jeudi 22 octobre 2009

LA MARGINALISATION DES AMÉRINDIENS - 4e partie

Un seul système de classification du monde

Alors revient la question : comment maintenir l’Autre à une certaine distance de Soi. La valorisation comme l’infériorisation de l’Autre s’obtient bien facilement, en se situant toujours à l’intérieur d’un système que Soi à établi lui-même (c’est lui qui s’est placé au centre et c’est lui qui tient le miroir). Soi ne connaît pas les systèmes classificatoires de l’autre, il ne veut pas les connaître sinon à titre de curiosité. Soi n’est occupé qu’à ordonner le monde dans le cadre de son propre système. Dans le cas des Amérindiens, qu’on les dise supérieurs ou inférieurs aux Eurocanadiens, cette supériorité ou infériorité apparaît à l’intérieur d’un système défini par les Eurocanadiens. Par exemple, les Amérindiens sont presque toujours dits intermédiaires entre la nature et la culture. Or, que la nature soit vue comme hostile, bestiale, dangereuse ou comme généreuse, fragile, source de vie, il s’agit de toute façon de la nature telle que nous la définissons (depuis la forêt fermée du XVIIe siècle jusqu’à l’univers spatial du XXe). La marginalisation permet de classer l’Autre, elle ne permet jamais à l’autre de faire part de ses propres systèmes de classification. Parce qu’en fait l’autre n’existe pas pour lui-même. Il n’existe que relativement à soi. Et c’est probablement le propre du racisme et de tout autre type de discrimination que d’ajouter à l’établissement de la distance entre Soi et l’Autre cette hiérarchisation basée sur le pouvoir que Soi s’arroge d’être le seul à ordonner le monde.


On assiste en ce moment à des élans de bonne volonté entraînés par le mouvement de balancier mentionné plus haut et qui font tendre l’image de l’Amérindien vers le pôle positif. Mais tout cela se trame à l’intérieur de notre propre système conceptuel. Par exemple, on expliquera les questions territoriales en disant que les Amérindiens tiennent à leurs terres comme nous tenons à nos propriétés privées sans se demander à quoi correspond le concept de « propriété » dans les cultures amérindiennes. Ou bien on voudra dire l’Histoire comme si c’était un « vieil indien » qui la racontait à des petits-enfants sans se demander ce qu’est le concept de temps, ce qu’est l’Histoire, comment on la raconte dans les cultures amérindiennes. Parfois on fera place, une petite place spécifiquement réservée et dont on est fier, à un « historien » amérindien. Et voici l’Autre, de nouveau, ramené à Soi, dépossédé de sa différence, parfaitement absorbé. Quand, mû par une sorte de culpabilité, Soi extirpe l’Autre des marges où il l’avait placé, il ne peut que le dissoudre à l’intérieur de lui-même.


Ainsi les choses se précisent. 1) L’Autre amérindien, pour être autre, doit être à une certaine distance de Soi. S’il est trop près, s’il est trop loin, il disparaît. 2) Cette distance est celle qui permet à soi de voir dans l’image de l’Autre l’inverse de lui-même. Dès que l’image de l’Autre se rapproche trop de celle que Soi a de lui-même, l’Autre n’est plus. 3) Pour que cette image ne s’approche pas trop de celle que Soi a de lui-même, il faut que le rapport d’altérité soit envisagé comme un rapport hiérarchique dans lequel à long terme l’Autre est obligatoirement inférieur (son séjour dans les sphères du dessus ne peut être qu’éphémère. 4) Pour maintenir cet Autre amérindien à la bonne distance et à la bonne hauteur relative, il suffit pour Soi d’ériger son propre système classificatoire en un système unique sans s’intéresser à ceux de l’Autre. S’il s’y intéresse ce sera à titre documentaire et muséologique et ce sera une autre façon de renvoyer l’Autre aux marges de l’Histoire et de la société nationales.

* à suivre *

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