lundi 16 juillet 2012

LA PHILOSOPHIE - 12e partie


LA BRUYÈRE ET LES FEMMES
Dans le chapitre de fine psychologie (des femmes)  la Bruyère a abordé la question, périodiquement sujette à controverse en France, de l’éducation des femmes.  Après Molière, avant Fénelon, dont l’éducation des filles paraîtra en 1689, il semble vouloir répondre à des plaintes, peut-être nombreuses, exprimées par les femmes qui aspiraient à une instruction plus large.  Molière, pour s’en moquer, leur avait donné la parole en la personne de philaminte :
“Car enfin, je me sens un étrange dépit
Du tort que l’on nous fait du côté de l’esprit,
Et je veux nous venger toutes, tant que nous sommes,
De cette indigne classe où nous rangent les hommes.
De borner nos talents à des futilités
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.”
La Bruyère oppose à ce réquisitoire une défense habile qui renferme un certain nombre de “pointes” à l’adresse du “sexe faible”.  Mais en termes galants ces choses-là sont dites, et il termine sur un ingénieux madrigal.
Les hommes n’ont point fait de lois qui interdisent aux femmes de s’instruire.  Pourquoi n’auraient-elles point part aux livres et n’en pourraient-elles rendre compte par la conversation ou dans leurs ouvrages?  Cette déficience n’aurait-elle pas ses causes en elles-mêmes?  D’où vient leur ignorance? Une complexion plus faible, un esprit moins apte à la science, une certaine nonchalance intellectuelle, d’autres goûts plus en rapport avec les occupations essentielles qui leur incombent: gouvernement domestique, aptitude aux ouvrages de la main.
Sont-elles détournées de l’étude par des défauts qu’elles ne savent pas vaincre: frivolité, curiosité vaine, coquetterie?
La Bruyère se borne à poser des questions.  Quoiqu’il en soit, il avoue que les hommes sont heureux de cette ignorance des femmes; instruites, elles leur seraient trop supérieures.
À quoi sert d’ailleurs, ajoute-t-il, l’instruction des femmes?  La femme savante est un objet de luxe qu’on admire mais dont on ne voit pas l’emploi, “non plus qu’un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.”  Une prévention s’attache même à la femme savante : “une femme sage, dit-on, ne songe guère à devenir savante.”
Pourtant la Bruyère dénonce là un préjugé: “les femmes n’étant détournées des sciences que par certains défauts, une femme savante qui n’est telle que parce qu’elle à pu vaincre beaucoup de défauts n’en est que plus age.”
Que pourrait-on répondre à la Bruyère?
Tout d’abord qu’il met un peu vite les hommes hors de cause.  Il y avait une tradition masculine d’origine gauloise, qui n’était pas indulgente aux femmes.  Sans parler des épigrammes latines de Martial et de Juvénal que tout bon lettré avait en mémoire, Montaigne, qui faisait autorité, s’était montré plutôt chiche pour les femmes qui désiraient s’instruire.  Puis était venue la préciosité et la campagne vigoureuse de Molière; Boileau, à son tour, avait brondi la plume du satirique (Satire sur les femmes).  Cela faisait bien du monde en face du clan assez restreint des femmes qui recherchaient les plaisirs de l’esprit.
Un fort courant d’opinion, depuis longtemps, avait façonné les moeurs, plus puissantes que les lois.  Passe encore, chez quelques grandes dames, que le beau sexe donne un peu de temps à l’étude, mais la bourgeoisie plus sensée juge que ses femmes y perdraient leur temps et leur vertu, et veut s’en tenir à l’idéal de la poule au pot. On peut dire que, si les hommes n’ont point fait de loi pour interdire l’accès du savoir aux femmes, ils n’ont, à tout le moins rien fait pour les encourager.  Seuls, un prêtre et un monarche absolu, Fénelon, dans l’éducation des filles, et Louis XIV, fondant Saint-Cyr à la demande de Mme de Maintenon ont prouvé l’intérêt qu’ils prenaient à une meilleure éducation féminine.
On pourrait aisément montrer que la faiblesse de complexion, souvent réelle (chez les hommes aussi), se surmonte par l’énergie et la discipline du travail, que les fatigues d’une vie mondaine dépassent souvent celles d’une vie studieuse, et enfin que tout ce que les femmes demandent (certaines femmes), c’est la liberté d’accéder au savoir si elles en ont le goût et la capacité, sans être jugées pour cela extravagantes ou scandaleuses.  Au reste, la preuve par le fait était comme de la Bruyère: un petit nombre de femmes cultivées et même vraiment savantes (non à la façon de philaminte et de Bélise) avaient témoigné pour leur siècle: (Mme de Sévigné, Mme de la Fayette, Mme de Sablé et quelques autres: une Scudéry, une Mme Dacier, etc).
Au milieu des hypothèses que la Bruyère énumère un peu au hasard, on aimerait à connaître son opinion personnelle.  La forme dubitative à connaître son opinion personnelle.  La forme dubitative ou interrogative donnée à sa pensée indigne plus qu’une délicatesse de galant homme, une prudence de moraliste.  Voilà un sujet épineux, un problème qui se complique de jour en jour.  Comment trancher avec assurance? Cependant la Bruyère ne se range pas dans le camp des Chrysales : “si la science et la sagesse se trouvent réunies en un même sujet, je ne m’informe plus du sexe, j’admire”, et il trace le portrait charmant d’Arténice: “Elle vous parle comme celle qui n’est pas savante.....ce qui domine en elle, c’est le plaisir de la lecture....”
Ce fragment de la Bruyère présente un double intérêt.  Un intérêt historique: comme la question de l’instruction féminine se posait alors et quelles étaient les tendances du moraliste qui examine, après tant d’autres, ce problème.  On vient de voir qu’il était, somme toute, libéral et même généreux pour son époque - un intérêt permanent et d’ordre psychologique s’y ajoute pour nous.
La Bruyère se montre malgré tout assez libéral pour son époque. Aujourd’hui la question ne se pose plus comme au XVIIe siècle.  Quelques résistances inavouées chez les hommes et, du côté féminin, les défauts permanents de leur nature peuvent encore s’opposer à la vraie culture.
C’est dans son chapître des ouvrages de l’esprit que la Bruyère formule ce jugement.  Le jugement de la Bruyère, si favorables aux femmes, vient sans doute de la connaissance qu’il put avoir des lettres de certaines femmes d’esprit à son époque.  Entre toutes, brille Mme de Sévigné, dont la réputation n’a pas faibli depuis deux siècles.  Après avoir loué les lettres de Balzac et de Voltaire pour leur esprit, leur “tour”, leur style, il remarque qu’elles sont vides de sentiments qui n’ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance”, il analyse ce qui fait l’agrément des correspondances féminines.”  Leur expression ne sent pas le travail, elle est naturelle; les femmes ont l’art de choisir les termes et de les placer si juste qu’ils ont, sous leur plume, “le charme de la nouveauté”.  “Il n’appartient qu’à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment et de rendre délicatement une pensée (de style) inimitable, qui se suit naturellement et n’est lié que par le sens,” “si les femmes étaient toujours correctes dans leurs lettres, ajoute-t-il, rien ne serait ieux écrit dans notre langue.”
Pour appuyer ce jugement si favorable, la Bruyère avait certainement connaissance de quelques lettres de Mme de Sevigné que Bussy lui avait communiquées, mais aussi d’autres femmes d’esprit, que la réputation de “Sévigné” éclipse aujourd’hui, mais qui sont très agréables en divers genres; Mme de la Fayette, de Motteville, de Montausier, de Scudery de Coulanges, de Maintenon.  Seule, l’illustre Marquise est parvenue à la gloire littéraire, qu’elle mérite par un ensemble de qualités exquises et un charme incomparable.  Depuis que ses lettres furent publiées, en 1726, sous les auspices de sa petite-fille, Mme de Simione toutes les époques en ont fait leurs délices.  Le jugement de Marmontel témoigne de la faveur où on les tenait au XVIIIe siècle; après lui, tous les critiques (voir notamment Sainte-Beuve) sont les admirateurs de Mme Séviné, et jusqu’à Marcel Proust, qui s’émerveillait, dans telle page descriptive de sa correspondance, de trouver, en cet écrivain improvisé, un art savant et ingénu.
Les qualités qui brillent dans les lettres des femmes sont d’abord le naturel: ce sont des conversations que nos lettres, écrit à sa fille Mme de Sévigné.  Eh oui, ce ne sont pas des “écrits” comportant les artifices du style : ni composition, ni transition d’un sujet à un autre, aucun “enchaînement de discours”, l’ellipse y est admise; quoi de plus froid qu’une lettre concertée, élaborée avec le soin pédantesque d’un Balzac, la flatterie d’un Voltaire.  Mme de Sévigné laisse aller sa plume, la bride sur le con, et ce tour primesautier est charmant.  Quand elle s’abandonne ainsi à son humeur elle trouve des raccourcis saississants, dans le sublime ou le gracieux, comme dans la comique: ce canon chargé de toute éternité, qui a tué Turenne.  O la jolie chose qu’une famille qui chante.....Mon coeur se fend par la moitié....ils se disent leurs vérités et souvent ce sont des sottises....Savez-vous ce que c’est que faner?....L’esprit de société a dénoué, assoupli, allégé le “discours”, encore trop apprêté aux débuts du siècle et jusqu’à l’avènement des femmes dans les salons.  La préciosité, dont les raffinements ont eu leur influence favorable, est passée.
Et maintenant il ne faut pas 
Quitter sa nature d’un pas, dit la Fontaine.  Ce mot pourraît être de “Sévigne” elle-même. La plaisanterie jaillit de source chez elle (elle excelle à “faire rire l’esprit”, comme on le dira de Voltaire). Si parfois elle semble avoir cherché l’effet: c’est par une sorte de gageure, pour amuser celui qui la lire: je m’en vais vous mander la plus étonnante....Dans la lettre de la prairie, après tant de circonlocutions pour amener le cas de Picard qui ne veut pas faner, elle ajoute avec malice : pour moi j’aime les relations où l’on ne dit que ce qui est nécesaire; “je crois que c’est ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables.”
Quel entrain, quelle verve dans ses petites anecdotes: le madrigal du Maréchal de Gramont, le cheval de Nantouillet, le Carosse renversé de l’Archevêque! C’est bien le cas de répéter après elle son papier, sa plume, son écritoire, tout vole.
Ce qui fait aussi l’agrément des lettres féminines c’est la peinture de la vie familière.  Les femmes sont observatrices et surtout observatrices du détail.  Quand elles écrivent, elles veulent faire partager à ceux qui sont absents l’existence quotidienne qui est la leur, les peines et les plaisirs de la vie.  Les esprits masculins, souvent tournés vers l’abstrait, absorbés par les affaires importantes, par les grands intérêts de la science, de la politique, ne savent pas condescendre à ces menus sujets, ne les voient même pas.  Les yeux féminins sont accommodés aux détails.  N’est-ce pas leur domaine habituel? N’ont-elles pas, dans leurs attributions naturelles, le soin des choses, le souci des personnes?
Voyez comment Mme de Sévigné adresse à sa chère fille, par chaque “ordinaire” (courrier régulier), une image fidèle de sa vie et de la société autour d’elle; un bal de cour, un grand mariage: le tohu - bohu du “cortège”, les toilettes de la noce de Melle Louvois, une fête à Chantilly (mort de vatel); elle lui décrira longuement comment on se coiffe à la hurluberlu, ou sa nouvelle petite chienne bien pomponnée; elle raconte des journées paisibles aux Rochers, son voyage sur la loire dans son beau carosse, comment elle prend les eaux à Vichy et comment on danse les bourrées d’Auvergne.  Dans les grandes circonstances, les événéments historiques sont vus par le détail: la mort de Turenne, les États de Bretagne; et, par là, quelle contribution elle apporte à la petite histoire, que de détails significatifs elle a sauvés pour l’histoire des moeurs (l’affaire Louis XIV, Montespan, l’avènement de “Maintenon”; pour l’histoire littéraire aussi (un sermon de Bourdaloue, la représentation de Bajaset, d’Esther).
Enfin, les femmes excellent dans l’expression des choses du coeur, or on peut dire que l’art des correspondances intimes - il n’y a de chef-d’oeuvre que celles-là - est presque tout entier inspiré par le coeur.  Se relier par la lettre à des absents est un besoin pour l’amitié, l’amour ou la simple sympathie.  On ne prend guère la peine, au contraire, d’écrire en détail à des indifférents - le style expéditif de certaines correspondances est plus encore témoignage d’indigence de coeur que de pauvreté d’esprit.  Les femmes qui savent aimer éprouvent davantage le désir de dire leur tendresse et elles la savent bien dire, en termes naturels et touchants.  Cette affection, ces élans, nous les trouvons à toutes les pages de Mme de Sévigné, sous des formes toujours variées, car l’esprit, chez elle, assaisonne les mots qui viennent du coeur.  Que de soucis de sa chère fille éloignée; tristesse déchirante des séparations, soucis de ses intérêts, de sa santé (quand vous toussez, j’ai mal à votre poitrine).  On se rappelle la remarque de la Bruyère: “Faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et rendre délicatement une pensée qui est délicate”.  Ses inquiétudes pour Fouquet, son deuil pour Turenne, sa tendresse pour Mme de la Fayette, ses chers coulanges lui dictent des traits toujours imprévus et touchants.  On sent, en comparant cette correspondance avec celle de Voltaire, ce qui manque à ce dernier du côté du sentiment, et par conséquent du charme.
Il se trouve que c’est une femme qui a illustré de la plus brillante manière le genre épistolaire au XVIIe siècle, entre tant d’autres écrivains plus ou moins connus,  qui sont dans ce genre très souvent instructifs, spirituels, “amusants”. Il n’est pas de meilleur miroir où se réflète toute une époque, et surtout plus aimable visage de femme.
“Ce qu’il y a de plus exquis dans les lettres de Mme de Sévigné, c’est elle-même.”

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