samedi 31 octobre 2009

Guédé ou L'Halloween

Qui sont les guédé? Les guédé ce sont des esprits de la mort. Ils occupent par rapport aux autres loas une pulsion particulière. Ceux qui les craignent, s’esquivent à leur approche. Ils déchaînent alors une angoisse tempérée de joie. Car leurs grivoiseries, leur langage cynique et grossier, leurs chansons obscènes introduisent une cote d’imprévu désopilante, ou tragique selon l’angle sous lequel on la regarde. Leurs voix pareilles à un disque éraillé met de bonne humeur l’assistance, bien qu’elles soient un écho de l’outre-tombe. Ils dansent la banda à l’allure érotique. Leur accoutrement correspondant aux deux faces de leur personnalité, costumes noirs de cérémonie, fracs et jaquettes, robes de deuil et voilent formant la base digne de leur habillement vite dénaturé par des lunettes noires souvent rafistolées, des mouchoirs de couleur, des chapeaux tressés, des repiéçages, portent une sorte de linceul entortillé autour du cou, un drap pour bien marquer leur qualité de cadavre.
Ce qui est fascinant dans les guédé c’est que chaque mois de novembre, le groupe parental vivant dans la localité par exemple à Sibert (Haïti), se réunit pour donner à manger à ses défunts qui reposent dans les petits cimetières de la famille, dispersés ici et là dans les jardins. La fête des guédé commence par chaque tombeau avec un groupe de vodouisants, il récite des prières catholiques et bénit les ancêtres et les esprits morts sous l’égide du bon Dieu ou de Dieu l’éternel. Les vodouisants accompagnés des guédé (vodouisants en transe, chevauchés par des esprits morts) font les guignols et complètent le rite en arrosant les tombes de café, rhum et cacahuètes. Au retour, la fête commence : les guédé amusent le groupe avec leurs chants et leur histoires lubriques.

« Woy! Woy! Gadé machwa tinénè ak gwo zozo anba langèt solid Woy! Woy! Konbyen, konbyen ou tinénè krazé krazé ou, brize birze ou tinénè. Lè ou ap konyen, fè atansyon langèt mwen. Gade machwa ti nene ak gwozozo a kap karese anba langèt solid. »

“Oyé! Oyé! Regardez la mâchoire de Tinénè avec son gros pénis en bas du clitoris fort. Oyé! Oyé! Combien, combien petit nénè tu en as écrasé, écrasé, brisé, brisé. Quand tu fais l’amour (ou tu cognes), fais attention à mon clitoris. Regarde la mâchoire de petit nénè avec son gros pénis qui caresse en bas du clitoris fort… ».
Le discours lubrique et la danse érotique des guédé manifestent l’intime liaison entre la mort et l’érotisme. Par leur exaltation érotique, les vivants réunis en groupe transmettent leur énergie vitale aux esprits morts. L’échange symbolique s’articule à ce don énergétique et les esprits transforment cette énergie en énergie divine qu’ils rendent en fertilisant la vie. Comme dans le sacrifice, les échanges cérémoniels destinés aux guédé, manifestent la vie jusque dans la mort. Les vodouisants se familiarisent collectivement avec la mort en se livrant tout entier à une théatralisation polymorphe de l’expérience érotique. Un sentiment de continuité entre le monde des vivants et des morts leur est donné par la dépense sans limite du corps dans la danse puis dans la transe et le sacrifice. Le vodou demeure à mes yeux une expérience érotique collective. La transgression de l’interdit (transe, sacrifice, boire de l’alcool pimenté, manger du verre, grimper au poteau mitan, tenir un langage lubrique; permet au vodouisant d’éprouver son pouvoir de jouissance : « Être vodouisant, c’est transgresser, c’est être étranger dans sa propre demeure, être revenu d’ailleurs. N’être pas vodouisant, c’est en soi-même refouler systématiquement tout le non-maîtrisable et tout l’angoissant, devenir le gêolier du plus étrange de soi, un policier de la libido. Le vodou permet à ceux qui le pratiquent d’expérimenter à différents niveaux et de façon polymorphe les relations entre le désir et l’effroi, le plaisir intense et l’angoisse. Le vodou possède ses lieux d’initiation permettant de pousser les limites de la transgression de l’interdit toujours un peu plus loin. Les sociétés secrètes en Haïti répondent à cette expérience de la transgression où la levée des interdits, selon la gravité du sacrifice et les performances de la transe, éprouve plus profondément la personne et le groupe.

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