samedi 28 juillet 2012

LA PHILOSOPHIE - 15e partie

CHATEAUBRIAND ET L’IMAGINATION FRANÇAISE


Lamartine a écrit, dans son Cours familier de littérature, que “rien ne peut peindre, pour ceux qui ne l’ont pas vécu, l’orgueilleuse stérilité de cette époque” où Chateaubriand parut et vint renouveler notre littérature.  Que trouvait-il, en effet, ce grand écrivain, dans la France de 1800, lorsqu’il revint de son exil? Une littérature épuisée par deux siècles d’imitation des Grecs et des Latins; la mythologie régnant dans la poésie, la périphrase dans le style, Voltaire dans les esprits, et Rousseau dans les coeurs, vaguement attendris par un déisme grandiloquent.  La société, à peine sortie du cataclysme de la Révolution, ne se reconnaissait plus dans les oeuvres où la convention, les scrupules surannés du goût prétendu classique avaient tout desséché.  À ce public nouveau, frémissant d’inquiétude, soulevé de confuses aspirations, il fallait une esthétique nouvelle.  Chateaubriand fut le libérateur, l’excitateur des esprits, l’interprète des âmes.  “J’ai fait sortir mon siècle de l’ornière, et je l’ai jeté pour jamais hors de ses voies”, a-t-il dit lui-même.  Emile Faguet résume toute son appréciation de Chateaubriand dans ses Études littéraires sur le XIXe siècle, par ce jugement: “il est l’homme qui a renouvelé l’imagination française”.

Le Génie du Christianisme peut être considéré, beaucoup plus que la Préface de Cromwell (bien postérieure, plus tapageuse et beaucoup plus contestable), comme le véritable manifeste du romantisme.  Tous les grands thèmes lyriques du romantisme et même de toute poésie moderne s’y trouvent annoncés et magnifiquement traités : Dieu, la nature, le moi, la mélancolie, la passion. Tous les genres littéraires, qui seront renouvelés ou créés au XIXe siècle, y sont caractérisés d’une façon neuve et vraiment originale.  Enfin, par la magie de son style, Chateaubriand suggère de la manière la plus efficace et la plus entraînante le renouvellement dans l’art de l’expression.   Toutes ses oeuvres suivantes développèrent quelque aspect de cette oeuvre-mère, d’une importance primordiale.

Théophile Gautier a heureusement formulé ainsi les thèmes inaugurés par Chateaubriand: “Il a restauré la cathédrale gothique, rouvert la grande nature fermée et inventé la mélancolie moderne.” C’est lui qui a réhabilité le Moyen Age, inconnu ou méconnu des classiques, “le Moyen Age énorme et délicat” de V. Hugo, de Michelet, plus tard de Huysmans et de Verlaine; le Moyen Age de chrétienté de la Jeanne d’Arc de Péguy; c’est lui qui  introduit le thème religieux dans la poésie, de Lamartine à Francis Jammes et à Claudel.

La grande nature, rouverte à vrai dire par Rousseau, s’étend avec lui (Atala, René, les Natchez, les Martyrs) des forêts d’Amérique à la campagne romaine, à la Grèce, la Palestine et l’Égypte: c’est tout l’exotisme qui va teinter de ses couleurs chatoyantes nos poèmes et nos romans, de Mérimée à Flaubert et à Loti.
Mais surtout la mélancolie, ce “bonheur d’être triste”, cette “ferveur retombée” (A. Gide), va enchanter et troubler plusieurs générations.  Ce “mal du siècle” communiqué par René à Corinne, Lélia, Hernani, Jocelyn, Rolla - la mélancolie de Lamartine, le byronisme de Musset, le pessimisme de Vigny - deviendra le spleen de Baudelaire, la “désespérance” de Loti, dont la devise: Je chante mon mal j’enchante”, aurait pu être celle de Chateaubriand.

En ruinant le principe de l’imitation, et notamment celui de l’emploi de la mythologie, Chateaubriand a mis en valeur cette qualité primordiale en littérature: la sincérité.  Une oeuvre, désormais, nous intéresse d’autant plus que son auteur nous y fait participer à son rêve intérieur, à l’intimité de sa pensée ou de ses sentiments - forme toute nouvelle de la curiosité de l’homme pour l’homme, c’est-à-dire, maintenant, de l’individuel.  Et tant pis pour ceux qui n’ont rien à nous dire dans leurs confessions ou leurs confidences, que des bassesses ou des fadeurs; mais qui osera dire, quand ces indiscrétions sont celles d’un chateaubriand, d’un Lamartine, d’un Baudelaire, qu’elles ne nous apprennent rien sur le coeur humain et ne nous révèlent pas des états d’âme qui enrichissent notre expérience et nourrissent notre pensée?

Les genres littéraires ont été renouvelés par Chateaubriand: l’épopée, “la première des compositions poétiques”, selon lui, il la veut nationale et chrétienne.  N’en a-t-il pas donné l’exemple dans les Martyrs et tracé les grandes lignes dans les pages du Génie où il célèbre pour la première fois notre passé, notre chevalerie, nos cathédrales, nos moines et nos grands hommes, notre grand siècle - le dix-septième - où circule, à l’insu même de nos poètes, la sève religieuse qui les fit si grands et qui nous donna Pascal et Bossuet? Les Martyrs ont suscité Jocelyn, la Chute d’un Ange, les poèmes de Vigny et la Légende des Siècles, car, le premier, Chateaubriand eut le sens de la différence des époques, cette imagination des temps écoulés, d’où sortira la couleur locale et la couleur historique - et n’a-t-il pas été, dans les Mémoires d’Outre-Tombe, le premier chantre épique de la légende napoléonienne?

Avec lui, naît le roman exotique (ébauché par Bernardin de Saint-Pierre: Atala), le roman lyrique et autobiographique: René, qui aura une descendance innombrable: Corinne, Adolphe, Indiana, Lélia, Volupté, la Confession d’un enfant du siècle.
L’histoire, qui s’organise comme science, prendra grâce à lui couleur et vie, avec Augustin Thierry et Michelet; enfin, la critique littéraire, genre jusqu’alors froidement didactique et d’un dogmatisme étroit, s’oriente vers cette méthode historique et psychologique que réalisa Sainte-Beuve, mais dont certaines pages du Génie sont déjà des modèles achevés (comparaison des poètes antiques et des poètes modernes; interprétation par le milieu chrétien de la psychologie de Racine; perspectives ouvertes sur les littératures étrangères).

Toutes ces innovations, si elles eussent été simplement d’un théoricien, n’auraient eu qu’une faible portée, mais Chateaubriand, en même temps qu’un grand esprit, était un grand artisite.  Son oeuvre offrait un modèle tout nouveau dans l’art de l’expression.  La beauté de son style valait toutes les discussions et toutes les démonstrations.  “Sa prose, a-t-on dit, a fait sentir ce que pouvaient être des vers.”  La génération de poètes qui le suivra procédera de lui. “O Olympio, nous sommes vos fils....nous sommes partis de vos traces.” (Sainte-Beuve.) Images et rythmes seront désormais la parure même de la prose.  La phrase qui est peinture et musique, l’écriture artiste, les curieuses recherches d’expression : alliances de mots, libertés de syntaxe, sonorités flatteuses pour l’oreille, tout l’art subtil, cette “alchimie du verbe”, des écrivains modernes, est en puissance dans l’oeuvre de ce grand virtuose de notre langue, que ses contemporains ont nommé l’Enchanteur.

Ainsi cette oeuvre a-t-elle des prolongements indéfinis au XIXe et même au XXe siècle: “Le vrai génie, a écrit J. Rivière, c’est de construire des cadres assez grandioses pour qu’une postérité entière y puisse insérer ses raisons.”

LECTURE

Nouveauté et influence de Chateaubriand

Chateaubriand est la plus grande date de l’histoire littéraire de la France depuis la Pléiade. Il met fin à une révolution littéraire de près de trois siècles, et, de lui, en naît une nouvelle qui dure encore et se continuera longtemps.  Ses idées ont affranchi sa génération, son exemple en a fait lever une autre; son génie anime encore celles qui l’ont suivi.  Tout Lamartine, tout Vigny, la première manière de Hugo, la première manière de George Sand, une partie de Musset, la plus grande partie de Flaubert dérivent de lui, et Augustin Thierry découvre l’art de l’historien moderne en le lisant.  Nous laissons de côté les imitateurs proprement dits qui sont innombrables.

Son christianisme sincère mais d’un titre un peu incertain est devenu la forme même, vague et flottante, du sentiment religieux moderne.  Le génie de notre âge était tellement en lui, qu’il avait comme inventé ce que la pensée du siècle avait de plus inconsistant, la demi-croyance, la foi à l’état de rêve, la transformation dans une sorte de crépuscule du sentiment religieux en sentiment esthétique.

Son influence sur les moeurs a été considérable, à ce point qu’il les a touchées à leur source, au fond de l’âme.  Il a presque inventé des états psychologiques.  La désespérance, la mélancolie, la fatigue d’être sont des états ordinaires après lui, et des habitudes morales et jusqu’à des attitudes mondaines....

Son génie a ouvert toutes grandes toutes les sources.  Il a compris toutes les beautés, de tous les temps et de tous les mondes, et invité tous les talents à y puiser.  Historiens, poètes, romanciers, moralistes, philosophes spiritualistes, historiens des idées religieuses, voyageurs, et ceux-là même, derniers venus des modernes, qui disent avoir inventé “l’écriture artiste” et ne cherchent qu’à exprimer le relief et la couleur des objets visibles, tous lui doivent quelque chose, et tout au moins un esprit public préparé à les comprendre.  Quelque défiant qu’on soit des formules concises, toujours trop larges et trop étroites à la fois, on peut se risquer à dire qu’il est l’homme qui a renouvelé l’imagination française.

mardi 24 juillet 2012

LA PHILOSOPHIE - 14e partie


ALFRED DE VIGNY, POÈTE PHILOSOPHE

L’originalité de Vigny comme poète romantique est qu’il fut le poète des idées.  Une recherche inquiète du sens de la vie humaine et notamment de son problème le plus angoissant, celui de la douleur, a occupé son esprit avec une remarquable continuité, de ses  premiers à ses derniers poèmes. Cette méditation profonde porte le signe de la sincérité et du tourment.  D’où le respect, l’attention sérieuse que commande au lecteur cette oeuvre aux beautés sévères et pures qui réunit:
L’idéal du poète et des graves penseurs.
Le romantisme, en repliant l’homme sur son moi, “sa différence essentielle”, dirait Claudel, ne lui a pas apporté tout d’abord plus de curiosité et de clairvoyance psychologique - à quelques exceptions près.  A. de Vigny, au contraire, se prend à examiner non sa vie propre et ses douleurs, qu’il dédaigne de nous étaler, mais la condition des hommes en général, et il mue en pessimisme philosophique la trop fameuse “mélancolie” détrempée de larmes des Larmartine et des Musset.  Vigny cherche une explication des choses, il voudrait percer leur mystère, non s’en enchanter ou s’en désoler.  Avec lui revient dans notre littérature, l’usage de réfléchir de généraliser, de formuler des vérités, d’exprimer en maximes des préceptes moraux.  D’où la sobre grandeur, la fermeté de la pensée, la concision virile de la parole qui relient ce romantique à la tradition de nos moralistes classiques : un Vauvenargues, un Pascal.
D’autre part, ces ruminations austères d’idées, il leur donne une forme jusqu’alors inédite.  Son siècle rêve d’épopée, “la première des compositions poétiques”, a proclamé Chateaubriand; il incarnera ses idées de moraliste en de grandes figures historiques ou légendaires.
J’aime la majesté des souffrances humaines.
“Ce vers, a dit Vigny, est le sens de tous mes poèmes philosophiques.”  Sa pensée, en effet, tourne sans cesse autour de ce problème du mal et de la douleur: “Je ne vois d’assuré, dans le chaos du sort, que deux points seulement, la souffrance et la mort...”  Pas un de ses poèmes qui ne soit le récit d’une douleur imméritée, fatale et poignante, et aussi d’une défaite, d’un échec.  Pas un poème qui ne soit la peinture d’une solitude tragique et sans recours.  C’est que Vigny voit l’homme dominé par une puissance inéluctable, qu’il appelle Destinée.  Le Fatum antique a pris chez les modernes un autre aspect : le christianisme a permis à l’homme de relever la tête, de croire à son libre arbitre, mais la Grâce, avec l’insondable mystère de la prédestination, n’est-elle pas un détour subtil du Destin?  Les hommes sont donc prisonniers du Sort, condamnés à “tresser de la paille dans leur prison”.  Vont-ils, du moins, pouvoir se soulager les uns les autres par la communication de leur souffrance, par une mutuelle compréhension?  Hélas! non, ils sont murés dans leur individualité, chacun est un monde fermé, aspirant à l’amour et ne rencontrant que l’indifférence de ses semblables.  La solitude est le tourment des hommes, et plus ils sont grands, plus ils sont solitaires.
Moïse c’est la solitude du génie.
Vous m’avez fait, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la Terre,
Car “l’homme supérieur souffre supérieurement”, et Mme de Staël avait déjà dit que “toute supériorité est un exil”.
Samson trahi par Dalila, exhale la colère la plus magnifique que jamais homme ait lancée contre la femme....Solitude, désert de l’amour....
Dans la Maison du Verger, le poète déclare sa haine à la Nature, l’éternelle confidente des poètes, car:
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
Le Christ au Mont des Oliviers interroge en vain le Père Cleste; toutes les questions insolubles que s’est posées l’esprit humain, le Fils de l’homme les lance vers Dieu, dans une angoisse indicible.
Mais le ciel reste sourd au cri des créatures...
Satan lui-même est muré dans son orgueil et dans son tourment.  L’Ange Éloa, fascinée par cette douleur, cède en vain à la pitié pour le plus malheureux des êtres.
Du spectacle de cette fatalité douloureuse, Vigny pouvait tirer de vaines plaintes ou d’inutiles révoltes, comme tant d’autres, mais le sérieux même de sa pensée, joint à sentiment tout aristocratique de dignité personnelle, lui a dicté une plus noble attitude : toute sa morale s’appuie sur ces deux pôles : honneur et pitié.
L’honneur commande le courage et interdit la plainte : gémir, prier, pleurer est également lâche...”
Attitude stoïque qui n’a jamais été formulée en vers plus magnifiques dans notre langue : 
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
(La mort du Loup.)
La pitié, Vigny, contrairement à d’autres moralistes (et plus profondément) a fait de ce sentiment, qui semblait l’apanage des âmes tendres et faibles, un sentiment viril.  Il repose sur la constatation de l’universelle misère, glorieuse misère avait dit Pascal, “misère de grand seigneur, de roi dépossédé”.  Vigny dira : “majesté des souffrances humaines”.  La parenté de sa pensée avec celle du janséniste s’accuse ici.  Notre misère témoigne de notre grandeur, le poète reproche à la nature d’ignorer.
L’homme, humble passager qui dût vous être un roi.
Peut-être n’y a-t-il rien dans la sensibilité de Vigny qui soit aussi pénétrant que cette vue de la dignité de l’homme perçue à travers ses abaissements douloureux.  On songe aux esclaves enchaînés de Michel-Ange, ou à ce personnage du roman de DostoÏevsky se jetant aux pieds d’une pauvre fille, victime de la misère: “Ce n’est pas devant toi que je suis prosterné, mais devant toute la souffrance humaine.”
Le Cercle infernal est-il bien fermé, le monde de Vigny est-il absolument noir, et sans que filtre aucun rayon de lumière?  Non, car, vers la fin de sa vie, voyant venir à lui la faveur de quelques jeunes, il a conçu l’espérance de voir son oeuvre enfin comprise, et, généralisant cet espoir, il a écrit la Bouteille à la mer:
Qu’importe oubli, morsure, injustice insensée,
Glaces et tourbillons de notre traversée?
Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.
Certes, c’est ici le lieu de rappeler le mot de Bossuet sur “cette triste immortalité que nous donnons aux héros”; sa seule foi est la foi dans le Dieu des idées.
Jetons l’oeuvre à la mer, la mer des multitudes;
Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.
Cette religion de l’esprit pur manque de chaleur, elle reste inhumaine, mais elle a sa beauté.
Seulement, nous sommes au siècle du romantisme : notre moraliste ne peut séparer la pensée de la poésie.  L’épopée, depuis Chateaubriand, est la grande ambition des poètes.  Vigny a lu, lui aussi, le Paradis perdu du Milton, il a lu la Messiade de Klopstock, et surtout la Bible, assidûment, et Byron dont le Manfred le hante.  D’où la forme épique qu’il donne à ses idées.  Ou plutôt, ensemble se sont présentés à son imaginaton ces thèmes de pensée et ces figures imposantes, mystérieuses, que la légende ou l’histoire à cette époque, si curieuse du passé, ramenaient du fond des temps.  Et il sera le premier à les accueillir.  Consultons les dates: La fille de Jephté est le 1820, Moïse de 1822; Eloa de 1824, Le Cor de 1825.  Victor Hugo ne nous donne dans ce genre, avec les Ballades, que de courts poèmes, d’un gothique curieux mais menu et sans âme; les grandes évocations épiques des drames ne viendront que plus tard et beaucoup plus tard encore la Légendre des Siècles.
Qu’a de vraiment épique la poésie de Vigny?  Tout d’abord la grandeur surhumaine des personnages et la haute portée de l’aventure où ils sont engagés: Jephté, l’homme de Dieu pris au piège de son voeu sublime, Eloa, ou la chute de l’Ange, Satan, reflet du terrible révolté de Milton, Roland le preux, qui apparaît pour la première fois depuis la Chanson de Roland dans cette romance héroïque et plaintive du genre “troubadour” alors en faveur; Moïse, ce géant du Seigneur, figure michelangelesque...C’est aussi le merveilleux, le surnaturel où se meuvent ces acteurs étranges, dans un vide vertigineux, une solitude hantée de maléfices....
Mais l’épopée est une narration d’exploits héroïques.  Ce qui manque à ces poèmes, c’est l’action, le mouvement.  Le moment choisi par le poète pour camper ses héros devant nous est celui d’avant ou d’après l’action, celui de la défaite stoïquement subie.  Nous ne voyons pas Roland combattant mais acceptant le défi du Maure, puis étendu dans le ravin; ni Moïse foudroyant les Hébreux ou frappant le rocher, mais seul, debout devant Dieu; ni Samson secouant les piliers du Temple, ni le capitaine de vaisseau luttant contre les vagues: “il se croise les bras dans un calme profond”, “immobile et froid comme le cap des brumes”.  Ce sont les vaincus du Destin, et, dans cette épopée tout intérieure, le geste n’est dessiné que pour symboliser la résistance de l’âme au malheur.
Dans de tels poèmes, chercher la couleur locale serait être déçu.  Elle est tellement sobre que l’on serait tenté de la trouver pauvre, surtout si l’on compare les vers de Vigny à ceux de Victor Hugo, Samson ou Moïse à la Conscience, le Cor au Mariage de Roland.
Pourtant qui sait dans quelle mesure le génie de ce denier qui éclatera dans la Légende des Siècles n’a pas reçu la première étincelle de ces grandes freques, aux figures hiératiques, que fit surgir Vigny du lointain des âges, en faisant de chacune d’elles le symbole mystérieux d’une haute idée morale?
Il appartiendra à Victor Hugo, poète du geste et de la couleur, poète du monde extérieur et de l’âme tout ensemble, de réaliser l’épopée vivante, symbolique de l’humanité.
  1. Hugo dans sa vaste Légende des Siècles aura, certes, beaucoup plus d’ampleur et de splendeur, mais non pas autant de profondeur.
LECTURE
Le thème de la solitude dans Vigny
Paul Bourget analyse ainsi la solitude de l’âme, qui selon lui, fait le fond de l’inspiration de Vigny.
La solitude de l’âme, c’est tout Vigny.  Considérez, en effet, quelle plainte se dégage de ces vers d’une si intense ardeur dans leur nudité. Moïse, qu’est-ce autre chose que la solitude de l’âme dans le travail et dans le génie, le gémissement du prophète que sa grandeur sépare aussi des autres hommes, c’est le gémissement, de tout être emprisonné dans un incommunicable idéal.  Eloa, la solitude de l’âme dans le malheur, dans la pitié.  Vainement Eloa descend dans l’âbime:
Seras-tu plus heureux? du moins es-tu content?
Plus triste que jamais...
La mort du loup, solitude de l’âme dans le malheur.  La Maison du Berger : solitude de l’âme dans le bonheur, devant la nature.  Samson: imprécation sublime, solitude de l’âme dans l’amour.
Sous des symboles, qui vont ainsi d’une extrémité à l’autre des âges et des temps bibliques jusqu’à nos jours, Vigny n’a donc, chanté qu’une misère, celle de la Psyché abandonnée qui cherche en vain avec qui échanger son secret, exilée immortelle que ses soeurs méconnaissent sur une terre qui ne sera jamais sa patrie.
Le problème de la solitutde de l’âme a pour suite nécessaire le problème de l’amour.  Les poèmes de la Maison du Berger et de Samson unissent ces données l’une à l’autre.  Ils manifestent une conception du type féminin si passionnée à la fois, et si intellectuelle, si originale et en même temps si humaine, qu’elle n’a pas été surpassée.  Chez Alfred de Musset on devine dans ses vers des femmes, non une vision supérieure de la femme et de l’amour. Chez Lamartine, c’est enthousiasme religieux, chez Victor Hugo, une ode enivrée, des visions en foule, tandis que, chez Vigny, il se dégage une idée de l’amour et de la femme comme les idées dont parle Platon flottent au-dessus de notre monde, qui leur emprunte sa force et sa vie.
La maison du Berger c’est une invitation au voyage adressée à une Eva symbolique.  La femme évoquée dans le paysage en devient l’âme réelle, la seule raison d’exister pour ce décor destiné uniquement à servir de cadre à sa beauté.  À cette élévation extatique vers la femme considérée comme l’être de qui émane toute beauté, en qui s’incarne toute douceur, à ce cultre tremblant qui fait dire au poète:
Eva, j’aimerais tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur.
reconnaissez-vous le sentiment de l’amour tel qu’il dérive du Moyen Âge?
Le critique rappelle le culte de la Madone, qui s’accompagne du culte respectueux de la femme dans l’amour chevaleresque:
Aucun n’osa mélanger comme Vigny à cette ferveur d’amour exalté la sensation amère que l’objet de cette ferveur n’est pas l’incorruptible et surnaturelle Mari, mais bien une créature de chair, fragile et périssable, dont la beauté va s’évanouir dans la vieillesse et dans la mort.
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois...
Paul Bourget met en regard le poème de Samson:
L’homme, de ses coupables expériences, de ses curiosités criminelles, a pris la défiance de cet esprit si décevant dans sa douceur, si meurtrier dans ses trahisons.
Car, plus ou moins, la femme est toujours Dalila.
Ah!  L’éloquente plainte et dans laquelle se résument les invectives les plus dures de Schopenhauer à l’égard des femmes, comme les amertumes éparses dans les Comédies de Dumas, comme les réquisitoires dirigés par Tolsoï et les plus récents pessimistes contre l’amour...
PAUL BOURGET, Essais de psychologie contemporaine, Librairie A. Fayard, éd.

vendredi 20 juillet 2012

LA PHILOSOPHIE - 13e partie


MICHELET ET BALZAC

Avant le romantisme nul n’aurait songé à rapprocher l’histoire du roman.  Aujourd’hui encore, ne disons-nous pas souvent d’un récit qui nous paraît faux: “c’est du roman”?  Le domaine de l’histoire est celui de la vérité, celui du roman”, la fiction.  Depuis le romantisme certains rapports ont été aperçus entre eux.  L’historien a compris qu’il entrait dans son art une part d’imagination.  Avec le réalisme et le naturalisme le romancier a l’ambition de faire vrai, de s’appuyer lui aussi sur des documents. Les Goncourt disent dans leur “Journal : “Les historiens sont des raconteurs du passé, les romanciers des raconteurs du présent.”  C’est presque la formule de l’énoncé ci-dessus: “Le romancier est l’historien du présent, alors que l’historien est le romancier du passé”.  Sans rechercher ici si cette définition convient bien à toute histoire et à tout roman (cela est contestable), on peut certainement l’appliquer aux deux grands écrivains que sont Michelet et Balzac.  Chacun des deux procède, en effet, par l’étude des faits et des hommes : oeuvre d’observation, vaste enquête sur les événements, les milieux, les moeurs, l’activité humaine sous toutes ses formes.  Ces documents, ils les animent par l’imagination et la sympathie.
Voyons comment Michelet a conçu l’histoire.  À sa base, la science.  Michelet aux Archives fait oeuvre de chercheur, de savant: “oeuvre laborieuse d’environ quarante ans”, dit-il lui-même dans la Préface de son Histoire de France, en 1869.  Il étudie les vieux textes, les chartes, les chroniques, les actes publics; il demande aux arts, à la littérature, aux objets matériels ce qui lui permet de se faire une idée juste du passé.  Il joint pour la première fois la géographie à l’histoire, pour lui donner “une bonne et forte base: la terre” qui explique l’homme et la race.  Voilà l’observation scientifique désormais indispensable comme fondement de l’oeuvre historique.
Mais l’imagination doit vivifier ces éléments, recréer la vie.  “À l’esprit de recherche du savant s’allie l’esprit créateur du poète” (Michelet). Il s’agit de donner l’impression de la vérité.  L’histoire sera “passionnante comme un drame”.  Enfin, selon une formule devenue fameuse: “J’appelle l’histoire : résurrection”.  Génie visionnaire, en effet, Michelet compare son rôle à celui du devin “d’un Oedipe révélateur d’énigmes”. À tous ces êtres qui ont vécu (et souvent si peu vécu) et dont il ne reste plus trace, “il leur faut un Prométhée, et qu’au feu qu’il a dérobé les voix qui flottaient glacées dans l’air se résolvent, rendent un son, se remettent à parler”.  Dans la salle des Archives, les morts se dressent sur les parchemins : “Fais-nous revivre!” Jacques Bonhomme se lève sur son sillon : “Dieu, est-ce là mon père?” s’écrie l’historien.  Puis Jeanne d’Arc boulerverse son âme d’émerveillement et d’amour.  Plus tard, les hommes de la Révolution surgiront devant lui, terribles et “sublimes”.
La sympathie achève le miracle.  Michelet fait de l’histoire avec son coeur, car “le coeur, dit-il, à la seconde vue”, c’est-à-dire les intuitions révélatrices de la plus profonde vérité. Fils du peuple, Michelet se sent né pour être le héraut de ces existences obscures, qui, toutes réunies, ont contribué cependant à faire ce grand peuple: la France.
L’oeuvre de Michelet, à travers ses recherches positives et ses intuitions, découvre la France qui est “une âme et une personne”.  Il écrira, comme l’a dit Taine, “l’épopée lyrique de la France”.  Mais il est sorti du domaine de l’histoire et s’apparente au Victor Hugo de la Légende des siècles.
Les historiens qui viendront après lui (Taine, Fustel de Coulanges) se feront de l’histoire une idée bien différente, beaucoup plus scientifique, plus sévère, plus sobre et plus stricte.
Aucun d’eux n’aura la prétention d’écrire à lui seul une Histoire de France.  Une telle histoire, “écrite convenablement, d’après les sources, demanderait une centaine de vies d’hommes”. (Thibaudet. Voir lecture ci-après).  Mais il reste que Michelet fut en histoire un grand initiateur et un grand animateur.
Quel rapport avec l’oeuvre de Balzac?
L’histoire, en France, s’est éveillée en même temps que le roman, et le roman lui doit beaucoup.  Il y eut entre 1820 et 1830 une foison de romans historiques, et c’est par le roman Les Chouans (1829) que Balzac inaugure la série de ses chefs d’oeuvre.  Mais bientôt il se détourne du passé pour s’adonner à la peinture de la réalité contemporaine.  Sa comédie humaine s’inscrit dans le cadre de la vie en France sous la restauration et la monarchie de Juillet.  Nulle part l’historien qui voudra faire revivre cette époque ne trouvera dcouments plus vifs, plus nombreux et plus significatifs que dans l’oeuvre du grand romancier.  C’est bien le cas de dire que, chez lui, le roman est plus vrai que l’histoire: la simple histoire des moeurs, plus ou moins abstraite ou faite de détails juxtaposés nous en apprend beaucoup moins que la vie d’un César Birotteau, un baron Nucingen, un Philippe Bridau, un Goriot, un Grandet, représentatifs du négociant parisien, du banquier, du soudard, du petit bourgeois français au milieu du XIXe siècle.  Leur histoire et celles de leur entourage, c’est bien de l’histoire qui aurait pu être, qui a certainement et maintes fois été, et qui fut par Balzac ressuscitée.
L’imagination puissante de cet esprit créateur autant qu’ “observateur” a fait cela.  Avec lui les choses commencent d’exister dans le roman et les hommes sont vus dans leur diversité individuelle et sociale.  Balzac est surtout un voyant.  Le privilège du génie c’est d’inventer juste. Là encore l’intuition joue un grand rôle. De sa table à écrire où il passait tant de jours et de nuits, comment a-t-il pu voir et décrire tant de choses et tant d’êtres?  Par sa vision intérieure, il les inventait d’après le réel.  Il s’est vanté, non sans raison, d’avoir “fait concurrence à l’état civil”
Le secret de cette vérité humaine de ses personnages, depuis les types les plus fortement caractérisés jusqu’à ses moindres comparses, c’est qu’il leur communique la vie puissante qui l’animait lui-même.  Par là, du reste, comme Molière, il n’est pas seulement le peintre de son époque mais des passions et des vices éternels de l’homme.
“Balzac est un grand romancier parce qu’il procédait par la sympathie” (Taine). Nature ardente, éprise de la vie, faite pour comprendre toutes les passions, Balzac semble s’insinuer dans les replis intimes des âmes de ses héros: il devient eux-mêmes.  D’où le frémissement de son oeuvre. On comprend qu’elle ait été pour ses contemporains “passionnante”.  Pour bien des lecteurs elle l’est encore.
C’est cette chaleur communicative que nous retrouvons chez Michelet.
Faut-il apporter des réserves au mot de Duhamel?  Certainement oui.  Le romancier qui veut faire vrai a toujours avantage à se conformer, dans une certaine mesure, aux méthodes de l’historien : l’objectivité. L’information exacte, l’observation attentive serviront de base au travail de l’imagination.
Après Balzac Flaubert s’inspire scrupuleusement de ce souci de vérité.  On sait combien sa documentation était minutieuse.  Les naturalistes, après lui: les Goncourt, Maupassant, Zola, Daudet, poussent très loin ce goût, voire cette manie des notes prises sur le vif.  Toutefois le roman est autre chose qu’une “tranche de vie”.  Un roman qui ne serait qu’un reportage de moeurs contemporaines serait bien superficiel et bien froid.  Le romancier doit nécessairement faire oeuvre d’imagination.  Il pourra même transformer la réalité et nous entraîner au delà, dans le domaine de la poésie, pour renforcer l’image qu’il veut donner de la vie.  D’autre part, le romancier pour animer ces créatures de son imagination est tenu de leur infuser un peu de son être, sous peine de rester inhumain, ce qui est arrivé aux naturalistes qui ne voulaient être que des “raconteurs” tout à fait absents de leurs récits.
Par contre, si l’historien doit user de son imagination pour vivifier les documents, il ne devra recouvrir qu’avec beaucoup de circonspection à cette brillante faculté qui devient facilement “maîtresse d’erreur et de fausseté”.   C’est l’abus de l’imagination, cet abandon aux intuitions échauffées par des passions politiques ou religieuses qui rend l’histoire de Michelet apocalyptique et en partie caduque.  La faculté directrice de l’historien c’est l’esprit critique, qui pèse les témoignages, démêle les causes et les conséquences, juge les évènements et les hommes du point de vue qu’il a adopté pour donner un sens au passé.
Le romancier lui, n’a pas à expliquer les récits, à juger les personnages; moins il intervient dans son oeuvre, meilleure elle est.  Peindre la vie est son seul objet.  Au lecteur de dégager la signification de sa peinture.
Ainsi le roman et l’histoire utilisent les mêmes facultés de l’esprit mais en proportion inverse, et doivent rester distincts.
LECTURE
Le génie historique de Michelet
Albert Thibaudet caractérise ainsi le génie historique de Michelet:
Un art de ressusciter le passé, une philosophie de l’humanité en tant qu’elle dure, une mystique des peuples qui se créent et qui créent, c’est avec ces forces, ces divinités à lui, que la personne de Michelet a coïncidé et vibré.  Quand on parle d’une page de Michelet on lui donne généralement l’épithète d’émouvante.  Nous l’accorderons sans discuter à celles qu’il a écrites sur les archives dont il était fonctionnaire qui auraient selon lui nourri son histoire de France.  Mais il est fâcheux que cette histoire commence ainsi par une illusion de Michelet sur lui-même et sur l’objet de l’histoire, cette mystique par une mystification.  Le bon sens nous indique en effet que toute histoire de France générale suppose des monographies de détail et qu’elle ne s’écrit que de seconde main.  Une Histoire de France écrite convenablement d’après les sources demanderait une centaire de vies d’hommes. Ce mystique vit comme tous les mystiques dans le monde des intuitions.
En matière d’histoire, le terme d’intuition semblerait avoir été créé et mis au monde pour lui.  L’Histoire de France et l’Histoire de la Révolution française n’ont presque rien d’un récit tenu, continu, continent, maître de lui et qui travaille à éclairer le lecteur.  Ils supposent connue l’histoire qu’ils racontent.  Alors se succèdent en paragraphés brefs, en sensations fortes, en indignations, en enthousiasmes, en images, en lignes de feu, en gerbes d’étoiles des visions et les réflexions de Michelet.  Quoi qu’il en ait dit, son histoire n’est pas une résurrection: c’est un paysage dans une fulguration d’éclairs.  Ce climat ne convient pas à tous les nerfs.
En revanche : le critique reconnaît à Michelet une extraordinaire puissance d’évocation:
C’est moins à la nature de sa mystique qu’à ses qualités extraordinaires d’artiste que Michelet doit son rayonnement.  Son histoire naît et se développe en même temps que cette grande peinture romantique d’histoire, qui disparaît à peu près dès la fin du XIXe siècle.  Taine l’a comparé à Gustave Doré.  Il est vrai que comme Doré les grands livres de l’humanité il en a illustré romantiquement les annales.  Mais Doré fut un météore sans lendemain.  Le style, la phrase et l’art de Michelet eurent, comme sa prédication historique, de grands lendemains.  Au XIXe siècle l’existence, l’action d’un Péguy justifient encore Michelet.
Il n’est pas seulement le grand animateur de l’histoire.  Il en est le grand vivant... Il reste celui qui, ayant écrit : “La France est une personne”, a réalisé mystiquement ce mot.  Il l’a pensée et vécue comme une personne dans son corps, dans sa durée et dans son âme.  Dans son corps: c’est le tableau géographique qui sert d’introduction au deuxième volume.  Dans sa durée: c’est l’histoire de France.  Dans son âme: c’est le Michelet messianique.  D’aucun écrivain moins que de Michelet, on ne dirait qu’il a laissé l’idée et l’être de la France tels qu’il les a trouvés.

lundi 16 juillet 2012

LA PHILOSOPHIE - 12e partie


LA BRUYÈRE ET LES FEMMES
Dans le chapitre de fine psychologie (des femmes)  la Bruyère a abordé la question, périodiquement sujette à controverse en France, de l’éducation des femmes.  Après Molière, avant Fénelon, dont l’éducation des filles paraîtra en 1689, il semble vouloir répondre à des plaintes, peut-être nombreuses, exprimées par les femmes qui aspiraient à une instruction plus large.  Molière, pour s’en moquer, leur avait donné la parole en la personne de philaminte :
“Car enfin, je me sens un étrange dépit
Du tort que l’on nous fait du côté de l’esprit,
Et je veux nous venger toutes, tant que nous sommes,
De cette indigne classe où nous rangent les hommes.
De borner nos talents à des futilités
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.”
La Bruyère oppose à ce réquisitoire une défense habile qui renferme un certain nombre de “pointes” à l’adresse du “sexe faible”.  Mais en termes galants ces choses-là sont dites, et il termine sur un ingénieux madrigal.
Les hommes n’ont point fait de lois qui interdisent aux femmes de s’instruire.  Pourquoi n’auraient-elles point part aux livres et n’en pourraient-elles rendre compte par la conversation ou dans leurs ouvrages?  Cette déficience n’aurait-elle pas ses causes en elles-mêmes?  D’où vient leur ignorance? Une complexion plus faible, un esprit moins apte à la science, une certaine nonchalance intellectuelle, d’autres goûts plus en rapport avec les occupations essentielles qui leur incombent: gouvernement domestique, aptitude aux ouvrages de la main.
Sont-elles détournées de l’étude par des défauts qu’elles ne savent pas vaincre: frivolité, curiosité vaine, coquetterie?
La Bruyère se borne à poser des questions.  Quoiqu’il en soit, il avoue que les hommes sont heureux de cette ignorance des femmes; instruites, elles leur seraient trop supérieures.
À quoi sert d’ailleurs, ajoute-t-il, l’instruction des femmes?  La femme savante est un objet de luxe qu’on admire mais dont on ne voit pas l’emploi, “non plus qu’un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.”  Une prévention s’attache même à la femme savante : “une femme sage, dit-on, ne songe guère à devenir savante.”
Pourtant la Bruyère dénonce là un préjugé: “les femmes n’étant détournées des sciences que par certains défauts, une femme savante qui n’est telle que parce qu’elle à pu vaincre beaucoup de défauts n’en est que plus age.”
Que pourrait-on répondre à la Bruyère?
Tout d’abord qu’il met un peu vite les hommes hors de cause.  Il y avait une tradition masculine d’origine gauloise, qui n’était pas indulgente aux femmes.  Sans parler des épigrammes latines de Martial et de Juvénal que tout bon lettré avait en mémoire, Montaigne, qui faisait autorité, s’était montré plutôt chiche pour les femmes qui désiraient s’instruire.  Puis était venue la préciosité et la campagne vigoureuse de Molière; Boileau, à son tour, avait brondi la plume du satirique (Satire sur les femmes).  Cela faisait bien du monde en face du clan assez restreint des femmes qui recherchaient les plaisirs de l’esprit.
Un fort courant d’opinion, depuis longtemps, avait façonné les moeurs, plus puissantes que les lois.  Passe encore, chez quelques grandes dames, que le beau sexe donne un peu de temps à l’étude, mais la bourgeoisie plus sensée juge que ses femmes y perdraient leur temps et leur vertu, et veut s’en tenir à l’idéal de la poule au pot. On peut dire que, si les hommes n’ont point fait de loi pour interdire l’accès du savoir aux femmes, ils n’ont, à tout le moins rien fait pour les encourager.  Seuls, un prêtre et un monarche absolu, Fénelon, dans l’éducation des filles, et Louis XIV, fondant Saint-Cyr à la demande de Mme de Maintenon ont prouvé l’intérêt qu’ils prenaient à une meilleure éducation féminine.
On pourrait aisément montrer que la faiblesse de complexion, souvent réelle (chez les hommes aussi), se surmonte par l’énergie et la discipline du travail, que les fatigues d’une vie mondaine dépassent souvent celles d’une vie studieuse, et enfin que tout ce que les femmes demandent (certaines femmes), c’est la liberté d’accéder au savoir si elles en ont le goût et la capacité, sans être jugées pour cela extravagantes ou scandaleuses.  Au reste, la preuve par le fait était comme de la Bruyère: un petit nombre de femmes cultivées et même vraiment savantes (non à la façon de philaminte et de Bélise) avaient témoigné pour leur siècle: (Mme de Sévigné, Mme de la Fayette, Mme de Sablé et quelques autres: une Scudéry, une Mme Dacier, etc).
Au milieu des hypothèses que la Bruyère énumère un peu au hasard, on aimerait à connaître son opinion personnelle.  La forme dubitative à connaître son opinion personnelle.  La forme dubitative ou interrogative donnée à sa pensée indigne plus qu’une délicatesse de galant homme, une prudence de moraliste.  Voilà un sujet épineux, un problème qui se complique de jour en jour.  Comment trancher avec assurance? Cependant la Bruyère ne se range pas dans le camp des Chrysales : “si la science et la sagesse se trouvent réunies en un même sujet, je ne m’informe plus du sexe, j’admire”, et il trace le portrait charmant d’Arténice: “Elle vous parle comme celle qui n’est pas savante.....ce qui domine en elle, c’est le plaisir de la lecture....”
Ce fragment de la Bruyère présente un double intérêt.  Un intérêt historique: comme la question de l’instruction féminine se posait alors et quelles étaient les tendances du moraliste qui examine, après tant d’autres, ce problème.  On vient de voir qu’il était, somme toute, libéral et même généreux pour son époque - un intérêt permanent et d’ordre psychologique s’y ajoute pour nous.
La Bruyère se montre malgré tout assez libéral pour son époque. Aujourd’hui la question ne se pose plus comme au XVIIe siècle.  Quelques résistances inavouées chez les hommes et, du côté féminin, les défauts permanents de leur nature peuvent encore s’opposer à la vraie culture.
C’est dans son chapître des ouvrages de l’esprit que la Bruyère formule ce jugement.  Le jugement de la Bruyère, si favorables aux femmes, vient sans doute de la connaissance qu’il put avoir des lettres de certaines femmes d’esprit à son époque.  Entre toutes, brille Mme de Sévigné, dont la réputation n’a pas faibli depuis deux siècles.  Après avoir loué les lettres de Balzac et de Voltaire pour leur esprit, leur “tour”, leur style, il remarque qu’elles sont vides de sentiments qui n’ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance”, il analyse ce qui fait l’agrément des correspondances féminines.”  Leur expression ne sent pas le travail, elle est naturelle; les femmes ont l’art de choisir les termes et de les placer si juste qu’ils ont, sous leur plume, “le charme de la nouveauté”.  “Il n’appartient qu’à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment et de rendre délicatement une pensée (de style) inimitable, qui se suit naturellement et n’est lié que par le sens,” “si les femmes étaient toujours correctes dans leurs lettres, ajoute-t-il, rien ne serait ieux écrit dans notre langue.”
Pour appuyer ce jugement si favorable, la Bruyère avait certainement connaissance de quelques lettres de Mme de Sevigné que Bussy lui avait communiquées, mais aussi d’autres femmes d’esprit, que la réputation de “Sévigné” éclipse aujourd’hui, mais qui sont très agréables en divers genres; Mme de la Fayette, de Motteville, de Montausier, de Scudery de Coulanges, de Maintenon.  Seule, l’illustre Marquise est parvenue à la gloire littéraire, qu’elle mérite par un ensemble de qualités exquises et un charme incomparable.  Depuis que ses lettres furent publiées, en 1726, sous les auspices de sa petite-fille, Mme de Simione toutes les époques en ont fait leurs délices.  Le jugement de Marmontel témoigne de la faveur où on les tenait au XVIIIe siècle; après lui, tous les critiques (voir notamment Sainte-Beuve) sont les admirateurs de Mme Séviné, et jusqu’à Marcel Proust, qui s’émerveillait, dans telle page descriptive de sa correspondance, de trouver, en cet écrivain improvisé, un art savant et ingénu.
Les qualités qui brillent dans les lettres des femmes sont d’abord le naturel: ce sont des conversations que nos lettres, écrit à sa fille Mme de Sévigné.  Eh oui, ce ne sont pas des “écrits” comportant les artifices du style : ni composition, ni transition d’un sujet à un autre, aucun “enchaînement de discours”, l’ellipse y est admise; quoi de plus froid qu’une lettre concertée, élaborée avec le soin pédantesque d’un Balzac, la flatterie d’un Voltaire.  Mme de Sévigné laisse aller sa plume, la bride sur le con, et ce tour primesautier est charmant.  Quand elle s’abandonne ainsi à son humeur elle trouve des raccourcis saississants, dans le sublime ou le gracieux, comme dans la comique: ce canon chargé de toute éternité, qui a tué Turenne.  O la jolie chose qu’une famille qui chante.....Mon coeur se fend par la moitié....ils se disent leurs vérités et souvent ce sont des sottises....Savez-vous ce que c’est que faner?....L’esprit de société a dénoué, assoupli, allégé le “discours”, encore trop apprêté aux débuts du siècle et jusqu’à l’avènement des femmes dans les salons.  La préciosité, dont les raffinements ont eu leur influence favorable, est passée.
Et maintenant il ne faut pas 
Quitter sa nature d’un pas, dit la Fontaine.  Ce mot pourraît être de “Sévigne” elle-même. La plaisanterie jaillit de source chez elle (elle excelle à “faire rire l’esprit”, comme on le dira de Voltaire). Si parfois elle semble avoir cherché l’effet: c’est par une sorte de gageure, pour amuser celui qui la lire: je m’en vais vous mander la plus étonnante....Dans la lettre de la prairie, après tant de circonlocutions pour amener le cas de Picard qui ne veut pas faner, elle ajoute avec malice : pour moi j’aime les relations où l’on ne dit que ce qui est nécesaire; “je crois que c’est ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables.”
Quel entrain, quelle verve dans ses petites anecdotes: le madrigal du Maréchal de Gramont, le cheval de Nantouillet, le Carosse renversé de l’Archevêque! C’est bien le cas de répéter après elle son papier, sa plume, son écritoire, tout vole.
Ce qui fait aussi l’agrément des lettres féminines c’est la peinture de la vie familière.  Les femmes sont observatrices et surtout observatrices du détail.  Quand elles écrivent, elles veulent faire partager à ceux qui sont absents l’existence quotidienne qui est la leur, les peines et les plaisirs de la vie.  Les esprits masculins, souvent tournés vers l’abstrait, absorbés par les affaires importantes, par les grands intérêts de la science, de la politique, ne savent pas condescendre à ces menus sujets, ne les voient même pas.  Les yeux féminins sont accommodés aux détails.  N’est-ce pas leur domaine habituel? N’ont-elles pas, dans leurs attributions naturelles, le soin des choses, le souci des personnes?
Voyez comment Mme de Sévigné adresse à sa chère fille, par chaque “ordinaire” (courrier régulier), une image fidèle de sa vie et de la société autour d’elle; un bal de cour, un grand mariage: le tohu - bohu du “cortège”, les toilettes de la noce de Melle Louvois, une fête à Chantilly (mort de vatel); elle lui décrira longuement comment on se coiffe à la hurluberlu, ou sa nouvelle petite chienne bien pomponnée; elle raconte des journées paisibles aux Rochers, son voyage sur la loire dans son beau carosse, comment elle prend les eaux à Vichy et comment on danse les bourrées d’Auvergne.  Dans les grandes circonstances, les événéments historiques sont vus par le détail: la mort de Turenne, les États de Bretagne; et, par là, quelle contribution elle apporte à la petite histoire, que de détails significatifs elle a sauvés pour l’histoire des moeurs (l’affaire Louis XIV, Montespan, l’avènement de “Maintenon”; pour l’histoire littéraire aussi (un sermon de Bourdaloue, la représentation de Bajaset, d’Esther).
Enfin, les femmes excellent dans l’expression des choses du coeur, or on peut dire que l’art des correspondances intimes - il n’y a de chef-d’oeuvre que celles-là - est presque tout entier inspiré par le coeur.  Se relier par la lettre à des absents est un besoin pour l’amitié, l’amour ou la simple sympathie.  On ne prend guère la peine, au contraire, d’écrire en détail à des indifférents - le style expéditif de certaines correspondances est plus encore témoignage d’indigence de coeur que de pauvreté d’esprit.  Les femmes qui savent aimer éprouvent davantage le désir de dire leur tendresse et elles la savent bien dire, en termes naturels et touchants.  Cette affection, ces élans, nous les trouvons à toutes les pages de Mme de Sévigné, sous des formes toujours variées, car l’esprit, chez elle, assaisonne les mots qui viennent du coeur.  Que de soucis de sa chère fille éloignée; tristesse déchirante des séparations, soucis de ses intérêts, de sa santé (quand vous toussez, j’ai mal à votre poitrine).  On se rappelle la remarque de la Bruyère: “Faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et rendre délicatement une pensée qui est délicate”.  Ses inquiétudes pour Fouquet, son deuil pour Turenne, sa tendresse pour Mme de la Fayette, ses chers coulanges lui dictent des traits toujours imprévus et touchants.  On sent, en comparant cette correspondance avec celle de Voltaire, ce qui manque à ce dernier du côté du sentiment, et par conséquent du charme.
Il se trouve que c’est une femme qui a illustré de la plus brillante manière le genre épistolaire au XVIIe siècle, entre tant d’autres écrivains plus ou moins connus,  qui sont dans ce genre très souvent instructifs, spirituels, “amusants”. Il n’est pas de meilleur miroir où se réflète toute une époque, et surtout plus aimable visage de femme.
“Ce qu’il y a de plus exquis dans les lettres de Mme de Sévigné, c’est elle-même.”

mardi 10 juillet 2012

LIVRE - COMPRENDRE LA VIOLENCE CONJUGALE POUR MIEUX INTERVENIR



Ce livre aide les personnes qui sont aux prises avec des problèmes de violence, à surmonter les limites de leur histoire personnelle pour s'introduire avec plus de puissance, de sens, de critique et de créativité dans leur vie personnelle, familiale, sociale et culturelle.

Bonne lecture


Prix : CAD$25

LA PHILOSOPHIE - 11e partie


LA FONTAINE

Un poète philosophe a dit de La Fontaine : « Voulez-vous être ému? Lisez les deux pigeons. Voulez-vous ressentir les transports excités par une mâle et vigoureuse éloquence? Lisez le Paysan du Danube; si vous préférez retrouver en lui le charmant conteur, ouvrez son livre au hasard; enfin si rien ne vous plaît tant que toutes ces qualités ensemble, relisez pour la centième fois la chêne et le Roseau. »
On peut trouver dans les Fables toutes les variétés de poésie. Elles défient toute classification rigoureuse. Plusieurs s’y confrontent.
- La comédie, au sens précis ou au sens large : comédie animale, comédie humaine.
- Le lyrisme, avec tous ses thèmes : la nature, l’amour, la mort.
- La poésie épique. Ampleur de sa vision. : « La Fontaine est notre Homère. »
- L’éloquence, lorsque, chez lui, hommes ou bêtes tiennent des discours.
- La Satire. Veine gauloise de La Fontaine, moqueur et frondeur; il n’épargne aucun rang ni aucune condition. Sa sympathie pour les humbles.
C’est la diversité de ces tons qui fait la richesse et la souplesse de son talent de poète vraiment universel.

La Fontaine aurait pu dire comme voltaire : « Variété c’est ma devise », il s’est plu à souligner ce caractère de son tempérament et de son œuvre.
              ¨je suis chose légère et vole à tout objet
               J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
              La  ville, la campagne, enfin tout…¨
Il confesse ailleurs ce défaut charmant :
               ¨L’inconstance d’une âme en ses plaisirs,  légère
                 Inquiète, et partout hôtesse passagère.¨
Ainsi la mobilité de sa nature, sa vaste culture : les anciens et les meilleurs des modernes (et même tout un fatras de conteurs obscurs dont il fait son profit) , et surtout la richesse de son génie poétique, plus vaste que le genre qu’il adoptait, vont l’amener à renouveler la fable, à se créer un genre nouveau, qui renferme tous les genres, ou du moins tous les tons.

C’est que l’étude de quelques fables peut le  démontrer.
Peut-on tenter de classer les Fables en catégories?

Chercher à les classer, « ce serait en méconnaître l’esprit et attenter à leur diversité. », remarque Sainte-Beuve. Il distingue seulement les grandes fables philosophiques(le Berger et la mer, Le Paysan du Danube), les contes moraux, remplis d’une haute sagesse ( le vieillard et les trois jeunes hommes), les délicieuses élégies ( les deux pigeons, les deux amis), les comédies satiriques. Émile Faguet a essayé de classer les Fables d’après la nature des personnages : les fables--contes (personnages humains) les fables zoologiques ( personnages d’animaux), les fables naturistes( qui ouvrent des perspectives sur toute la nature), mais il est évident que cela est trop abstrait; ces caractères extérieurs n’expliquent rien.

On pourrait plutôt rapprocher certaines fables de tel ou tel genre poétique, mais on observerait bien vite que dans une même fable plusieurs genres se confondent sans nuire à l’harmonie de l’ensemble. La Fontaine lui-même assimile sa Fable à la comédie en prenant le mot dans son sens le plus large :

                                                  «  Une ample comédie à cent actes divers
                                                  Et dont la scène est l’univers. »

Ce caractère est très accusé dans la plupart des fables, car il y a généralement action et dialogue. On y trouve des tragédies en raccourci, toujours mêlées d’un peu de comique, ne serait-ce que par le ton narquois du narrateur, ou tel détail plaisant de style. Les animaux malades de la peste sont évidemment une tragédie : mais l’astuce du lion dans sa confession, la servilité adroite du renard amènent un sourire, la naïveté de l’âne aussi.
Le Chêne et le roseau commence par un dialogue à moitié comique. La peinture de l’orage est magnifique, il semble une vengeance du ciel contre le superbe :

                                           « De  qui la tête au ciel  était  voisine
                                           Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts ».

Quelle façon d’agrandir le sujet! C’est sur cette vision d’une sombre beauté que nous laisse le narrateur.

Des comédies? Elles abondent chez La Fontaine : La tortue et les deux canards, ces canards en qui Taine décèle l’esprit commis-voyageur, Bouvard et Pécuchet, pour un peu, dirait-il!  La tortue est un personnage grotesque, et d’un grotesque (à l’inverse de ceux de Victor Hugo) parfaitement naturel.

Le Savetier et le Financier, autre admirable comédie, où La Fontaine est ici tout près de Molière.

De même, le Meunier, son fils et l’âne, a donné lieu à Léon Chancerel, pour son théâtre mimé, l’idée d’un « Sketch » très animé et très plaisant.

La Fontaine est aussi un poète lyrique dans le sens le plus vrai et le plus large du mot. Toute son œuvre nous livre sa sensibilité et son imagination, promptes à vibrer et à s’enflammer pour tout « sujet », mais il ne s’interdit pas les confidences; ce ton discret, mais sincère, est la grâce même et la mesure française.

                                                 « Las, quand revivrons-nous de semblables moments
                                              Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
                                              Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète?
                                                   …….Ai-je passé le temps d’aimer? »

Ailleurs, c’est un hymne à l’amitié :

                                                 «  Qu’un véritable ami est une douce chose….. »

L’attrait de la nature et de la rêverie s’exprime musicalement dans ces vers :

                                               « O! Qui m’arrêtera dans ces sombres asiles?
                                                … Solitude où je trouve une douceur secrète,
                                                ….Ne pourrai-je jamais
                                                Loin du monde et du bruit goûter l’ombre et le frais »?
« Chez lui, a-t-on dit, la pensée devient sentiment, son âme sent avec  trop de force et de délicatesse, son cœur est trop riche de sympathie pour que, sous l’écrivain, l’homme ne se trahisse pas. À la voix des acteurs s’ajoute une voix nouvelle, d’un timbre plus haut, d’un accent plus ému, c’est la voix du poète. Tantôt, c’est un cri qui nous la révèle, une douleur, une indignation, une colère, parfois c’est un simple frémissement de fierté, une joie, un enthousiasme. Dans tous les cas c’est une confidence personnelle, c’est une émotion vive et sonore où se dessine déjà le rythme élémentaire d’un chant»

La poésie épique se trouve telle aussi dans les fables? On a pu soutenir qu’elle y apparaît. Et l’on a composé quelques fables aux «  petites épopées » qui composent la Légende des Siècles de Victor Hugo. «  Si la grandeur ici n’est pas dans le cadre, elle est dans le contenu : le monde physique, tout l’univers, le ciel, la terre et les eaux avec leurs habitants, le monde moral, toutes les passions de l’homme, tout l’infini de l’âme. » N’a-t-il pas dit :                           
                                        «Tout parle en mon ouvrage et même les poissons »

Et encore :                             «  J’ai passé plus avant, les arbres et les plantes »
                                                   Sont devenus chez moi Créatures parlantes.

La Fontaine avait-il en lui l’étoffe d’un orateur? Certains passages de ses fables le feraient supposer. Qu’on relise les plaidoyers si sensibles et si véhéments de la vache, du bœuf et de l’arbre dans l’homme et la couleuvre, mais surtout cette pièce d’éloquence politique : le Paysan du Danube, morceau d’une rare beauté, où la science du rythme vient soutenir l’énergie et la fierté du discours.

Quant à la satire, elle est partout chez La Fontaine : satire morale, satire sociale. Sans adopter les vues trop systématiques de Taine ( La Fontaine et ses Fables), on reconnaîtra facilement dans son ample comédie tous les types de son temps, traités avec une malicieuse bonhomie : le roi, le courtisan, le hobereau, le bourgeois, et les diverses professions et conditions : le médecin, le juge, le moine, le marchand, les paysans, les artisans. Toute la vieille France revit là, sous des traits plaisants, car La Fontaine est l’héritier le plus direct des conteurs du Moyen- âge, des auteurs fabliaux, et il donne la main à Rabelais. La parodie, le burlesque, tout proches de la satire, sont aussi un aspect charmant de la moquerie chez La Fontaine. Il relève, par des allusions à l’histoire ou à la mythologie, de petites choses et d’humbles personnages. Il le fait sans lourdeur, avec une sûreté de goût bien rare en ce genre.

Oui, La Fontaine est un auteur inépuisable. En sa poésie viennent confluer les richesses les plus diverses, mais elles sont si bien fondues qu’on les remarque à peine. «  C’est à manier ce langage tant chargé  de souvenirs qui luisent faiblement et qui frémissent comme d’une vie ralentie que La Fontaine triomphe. Entendez qu’à l’accoutumée, il peint moins les choses que leur reflet dans l’âme, et dans quelle âme exquise! Car le langage en poésie n’a point pour but unique de désigner des objets, mais plutôt d’évoquer nos rêveries autour des objets. »

Cet art, chez La Fontaine, de passer ainsi d’un ton à l’autre et de parcourir tout le clavier poétique avec une souplesse sans égale fait de lui le plus populaire, le plus français et le plus universel des poètes.

Sainte-Beuve pose la question, pourquoi donc La Fontaine a-t-il su être un grand poète dans ce même genre de la fable? C’est qu’il en est sorti, c’est qu’il se l’est approprié et n’y a vu, à partir d’un certain moment, qu’un prétexte à son génie inventif et à son talent d’observation universelle.

Dans sa première manière, pourtant, à la fin du premier livre, dans le Chêne et le Roseau, il a atteint la perfection de la fable proprement dite, il a trouvé le moyen d’y introduire de la grandeur, de la haute poésie, sans excéder d’un seul point le cadre; il est maître déjà. Dans le Meunier, son fils et l’âne, il rejoue, il cause, il fait causer les maîtres, Malherbe et Racan, et l’apologue n’est plus qu’un ornement de l’entretien, mais sa seconde manière commence plus distinctement et se déclare, ce me semble, avec son second recueil, au VIIe livre qui s’ouvre par la fable des Animaux malades de la peste. Le poète, dans sa préface, reconnaît qu’il est un peu sorti ici du pur genre d’Ésope, « qu’il a cherché d’autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ses récits ».

Quand on prend le volume des fables à ce VIIe livre et qu’on se met à le relire de suite, on est ravi : c’est proprement un charme comme dit le poète dans la Dédicace; ce ne sont presque que de petits chefs-d’œuvre qui se succèdent : le Coche et La Mouche, la Laitière et le Pot-au-lait, le Curé et le Mort et toutes celles qui suivent. La fable qui clôt le livre VII, un animal dans la lune, nous révèle, chez La Fontaine, une faculté philosophique que son ingénuité première ne laisserait pas soupçonner : cet homme simple, qu’on croirait crédule quand on raisonne avec lui, parce qu’il a l’air d’écouter vos raisons plutôt que de songer à vous donner les siennes, est un émule de Lucrèce et de cette élite des grands poètes qui ont pensé . Il traite des choses de la nature avec élévation et fermeté. Dans le monde physique, pas plus que dans le monde moral, l’apparence ne le déçoit. A t-il à parler du soleil, il dira en un langage que Copernic et Galilée ne désavoueraient pas :
                                               
                                              «  J’aperçois le soleil : Quelle en est la figure?
                                                ………………………………………………………………..
                                              L’ignorant le croit plat, j’épaissis sa rondeur,
                                               Je le rends immobile et la terre chemine. »

En voilà plus que Pascal lui-même n’osait dire sur le  mouvement de la terre, tout géomètre qu’il était. Ainsi dans sa fable de Démocrite et les Abdéritains, il placera sa pensée plus haut que les préjugés du vulgaire. Nul, en son temps, n’a plus spirituellement que lui réfuté Descartes et les cartésiens sur l’âme des bêtes et sur ces prétendues machines que ce philosophe altier ne connaissait pas mieux que l’homme qu’il se flattait d’expliquer aussi.

Dans sa fable, les deux Rats, le Renard et le Bœuf, adressée à Madame de la Sablière, La Fontaine discute, il raisonne sur ces matières subtiles, il propose même son explication, et, en sage qu’il est, il se garde d’oser conclure.

Dans les Souris et le Chat-huant, il revient sur ce sujet philosophique. Dans les Lapins, adressés à M. de la Roche Foucault, il y revient et raisonne encore, mais il égaye vite son raisonnement, selon son usage. Il faut passer au travers comme un parfum de bruyère et de thym.

Sur la classification impossible des Fables, mais les divers genres auxquels elles s’apparentent, Sainte- Beuve remarque qu’il faut placer au premier rang les grandes fables morales : « Je n’ai pas ici la prétention de classer les fables morales : Le Berger et le Roi, le Paysan du Danube, où il entre un sentiment éloquent de l’histoire et propre de  la politique; mais ces autres fables, qui, dans leur ensemble, sont un tableau au complet, d’un tour plus terminé, et pleins également de philosophie. Le Vieillard et les trois jeunes Hommes, le Savetier et le Financier, cette dernière parfaite en soi, comme une grande scène, comme une comédie de Molière. Il y a des élégies proprement dites : Tircis et Amarante et d’autres élégies sous forme moins directe et plus enchanteresse, telle que les deux Pigeons.

Si la nature humaine a paru souvent traitée avec sévérité par La Fontaine, s’il ne flatte en rien l’espèce, s’il a dit que l’enfance est sans pitié et que la vieillesse est impitoyable ( (l’âge mûr s’en tirant comme il peut), il suffit, pour qu’il n’ait point calomnié l’homme et qu’il reste un de nos grands consolateurs, que l’amitié ait trouvé en lui un interprète, si habituel et si touchant. Ses deux Amis sont le chef-d’œuvre en ce genre, mais toutes les fois qu’il a eu à parler de l’amitié, son cœur s’entrouvre, son observation railleuse expire, il a des mots sentis, des accents ou tendres ou généreux, comme lorsqu’il célèbre dans une de ces fables en madame Harvey :

                                                       «  Une noblesse d’âme, un talent pour conduire
                                                    Et les affaires et les gens
                                                    Une humeur franche et libre, et le don d’être amie
                                                    Malgré Jupiter même et les temps orageux. »

C’est quand on a lu ainsi dans une journée cette quantité choisie des meilleures fables de La Fontaine, qu’on sent son admiration pour lui renouvelée et rafraîchie et qu’on se prend à dire avec un critique éminent, «  il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu’on ne trouve nulle part dans les auteurs français.

La fable et le conte.

«  Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc  ou noir. »  ( La Fontaine, «  Les animaux malades de la peste ».)

Les Fables (1668-1694) de Jean de La Fontaine, inspirées par l’antiquité grecque, latine et orientale (Ésope, Phèdre et Pilpay) Satiriques, elles critiquent la justice, la cour, la monarchie «  de droit divin » et traitent de thèmes plus philosophiques, solitude, vieillesse..