lundi 18 août 2008

Entrevue sur la littérature haïtienne


G. Wilson :
- Je suis un fidèle lecteur de votre blog et je vous félicite pour l’esprit d’ouverture que vous nous habituez depuis le début. Vous nous faites plaisir en faisant le tour de l’histoire haïtienne. J’ai beaucoup entendu parler de la revue des Griots dans la littérature haïtienne. C’était quoi la revue Les Griots et qui la fonda?

Pierre Eddy C. :
- Pour reprendre la pensée de A. Georges, la revue Les Griots, est un organe scientifique et littéraire dont le but principal était de « remettre en honneur l’assotor et l’asson, c’est-à-dire, puiser dans l’étude des origines africaines des éléments d’une réforme intégrale de la mentalité haïtienne avec Carl Brouard, Lorimer Denis et Clément Magloire fils, le Dr Duvalier fonda cette revue le 23 juin 1938.

G. Wilson :
- Qu’est-ce qui était essentiel dans cette revue ?

Pierre Eddy C. :
- D’après les écrits, les jeunes penseurs de l’époque se sont efforcés de dégager les origines complexes de l’élément haïtien, en mettant en relief le brassage opéré sur le continent africain même et, plus tard, dans l’enfer colonial, au moment de la rencontre entre les fils de « l’Afrique maternelle et douloureuse » et les représentants de la race blanche.

G. Wilson :
- Qu’arrivait-il sur le plan psychologique et culturel ?

Pierre Eddy C. :
- Sur le plan psychologique et culturel, les tenants de l’École des Griots ont fait état de la fusion des cultes africains et du catholicisme pour créer un syncrétisme religieux, le vodou ; tout comme, dans le domaine linguistique, le créole serait le produit du brassage des multiples dialectes africains et de la langue du maître. De ce métissage culturel est sorti l’Haïtien, avec toutes les tares et les qualités que confère le brassage des races et des civilisations, dans un nouveau milieu physique et humain marqué par le phénomène rétrograde de l’esclavage (sic). Alors, conclurent les chercheurs de l’École des Griots : « À la lumière de ces données, le problème haïtien nous paraît avant tout un problème culturel. Et sa solution ne peut résider que dans une réforme intégrale de la mentalité haïtienne.

G. Wilson :
- Intéressant, hein ! Vos références intéressantes, votre pédagogie impeccable. Le problème haïtien est et demeure avant tout un problème de mentalité et à quoi faisaient-ils appel les tenants de cette École pour étayer leurs dires ?

Pierre Eddy C. :
- Les tenants du groupe ont fait appel à l’anthropologie, à la sociologie, à l’ethnographie et à l’histoire pour élaborer une littérature et une science haïtienne. Vigueur et force d’une littérature, variété et richesse des thèmes, cela est très significatifs des écrivains haïtiens dont les œuvres à travers l’histoire, identifient les vicissitudes, les joies, les difficultés et les succès rencontrés par le peuple haïtien dans l’identification d’un patrimoine riche et varié (sic).


G. Wilson :

- Qu’est-ce qui fait que la révolution haïtienne pose pour vous un grand intérêt ?

Pierre Eddy C. :
- La révolution haïtienne a été la première révélation moderne du dilemme historique entre classe et/ou race comme force motrice efficace, agent opérationnel pour mettre fin révolutionnairement à l’exploitation et à la domination d’une « classe-race » (une race qui est exploitée et dominée comme classe) par une autre race qui jouit de la position d’une catégorie sociale dominante dans une société pluri-ethnique ou multi-sociale pour répéter F. Manigat. Quoiqu’il en soit, dans la mythologie nationale et la rhétorique patriotique, Haïti devint le pays de l’Hercule nègre qui a brisé les chaînes de l’esclavage et du Prométhée nègre qui a forgé l’indépendance nationale. L’image internationale du pays reflète et avalisa officiellement cette idiosyncrasie collective haïtienne.
Le nouvel homme haïtien semblait avoir adopté le mot de Toussaint Louverture « la couleur de ma peau noire nuit-elle à mon honneur et ma bravoure ? »
Cette dimension morale de la dignité et de l’orgueil nègres est inséparable de la révolution haïtienne d’indépendance. Comme Aimé Césaire l’a écrit : « Haïti est le pays où, pour la première fois, la négritude se mit debout et proclama son humanité. Traduit dans le vocabulaire patriotique national, Haïti est la patrie du « nègre vertical ».

G. Wilson :
- Haïti a dû payer fort cette révolution radicale.

Pierre Eddy C. :
- Pour accomplir victorieusement cette révolution radicale, les Haïtiens ont eu à payer le prix fort, en termes de fuite des capitaux, exode des cerveaux, recul technologique, pénurie de main-d’œuvre et ostracisme international. Il est difficile d’évaluer les pertes de capital survenues du fait de la révolution, en termes d’investissements et en termes d’avoirs liquides. On sait que tout fut détruit, ajouter à cela, l’expulsion des blancs comme un impératif politique signifiait l’élimination de la partie de la population la plus instruite et qualifiée. Il est vrai que quelques propriétaires mulâtres et quelques travailleurs qualifiés parmi les anciens esclaves avaient été éduqués en France, mais l’exode forcé des colons et des administrateurs constituait en fait une perte sérieuse de « matière grise », un «brain drain » pour la nouvelle nation puisque cet exode de cerveaux laissait une masse d’anciens esclaves illettrés comme citoyens d’un état qui manquait d’administrateurs compétents et expérimentés.

G. Wilson :
- Qui est Price Mars dans la littérature haïtienne ?

Pierre Eddy C. :
- De retour au pays après un « brillant apprentissage » à la Sorbonne et après une « belle carrière » d’ambassadeur pour le régime Fatal de Vilbrum Guillaume Sam, il publie en pleine occupation Américaine la première de ses œuvres pour défendre cette classe. Il faut que l’on soit très imbu de son rôle pour écrire dans la vocation de l’élite, en 1919 ! Ce fut le père de la négritude.
« … n’est-ce pas que chaque individu amélioré devient une condition de la grandeur de la société ? Or de ceci, nous avons l’intérêt le plus IMMÉDIAT ET LE PLUS URGENT ; étant donné la responsabilité de notre mission de classe dirigeante en vertu même de notre développement historique ainsi que je me suis efforcé de le démontrer. C’est une situation de fait. Eh bien, il ne s’agit plus d’expliquer mais de justifier le fort en lui donnant la FORCE DU DROIT. »

G. Wilson :
- Comment se fait-il que les Paroles de Price Mars « si militantes pour son époque » aient adopté un caractère aussi réactionnaire quand prononcées – presqu’en termes identiques – par François Duvalier?
« Dès que, dans une collectivité et à une époque donnée il doit s’accomplir de grandes choses pour la réalisation de plus de justice et de lumière parmi les hommes, IL JAILLIT DE LA MATRICE DE LA RACE un de ces leaders qui dans leur équation personnelle synthétisent la conscience de cette collectivité ».
Comme Price Mars qui nous dit après tout dans l’un des ses écrits que 1804 est le produit du vodou

Pierre Eddy C. :
- Vous avez raison : Duvalier reprenait en 1948 : « l’angoissante question se posa à la disparition du leader Mackandal : comment réaliser la soudure entre ces divers éléments hétérogènes? Après avoir essayé divers stratégies pour les soulever, Boukman dans un éclair de génie, recourut au facteur religieux : le vodou.
Ce fut la première étape vers une conscience de classe chez les masses noires de ST-DOMINGUE.
Comme Price Mars, Duvalier explique les classes en fonction de la couleur de la peau et confond les différences classes au sein des affranchis; cependant, Duvalier commence au début de son étude, par reconnaître lui aussi, certaines vérités :
« La classe des affranchis : cette catégorie sociale était composée de mulâtres et de Noirs…Cependant, il paraît qu’il y avait un assez bon nombre de noirs... La classe des esclaves : la majeure partie composée de noirs importés d’Afrique et d’un certain nombre de mulâtres ».

G. Wilson :
- Pourtant après avoir admis cette vérité, Duvalier fait un saut dans l’abîme raciste. Un sous-titre commence par indiquer : « LUTTE ENTRE LES AFFRANCHIS ET LES NOUVEAUX LIBRES. L’EXCLUSIVISME DE LA CLASSE DES AFFRANCHIS OU MULÂTRES. LA PRÉPONDÉRANCE DES NOIRS.

Pierre Eddy C. :
- Duvalier ne fait pourtant qu’exprimer la pensée de la majorité des haïtiens et les renforcer dans la perspective qu’ils ont reçu de la couche dirigeante – Duvalier n’est que le produit de sa société, exprimant les idées qui y prédominent. Ces idées ont été travaillées et renforcées par toute une armée d’idéologue, de penseurs, d’intellectuels, de « nationalistes », de « patriotes », de « révolutionnaires », et de « marxistes » qui n’ont point coupé avec l’idéologie dominante, soit par opportunisme de classe, soit à cause de leur confusion chronique. Duvalier était l’élève de Price Mars en ce sens que ce dernier a eu la chance de n’être resté que candidat. Duvalier, lui, a réussi à prendre le pouvoir…
Nous avons vu par exemple, Duvalier, reprendre la pensée de Price Mars, souvent en termes identiques, bien sûr, avec plus de subtilité et de tours de prestigitation! Plus les contradictions économiques s’aiguisent, plus les idéologues maîtrisent l’art de la subtilité, inventent des mots à double sens et se perfectionnent dans la contradiction. Duvalier pouvait parler librement de « luttes de classes », de « prise de conscience », de « lutte scientifique …pour provoquer une conscience de classe », de même qu’il se présentait comme socialiste haïtien suivant les pas de Dessalines. Il a triomphé aussi bien parce qu’il a pu manier habilement l’arme idéologique de cette classe entre ces deux pôles – l’indigénisme traditionnel et l’indigénisme « révolutionnaire ». L’existence de ces deux pôles qui offre une certaine « flexibilité de la variété à l’idéologue, assure aussi la prédominance de la pensée traditionnelle, surtout que dans une société où mystique et magie occupent une place privilégiée, non seulement dans la mentalité mais dans la vie de tous les jours, le penseur haïtien développe la prédilection pour les « mots magiques ». D’où la nécessité de préserver les arguments « sacrés » et les répéter.

G. Wilson :
- Une toute dernière question : dans votre capsule sur Dessalines vous n’aviez pas su démontrer de façon convaincante les évènements menant à son assassinat.

Pierre Eddy C. :
- Vous l’aviez dit capsule ce qui veut dire des idées qui tombent aux comptes gouttes. Parler de l’assassinat de Dessalines ça prendra une thèse. Mais puisque vous voulez savoir, je vais essayer de mon mieux de voue mettre dans le bain : Disons que ce sont des catégories : structure sociale et mode de production qui forment l’ensemble de facteurs essentiels, la base économique, qui vont déterminer le cours des conflits politiques. Ce sont les contradictions économiques et politiques qui seront la cause de sa mort. La perte de l’appui des masses populaires, essentiel aussi pour un dirigeant qui défend vraiment leurs intérêts, facilitera l’isolement de Dessalines, comme il fut le cas pour Toussaint dont la capture par les Français ne suscitera pas un grand émoi. Il est vrai que Dessalines ne dirigera pas la guerre de l’indépendance principalement en faveur des cultivateurs (paysans) mais la victoire profita surtout aux propriétaires terriens dont il faisait partie. Cependant, un minimum de leurs aspirations était dans l’enjeu de la lutte, l’abolition de l’esclavage, et des promesses d’une situation meilleure avaient animé les espoirs des combattants.
De plus, les cultivateurs subissaient le travail forcé et il arrivait quelques fois que le quart de leur revenant dans les produits ne leur était pas distribuée… le soldat de son côté n’était ni payé, ni habillé, et pas très régulièrement rationné ; cependant, il était caserné, soumis sévèrement du code pénal militaire…
En effet, l’armée du peuple, armée qui se confondait avec lui pour livrer la lutte de libération du territoire national, est séparée de ce peuple et deviendra de plus en plus un instrument de répression. Une ordonnance en date du 9 avril 1804 déclare : « Il est expressément défendu aux officiers de s’associer avec les cultivateurs des habitations ». Les mesures que pris Dessalines peu de temps après l’indépendance, nuisaient particulièrement à ce secteur de la classe dominante sus-mentionnée, et aux négociants étrangers qui devaient suivre des règlements jugés sévères pour le commerces des denrées. Les dépossédés, les destitués, les insatisfaits, enfin tous les ambitieux organisèrent un complot contre Dessalines. Les évènements pendant la période de 1805 à la mort de l’empereur nous démontrent qu’il ne s’agissait pas simplement du mécontentement de « certains mulâtres dépossédés » contre l’empereur. D’un côté, les cultivateurs qui avaient, aussi bien que l’armée luttent pour l’indépendance. Puis les soldats, qui, pendant la guerre de l’indépendance n’avaient pas eu un salaire fixe. Ces deux groupes n’avaient pas bénéficié du partage des terres entre les grands « dons » du régime impérial. Ils étaient mal nourris et n’étaient pas payés. D’un autre côté, nous avons les rivalités entre divers groupes rivaux de la couche possédante dont les représentants « Geffrard, Christophe, Petion, Gérin, etc. ». Dès le début, en conspiration ils essaient d’user à leur profit le mécontentement populaire. Ce sont ces contradictions entre les classes sociales et celles au niveau matérielle « déclin de la grande production sucrière, destruction et carence de moyens de production efficaces, etc », qui ont déterminé le coût des évènements.
Bien que les bases de la contradiction économique entre anciens et nouveaux libres, aussi bien que de celle entre divers groupes au sein de ces deux secteurs, restent à être établies une fois pour toutes les faits et les conditions existantes se rapprochent plus d’une telle interprétation que d’autres de nature raciale ou personnalités.

G. Wilson :
- Dans le cas d’Haïti, à quel moment peut-on parler de folklore ?


Pierre Eddy C. :
- Le folklore est une façon de s’identifier à notre conscience collective, mystique ou réelle. Si cette identification aide l’individu ou le groupe à maintenir les objectifs désirés, alors elle est positive. Un folklore, s’il veut être considéré comme vivant, doit savoir connaître le passé, et l’histoire culturelle de base d’un peuple, et les placer dans une perspective correcte, mais doit être en mesure de subordonner les fonctions de cet aspect d’une culture aux besoins du présent, au défi des besoins ou du changement.

G. Wilson :
- Est-ce que le folklore haïtien, c’est le vodou ou la danse?

Pierre Eddy C. :
- Pour moi la danse en Haïti a toujours signifié la danse accompagnant les cérémonies vodou. Haïti a été décolonisé depuis si longtemps que la vénération de la hiérarchie des Dieux, importés de l’Afrique de l’ouest en même temps que leurs danses rituelles respectives, a été pratiquement ininterrompue depuis l’âge de l’esclavage ! Même l’occupation des marines n’est pas venue à bout des tambours Mama, Boula, Ibo et Rada.

G. Wilson :
- Déplaçons notre problème : À la lumière de ce qui s’est passé avec les gangs de Montréal-Nord, si vous aviez eu à intervenir, vous le feriez comment?

Pierre Eddy C. :
- À mon humble avis, le mal social profond dont témoigne le problème des gangs commande toutefois que les communautés locales ne soient pas les seules à s’engager. L’approche communautaire permet de rejoindre à la fois l’individu, la famille, l’école et la communauté. Ainsi faut-il travailler à la fois sur les facteurs de risque et de protection chez l’individu de même que dans les milieux et tenter d’intervenir le plus précocement possible. Dans cette optique, les clientèles les plus désavantagés ne doivent pas être cloisonnées en les séparant catégoriquement selon qu’elles s’adressent aux jeunes avec ou sans difficulté. Une telle entreprise peut s’appuyer sur diverses stratégies dont notamment : a) la mobilisation communautaire b) l’accès aux alternatives c) l’intervention sociale d) la répression e) le changement et le développement organisationnel f) l’éducation g) la formation et h) la conscientisation. Les stratégies doivent cependant être organisées et incorporées de manière à répondre adéquatement au problème selon sa nature et son étendue locale. Ces décisions à l’égard des priorités et des modalités d’actions doivent être prises par un comité formé de représentants de tous les milieux qui, dans le cadre d’une première année de travail, doivent d’abord définir leurs besoins et planifier l’action en partenariat. Au cours des deux années subséquentes, l’emphase se doit être mise sur la préparation, l’implantation et l’évaluation de l’implantation du programme. L’évaluation, qui est une alliée précieuse de l’intervention, doit être intégrée à l’action de sorte qu’elle puisse être un guide durant la démarche ou même après, pour ceux et celles qui souhaiteraient répéter la même expérience.

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