qui correspond bien à l’histoire de ce Canadien installé aux États-Unis depuis dix ans et qui s’est rapidement fait accaparer par l’énergique Élisabeth. Après s’en être emparé, elle voulait le castrer. Elle m’a même trouvé un rôle tout fait : celui du juge qui blâme le mari. Ma première tâche fut de lui démontrer que je ne pouvais être complice d’une telle manipulation.


Dans ces couples, plus l’élément dominateur poursuit l’autre de sa jalousie, plus celui-ci le trompe pour affirmer son autonomie. Mais plus il cherche à fuir, plus son partenaire prétend faire de lui sa propriété privée. Le premier dit : « Je suis jaloux parce que tu es infidèle », ce à quoi l’autre réplique : « je suis infidèle parce que tu m’étouffes avec ta jalousie ».Et la seule envie que nous ayons, nous les thérapeutes, c’est d’abandonner ces couples à leurs inépuisables prises de bec. 


L’AMOUR COMME DEVOIR : LA COLLUSION HYSTÉRIQUE 
Ce type de rapport est aussi appelé la collusion oedipienne par les psychiatres. Ses origines symboliques se situent dans les manifestations affectueuses que le fils adresse à sa mère : il arrive qu’il se rende compte qu’elle les apprécie, surtout lorsqu’elle est sexuellement insatisfaite, et qu’elle bloque tout à coup le processus de séduction. L’incohérence de ce comportement empêche l’enfant de renoncer à sa mère en tant qu’objet sexuel et le blesse dans son identité masculine. Un phénomène analogue active et interrompt les mouvements oedipiens de la fillette avec son père.


La collusion hystérique reproduit le même modèle comportemental. Superficielle, incohérente dans sa vie sentimentale, la femme hystérique a tendance à transformer les conflits à l’extérieur du couple ou à les transformer en des maladies impromptues. Pour séduire, elle se croit obligée de jouer à la femme désinhibée.


Mais elle évite d’avoir des rapports personnels trop intimes et sexualise tous les autres rapports, au risque de se faire molester par ceux qui ne comprennent pas ses provocations.
En général, l’homme hystérophile a vécu longtemps avec sa mère et son émancipation sexuelle a été tardive. Passif par nature, il évite de le montrer. Il rompt le lien qu’il entretient avec la terre ( à ses yeux la plus importante de toutes les mères ) en choisissant des sports virils et ascensionnels comme l’alpinisme, le parachutisme ou le deltaplane. Il s’occupe des autres pour dissimuler son besoin d’attention. Mais sa vraie nature se révèle dans une sexualité pauvre, qu’il néglige pour mieux cultiver des liens affectifs qui lui permettent de jouer les sauveteurs.


Leur mal de vivre les rapproche. C’est toujours le même schéma qui se répète : une femme qui cherche de l’aide et un homme que sa famille a convaincu de rentrer dans le rang. Elle se marie sans être amoureuse mais pense qu’un jour ou l’autre l’amour viendra. Lui n’aspire qu’à la consoler, mais il est constamment frustré puisque, malgré toutes ses tentatives, sa compagne ne peut sortir de son état d’insatisfaction chronique. Si par hasard il se permet de lui demander de l’aide en cas de maladie ou de difficulté professionnelle, elle le repousse avec dédain. Comment pourrait-elle porter à son mari la moindre attention maternelle?... Yolaine est une femme de la haute bourgeoisie, formaliste et égocentrique. Elle a toujours souffert de maux imaginaires qui n’ont fait qu’augmenter avec l’âge. Lorsque son mari a commencé à souffrir de dysfonctionnements de la prostate, une migraine soudaine l’a mise dans l’impossibilité de s’en occuper . Elle raconte à ses amies à quel point il est difficile de vivre avec un homme atteint de tels maux. Ce qui est loin de déplaire à son mari qui préfère être plaint plutôt que de devoir prendre l’initiative, notamment en matière sexuelle.
Rapidement, ils se comportent comme frère et sœur et elle commence à collectionner les amants en prenant comme prétexte l’indifférence de son mari. Situation qu’il accepte, puisqu’il considère que la virilité des autres est une forme d’agression très éloignée de la noblesse et de la tolérance qu’il manifeste.


Ce type de femme a beaucoup de succès, car les hommes aiment les femmes imprévisibles : elle veut systématiquement le contraire de ce qu’on lui offre, un vieux subterfuge qui lui permet d’avoir toujours raison. Ses amants sont des hommes forts, l’hystérique désirant toujours que soient bien séparés la douce routine du lit conjugal et la passion de l’alcôve. Même lorsqu’elle n’a pas d’amant, elle opère cette scission en faisant de ses enfants les témoins de la faiblesse de leur père, ce qui perpétue chez eux un complexe oedipien non résolu.


Les rôles peuvent évidemment être inversés : il arrive que l’homme soit autoritaire, et la femme, soumise . Il fait l’éloge de sa virilité, en tant que démenti à ses angoisses de castration et à ses tendances homosexuelles latentes, mais lorsque l’admiration féminine se ternit, son orgueil phallique s’en trouve blessé. Sa femme, qui le sait fragile, veut le rassurer pour une bonne raison : elle sait qu’il n’existe que dans la mesure où il peut se prouver à lui-même sa virilité au point que s’il en était autrement, il irait voir ailleurs. Si, dans cette situation, s’ajoute le facteur d’une grande différence d’âge, les compromis sont inévitables. Un homme plus âgé est attiré par l’idée d’initier une femme plus jeune à la vie conjugale, tandis qu’elle lui remet entre les mains son insécurité. Une femme plus âgée assume auprès d’un homme plus jeune et privé d’autonomie, un rôle essentiellement maternel. Elle devient à ses yeux une reine et une madone; une femme plus jeune lui semblerait trop immature. Il arrive qu’il accompagne sa dépendance d’un net penchant pour la boisson et les jeux de hasard.


L’alccol n’est qu’un moyen de se soustraire à la tutelle de son épouse, mais il finit en définitive par légitimer l’autorité de celle qui va le récupérer dans les bars ou paie la caution pour le sortir de prison. 


En conclusion, ce type de collusion remet en cause la relation horizontale et tente de maintenir la dichotomie entre conjoint fort et conjoint faible. Il faut pourtant garder à l’esprit le fait que le partenaire dominant n’est pas toujours le plus fort. Combien de fois, lors des séances de psychothérapie, découvre-t-on la force cachée des faibles ?

lundi 7 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 73e partie

LE MENTEUR

L’importance de la tromperie dans les affaires humaines est depuis longtemps reconnue par les philosophes politiques, les analystes militaires, les dramaturges, les romanciers et autres observateurs du comportement humain. La tromperie a été perçue comme centrale dans les conflits inter-groupes, depuis les récits bibliques du siège de Ai et la légende grecque du cheval de Troie jusqu’aux exemples modernes de Pearl Harbour en 1941, de la Normandie en 1944 et de la Tchécoslovaquie en 1968 (Handel 1982, Whaley 1969). Ce fait est d’une telle évidence que l’on est tenté d’abonder dans le sens de Sun Tzu, selon qui « toute guerre est fondée sur la tromperie » ou de Churchill qui aurait dit qu’ « en temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle doit être protégée par un rempart de mensonges ». La guerre est, sans contredit, l’une des manifestations les plus dramatiques de la tromperie humaine, mais les dédales de l’intrigue politique, depuis les écrits classiques de Machiavel pendant la Renaissance jusqu’à l’affaire du Watergate ou l’Irak avec son nucléaire juré par Bush et les campagnes de « désinformation » contemporaines, sont autant d’exemples de l’importance de la duplicité dans la vie publique. 

Selon les psychologues sociaux comme Mead (1934) et Goffman (1959), les interactions sociales de la vie quotidienne comportent un élément de tromperie, dans le sens où chaque acteur participe à une mise en scène par laquelle il vise à contrôler les impressions qu’il crée sur autrui. La vision la plus extrême de la tromperie dans la vie de tous les jours est sans doute celle d’un sociobiologiste contemporain pour qui la société humaine est « un réseau de mensonges et de tromperie qui ne persiste que dans la mesure où il existe des systèmes de conventions définissant les types de mensonges acceptables » (Alexander 1977). Poussée à l’extrême, cette vision de la vie sociale humaine ne tient pas compte de la fonction vitale de la communication fiable dans les rapports humains. Il est néanmoins concevable que l’existence de la tromperie préméditée et la nécessité de détecter ce type de machination et de manipulation aient pu constituer une impulsion majeure pour l’évolution de l’intelligence chez les primates et l’espèce humaine (Byrne et Whiten 1988, Humphrey 1976).

Vision Psychanalytique du Mensonge

PUIS FREUD VINT… 

En 1909, Freud, dans un excellent article, assigne à la « fabulation » un déterminisme précis : la mise en doute de l’image parentale accompagnée d’une surestimation de cette image. Dans la théorie freudienne, les fantasmes prépubertaires servent à accomplir les désirs dans un double dessein : érotique et ambitieux. À cette époque, l’activité fantasmatique a tendance à se débarrasser de parents désormais dédaignés et de leur en substituer d’autres, en général d’un rang social plus élevé. Puis, avec la connaissance des processus sexuels, apparaît la tendance à se figurer des situations et des relations érotiques. L’enfant bâtit alors un roman familial dans lequel il ne craint pas d’inventer à la mère, objet de la curiosité sexuelle suprême, autant de liaisons amoureuses qu’il y a de concurrents en présence. Cette hypothèse vaut tant pour le mensonge chez l’enfant que pour les thèmes de filiation fréquents dans les délires d’imagination – qui, pour Dupré, sont le degré maximal de la mythomanie.

« Il est naturel que les enfants mentent lorsque, ce faisant, ils imitent les mensonges des adultes », dit Freud. Le mensonge est inhérent à l’évolution psychologique de l’enfant. Pour celui-ci, comme dans la mentalité primitive, le langage a une valeur magique, incantatoire. Freud a montré la portée de l’investissement du langage : le tabou de certains mots, les lapsus, les oublis, mais aussi l’importance de la construction même de ce langage. À mesure que son discours se déroule, le sujet se découvre face à autrui ou prend conscience, dans le dialogue, de ses problèmes personnels. Le langage s’enrichit par la relation et s’affermit par la réalisation. C’est au-delà de trois ans que se fait l’apprentissage du mensonge. Cette expérience est d’une importance déterminante dans l’évolution psychologique. Utilisé d’abord de façon ludique, le mensonge n’a d’autre valeur que celle d’une opposition à l’adulte, sans que l’enfant ne lui prête aucunement le pouvoir de convaincre. Mais, un jour, l’enfant s’aperçoit que son mensonge « prend »; il découvre que l’adulte, puisqu’il croit à son mensonge, ne connaît pas sa pensée. Dès ce moment, les relations de l’enfant avec son entourage sont transformées. Le mensonge est vérité. L’imaginaire peut être aussi vrai que la réalité. Cette indépendance verbale est l’expression d’une tentative d’indépendance beaucoup plus profonde. À noter que l’acte de mensonge est aussi mécanisme de réassurance, de puissance ou de culpabilisation. 

LE MENSONGE PATHOLOGIQUE 

Le menteur pathologique est impuissant à saisir sa propre image et à pouvoir s’y maintenir. Le menteur normal, lui, a souvent des motivations assez évidentes (peur de la punition, par exemple). Dupré décrit un cas de mensonge qui, par sa richesse imaginative, nous fait pénétrer dans le monde de la mythomanie infantile.

L’activité mensongère chez l’enfant tend à diminuer progressivement et à se discipliner à des fins créatrices et utiles, parallèlement au développement des facultés de jugement et de critique.

Une phrase d’André Malraux résume tout le tragique du monde mythomaniaque : « La mythomanie est un moyen de nier, de nier et non pas d’oublier ». La vie doit devenir un roman; la fiction et la réalité ne font qu’un. L’espace qui le sépare d’autrui, le mythomane le comble par une histoire, histoire obligeant l’auditeur à s’attacher à lui tant il est glorieux ou tant il a souffert. Autrui est présent, spectateur de cette mise en scène. Pour le mythomane, la réalité est alors la matrice du possible.

Produire, créer sont les conséquences de son sentiment d’insécurité et de son manque d’estime en soi. Il a un besoin vital de mythe pour assurer son identité. Bien que n’existant que durant le discours, le mythe va continuer sa course auprès d’autrui; cette existence indépendante et non maîtrisée de la fable va alimenter l’angoisse du mythomane d’être débusqué. Du possible peut advenir la chute, chute inassumable et inacceptable. La mort est alors, souvent, le seul échappatoire à cet effondrement narcissique. Cette recherche constante d’identité ne pourra pas résister à la levée de l’imposture. 

UN STYLE DE VIE 

On le voit, la mythomanie est beaucoup plus qu’une série d’actes mensongers. C’est un style de vie, avec ses éléments caractéristiques. Le discours de l’homme sincère laisse à l’interlocuteur la possibilité de s’interroger. Tout n’est pas évident, tout n’est pas expliqué. Dans le discours mensonger, au contraire, la sursignification est constante; rien n’est laissé dans l’ombre, tous les détails nécessaires sont fournis. Les faits réels sont transformés, agrandis, embellis pour être plus significatifs. La fable « doit » être réalité. Ainsi, elle pourra d’autant mieux amener la participation active de l’auditeur. 

Ce mode de vie est un roman qui peut aller de la fabulation jusqu’au pseudo-délire sur des thèmes de persécution ou de jalousie reflétant des troubles graves de l’identité. Mais leur organisation romanesque, la survalorisation permanente du sujet, l’absence complète d’éléments hallucinatoires permettent de les distinguer du délire psychotique.

Cette falsification de soi-même, caractéristique du mythomane, est en réalité falsification à soi-même, recherche d’une réassurance, expression d’un défaut d’identification narcissique. Cette figure idéale qu’il veut incarner aux yeux de l’interlocuteur comme à ses propres yeux fournit au mythomane un alibi existentiel. Ce besoin d’intéresser et de prendre un masque est une manière de fuir la relation avec l’autre. Cette fuite n’est pas seulement imaginaire; la réalité existe et, par ce qu’il raconte, il cherche à persuader l’autre de son malaise existentiel. Car cette conquête de l’autre est une quête de soi-même. Être le metteur en scène d’une fable dont l’autre est spectateur, monter puis démonter cette fable à loisir, c’est essayer d’assurer et de s’assurer que son identité propre, sexuelle et narcissique, ne se trouve pas compromise ni menacée. 

L’HYSTÉRIQUE 

Le comportement mythomaniaque ne joue pas le même rôle dans les différentes structures mentales. En effet, la structure mentale est l’organisation sous-jacente à la personnalité, c’est-à-dire à la manière dont l’individualité veut être reconnue comme humaine. Par opposition à la personnalité, toute descriptive, la structure mentale est « déductive » des traits de personnalité, du sens des symptômes. En effet, le comportement mythomaniaque n’a pas la même vocation dans la structure hystérique, la structure psychopathique ou la structure de la débilité mentale.

Classiquement, la personnalité hystérique est abordée d’une manière descriptive : suggestibilité, théâtralité, érotisation des relations, immaturité affective en relation avec une insécurité perpétuelle. Or il nous paraît pourtant plus intéressant de parler non de l’hystérie en tant qu’entité clinique, mais de l’hystérique et de son discours inconscient porteur d’une interrogation : comment être un homme? Comment être une femme? Cette interruption est ici l’expression d’une faille narcissique. L’hystérique a le fantasme de n’avoir pas assez été aimé; il demeure marqué de l’incomplétude (voire du rejet) du désir de sa mère. Son identité sera donc précaire et d’ailleurs redoutée. La mythomanie aura là son rôle thérapeutique. La confrontation au miroir est confrontation à son insignifiance. Pour l’hystérique, son image est impropre à retenir le regard de l’autre. Il se cherche dans ce regard, essayant d’être cet objet idéal conforme à celui qu’il pressent au lieu du désir de l’autre. Ce trouble de l’identification, tant narcissique que sexuel, va amener l’hystérique à afficher un personnage, à jouer un rôle, répondant ainsi à la nécessité d’éviter toute rencontre authentique avec autrui. N’ayant pas d’identité vraiment bien établie, il se sent obligé de vivre par substitution : d’où la théâtralité et une dramatisation permanente de l’existence. Être remarqué est nécessaire : excès de langage, goût vestimentaire extravagant, vie qui apparaît à l’autre comme un véritable roman. Cet histrionnisme, où tout est mis en œuvre pour attirer et pour plaire, implique une certaine plasticité du personnage, qui change de rôle en fonction des auditeurs, sans s’en rendre d’ailleurs véritablement compte.

Chez l’hystérique se retrouve l’agencement romanesque des projections inconscientes, spécifiques à la mythomanie. La mythomanie hystérique est plutôt une tendance qu’un style complet d’existence. Il s’agit avant tout d’accrocher l’autre plutôt que de construire un roman et de s’en servir. L’autre est indispensable à l’établissement d’une identité vacillante; la solitude renvoie l’hystérique à ce qu’il croit être son insignifiance, d’où le risque suicidaire quand l’hystérique se retrouve seul. Pris dans son imaginaire, il éprouve parfois des difficultés réelles à faire la part du vrai et du faux, des fantasmes et de la réalité. La faille narcissique est colmatée par le mensonge; la satisfaction imaginaire permettant un semblant de satisfaction réelle, elle le met en quelque sorte à l’abri du délire. L’hystérique se sert avant tout de sa tendance mythomaniaque pour retenir l’autre, non pour l’abuser véritablement. 

LE PSYCHOPATHE 

Tout autre est la place de la mythomanie dans le monde psychopathique. Pour le psychopathe, ou déséquilibré mental, le comportement mythomaniaque est un moyen et non une fin en soit comme chez l’hystérique. Pour lui, tout échange – et l’échange langagier n’échappe pas à la règle – est régi par une loi qui n’est que violence, qui n’est que représentante de la mort. Le psychopathe est né et vit dans le monde dur du « chacun pour soi », où chaque individu est trop occupé à démêler ses propres difficultés pour s’intéresser à celles des autres. Monde de l’insécurité où la loi est celle du plus fort. Malgré son désir de rencontrer l’amour et l’amitié, chaque relation dégénère vite en affrontement; fort de sa soif d’authenticité, de vivre une relation d’ « homme à homme », il se sent forcé par l’autre à être vicieux. Les troubles du comportement sont le résultat de ce sens vicié de l’existence, troubles où l’impulsivité est rarement absente et qui amènent fréquemment le psychopathe à avoir des démêlés avec la justice (bagarres, menaces, escroqueries, vols, réactions homicides ou alcoolisme pathologique).

Le psychopathe est constamment mythomaniaque; l’enjolivement de son vécu, sa modification fallacieuse n’a pour objet unique que l’obtention de bénéfices pratiques, le plus souvent de façon efficace, tant son charme est opérant. Ici, l’acte mensonger n’engage que très peu celui qui l’exécute, mais vise surtout à détruire le protagoniste. Ainsi, alors que le mythomane hystérique signera une lettre d’une pseudonyme afin d’avoir une réponse, le psychopathe, lui, n’attend pas de réponse, il attend un résultat. L’acte mensonger, s’il obéit à des motivations inconscientes, est un acte conscient, délibéré, que certains auteurs ont qualifié de perversité pathologique.

Citons l’escroc qui invente des histoires, se fait passer pour un personnage important. Son objectif est de duper, mais aussi d’abuser les autres. Il exploite sa victime et en est le bénéficiaire dans la réalité; alors que le mythomane hystérique est le bénéficiaire de l’imaginaire et, en dernier lieu, la victime, car il doit ou fuir ou se faire démasquer.

Enfin, le mensonge du Débile.Le débile mental, quant à lui, ne tire avantage de ses fables ni au regard de la réalité ni au regard de l’imaginaire. Il apparaît perdant sur toute la ligne. Son discours est pauvre en quantité comme dans son contenu : la métaphore est ici inintelligible : elle est confrontée aux relations existant entre organisation libidinale (ou affective) et fonctions cognitives (ou intellectuelles). La déficience mentale c’est d’abord une situation forgée et vécue par le sujet, mais c’est aussi un trouble de la connaissance et un monde original de communication. C’est une psychopathologie du manque, notamment au niveau de l’intellect, de la connaissance, du savoir et du jugement… et qui dit mieux à propos du mensonge?