samedi 15 août 2009

Émotion - Regard Culturel - 10e partie

L’expression de l’émotion est vue chez nous comme le dévoilement de sa propre vérité et comme l’affirmation de sa personnalité. Les Américains en particulier aiment donner libre cours à leur colère qui renvoie en même temps à leur force de caractère. Elle a même une connotation morale car elle est souvent provoquée par une certaine indignation. Celui qui croit en certaines vertus doit se mettre en colère quand il se sent offusqué. Cette colère est réifiée (« ma colère ») et met l’accent sur ce qui se passe à l’intérieur de l’individu plutôt que sur le processus des transactions avec son entourage. Chez les Inuits, l’expression de la colère est considérée comme une aberration dénotant la volatilité du caractère. Lorsque Jean Briggs (1970) s’est fâché contre des touristes américains en terre de Baffin parce qu’ils avaient brisé un canot des Inuits, ceux-ci l’ont ostracisé pendant plusieurs mois. Ceci réfère évidemment à des raisons sociales, écologiques et politiques. Dans un milieu où de petits groupes sont dans l’obligation de vivre dans l’intimité les uns des autres, l’expression de la moindre colère risque de faire éclater l’équilibre des rapports sociaux. L’igloo n’est pas le milieu le plus approprié pour organiser une dynamique de groupe.

L’exemple de la dépression, en comparaison avec celui de la colère, montre une position contrastée entre les Nord-Américains et certains peuples non occidentaux. Cette fois, ce sont les Nord-Américains qui sont envahis d’un sentiment de honte lorsqu’ils sont forcés d’exprimer un vécu de dépression. Ils se sentent alors déroger à l’idéal du « Tu dois être heureux » et ils considèrent ce sentiment comme une perte d’espoir (Lutz, 1982). L’attitude des Amérindiens habitants les Andes de l’Équateur est bien différente. Ils considèrent la tristesse et la dépression qui l’accompagne parfois comme la conséquence d’un malheur qui leur arrive ou comme le résultat d’un tort qui leur est fait. La communauté réagit alors en tentant d’identifier la personne qui a causé les torts et en l’invitant à faire amende honorable (Tousigant, 1982). La personne triste n’a pas à se sentir coupable de son manque d’énergie et de vitalité puisque le tort est projeté sur l’entourage. La situation est similaire du côté des Ifaluk chez qui on constate que la dépression a la même fonction que la colère chez les Américains : elle est un sentiment moral qui se manifeste lorsqu’on est offusqué (Lutz, 1982); on ne se gêne aucunement pour le faire savoir en sachant que cette confidence ne suscitera aucun doute quant à son équilibre psychique.

* à suivre *

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