mardi 24 juillet 2012

LA PHILOSOPHIE - 14e partie


ALFRED DE VIGNY, POÈTE PHILOSOPHE

L’originalité de Vigny comme poète romantique est qu’il fut le poète des idées.  Une recherche inquiète du sens de la vie humaine et notamment de son problème le plus angoissant, celui de la douleur, a occupé son esprit avec une remarquable continuité, de ses  premiers à ses derniers poèmes. Cette méditation profonde porte le signe de la sincérité et du tourment.  D’où le respect, l’attention sérieuse que commande au lecteur cette oeuvre aux beautés sévères et pures qui réunit:
L’idéal du poète et des graves penseurs.
Le romantisme, en repliant l’homme sur son moi, “sa différence essentielle”, dirait Claudel, ne lui a pas apporté tout d’abord plus de curiosité et de clairvoyance psychologique - à quelques exceptions près.  A. de Vigny, au contraire, se prend à examiner non sa vie propre et ses douleurs, qu’il dédaigne de nous étaler, mais la condition des hommes en général, et il mue en pessimisme philosophique la trop fameuse “mélancolie” détrempée de larmes des Larmartine et des Musset.  Vigny cherche une explication des choses, il voudrait percer leur mystère, non s’en enchanter ou s’en désoler.  Avec lui revient dans notre littérature, l’usage de réfléchir de généraliser, de formuler des vérités, d’exprimer en maximes des préceptes moraux.  D’où la sobre grandeur, la fermeté de la pensée, la concision virile de la parole qui relient ce romantique à la tradition de nos moralistes classiques : un Vauvenargues, un Pascal.
D’autre part, ces ruminations austères d’idées, il leur donne une forme jusqu’alors inédite.  Son siècle rêve d’épopée, “la première des compositions poétiques”, a proclamé Chateaubriand; il incarnera ses idées de moraliste en de grandes figures historiques ou légendaires.
J’aime la majesté des souffrances humaines.
“Ce vers, a dit Vigny, est le sens de tous mes poèmes philosophiques.”  Sa pensée, en effet, tourne sans cesse autour de ce problème du mal et de la douleur: “Je ne vois d’assuré, dans le chaos du sort, que deux points seulement, la souffrance et la mort...”  Pas un de ses poèmes qui ne soit le récit d’une douleur imméritée, fatale et poignante, et aussi d’une défaite, d’un échec.  Pas un poème qui ne soit la peinture d’une solitude tragique et sans recours.  C’est que Vigny voit l’homme dominé par une puissance inéluctable, qu’il appelle Destinée.  Le Fatum antique a pris chez les modernes un autre aspect : le christianisme a permis à l’homme de relever la tête, de croire à son libre arbitre, mais la Grâce, avec l’insondable mystère de la prédestination, n’est-elle pas un détour subtil du Destin?  Les hommes sont donc prisonniers du Sort, condamnés à “tresser de la paille dans leur prison”.  Vont-ils, du moins, pouvoir se soulager les uns les autres par la communication de leur souffrance, par une mutuelle compréhension?  Hélas! non, ils sont murés dans leur individualité, chacun est un monde fermé, aspirant à l’amour et ne rencontrant que l’indifférence de ses semblables.  La solitude est le tourment des hommes, et plus ils sont grands, plus ils sont solitaires.
Moïse c’est la solitude du génie.
Vous m’avez fait, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la Terre,
Car “l’homme supérieur souffre supérieurement”, et Mme de Staël avait déjà dit que “toute supériorité est un exil”.
Samson trahi par Dalila, exhale la colère la plus magnifique que jamais homme ait lancée contre la femme....Solitude, désert de l’amour....
Dans la Maison du Verger, le poète déclare sa haine à la Nature, l’éternelle confidente des poètes, car:
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
Le Christ au Mont des Oliviers interroge en vain le Père Cleste; toutes les questions insolubles que s’est posées l’esprit humain, le Fils de l’homme les lance vers Dieu, dans une angoisse indicible.
Mais le ciel reste sourd au cri des créatures...
Satan lui-même est muré dans son orgueil et dans son tourment.  L’Ange Éloa, fascinée par cette douleur, cède en vain à la pitié pour le plus malheureux des êtres.
Du spectacle de cette fatalité douloureuse, Vigny pouvait tirer de vaines plaintes ou d’inutiles révoltes, comme tant d’autres, mais le sérieux même de sa pensée, joint à sentiment tout aristocratique de dignité personnelle, lui a dicté une plus noble attitude : toute sa morale s’appuie sur ces deux pôles : honneur et pitié.
L’honneur commande le courage et interdit la plainte : gémir, prier, pleurer est également lâche...”
Attitude stoïque qui n’a jamais été formulée en vers plus magnifiques dans notre langue : 
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
(La mort du Loup.)
La pitié, Vigny, contrairement à d’autres moralistes (et plus profondément) a fait de ce sentiment, qui semblait l’apanage des âmes tendres et faibles, un sentiment viril.  Il repose sur la constatation de l’universelle misère, glorieuse misère avait dit Pascal, “misère de grand seigneur, de roi dépossédé”.  Vigny dira : “majesté des souffrances humaines”.  La parenté de sa pensée avec celle du janséniste s’accuse ici.  Notre misère témoigne de notre grandeur, le poète reproche à la nature d’ignorer.
L’homme, humble passager qui dût vous être un roi.
Peut-être n’y a-t-il rien dans la sensibilité de Vigny qui soit aussi pénétrant que cette vue de la dignité de l’homme perçue à travers ses abaissements douloureux.  On songe aux esclaves enchaînés de Michel-Ange, ou à ce personnage du roman de DostoÏevsky se jetant aux pieds d’une pauvre fille, victime de la misère: “Ce n’est pas devant toi que je suis prosterné, mais devant toute la souffrance humaine.”
Le Cercle infernal est-il bien fermé, le monde de Vigny est-il absolument noir, et sans que filtre aucun rayon de lumière?  Non, car, vers la fin de sa vie, voyant venir à lui la faveur de quelques jeunes, il a conçu l’espérance de voir son oeuvre enfin comprise, et, généralisant cet espoir, il a écrit la Bouteille à la mer:
Qu’importe oubli, morsure, injustice insensée,
Glaces et tourbillons de notre traversée?
Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.
Certes, c’est ici le lieu de rappeler le mot de Bossuet sur “cette triste immortalité que nous donnons aux héros”; sa seule foi est la foi dans le Dieu des idées.
Jetons l’oeuvre à la mer, la mer des multitudes;
Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.
Cette religion de l’esprit pur manque de chaleur, elle reste inhumaine, mais elle a sa beauté.
Seulement, nous sommes au siècle du romantisme : notre moraliste ne peut séparer la pensée de la poésie.  L’épopée, depuis Chateaubriand, est la grande ambition des poètes.  Vigny a lu, lui aussi, le Paradis perdu du Milton, il a lu la Messiade de Klopstock, et surtout la Bible, assidûment, et Byron dont le Manfred le hante.  D’où la forme épique qu’il donne à ses idées.  Ou plutôt, ensemble se sont présentés à son imaginaton ces thèmes de pensée et ces figures imposantes, mystérieuses, que la légende ou l’histoire à cette époque, si curieuse du passé, ramenaient du fond des temps.  Et il sera le premier à les accueillir.  Consultons les dates: La fille de Jephté est le 1820, Moïse de 1822; Eloa de 1824, Le Cor de 1825.  Victor Hugo ne nous donne dans ce genre, avec les Ballades, que de courts poèmes, d’un gothique curieux mais menu et sans âme; les grandes évocations épiques des drames ne viendront que plus tard et beaucoup plus tard encore la Légendre des Siècles.
Qu’a de vraiment épique la poésie de Vigny?  Tout d’abord la grandeur surhumaine des personnages et la haute portée de l’aventure où ils sont engagés: Jephté, l’homme de Dieu pris au piège de son voeu sublime, Eloa, ou la chute de l’Ange, Satan, reflet du terrible révolté de Milton, Roland le preux, qui apparaît pour la première fois depuis la Chanson de Roland dans cette romance héroïque et plaintive du genre “troubadour” alors en faveur; Moïse, ce géant du Seigneur, figure michelangelesque...C’est aussi le merveilleux, le surnaturel où se meuvent ces acteurs étranges, dans un vide vertigineux, une solitude hantée de maléfices....
Mais l’épopée est une narration d’exploits héroïques.  Ce qui manque à ces poèmes, c’est l’action, le mouvement.  Le moment choisi par le poète pour camper ses héros devant nous est celui d’avant ou d’après l’action, celui de la défaite stoïquement subie.  Nous ne voyons pas Roland combattant mais acceptant le défi du Maure, puis étendu dans le ravin; ni Moïse foudroyant les Hébreux ou frappant le rocher, mais seul, debout devant Dieu; ni Samson secouant les piliers du Temple, ni le capitaine de vaisseau luttant contre les vagues: “il se croise les bras dans un calme profond”, “immobile et froid comme le cap des brumes”.  Ce sont les vaincus du Destin, et, dans cette épopée tout intérieure, le geste n’est dessiné que pour symboliser la résistance de l’âme au malheur.
Dans de tels poèmes, chercher la couleur locale serait être déçu.  Elle est tellement sobre que l’on serait tenté de la trouver pauvre, surtout si l’on compare les vers de Vigny à ceux de Victor Hugo, Samson ou Moïse à la Conscience, le Cor au Mariage de Roland.
Pourtant qui sait dans quelle mesure le génie de ce denier qui éclatera dans la Légende des Siècles n’a pas reçu la première étincelle de ces grandes freques, aux figures hiératiques, que fit surgir Vigny du lointain des âges, en faisant de chacune d’elles le symbole mystérieux d’une haute idée morale?
Il appartiendra à Victor Hugo, poète du geste et de la couleur, poète du monde extérieur et de l’âme tout ensemble, de réaliser l’épopée vivante, symbolique de l’humanité.
  1. Hugo dans sa vaste Légende des Siècles aura, certes, beaucoup plus d’ampleur et de splendeur, mais non pas autant de profondeur.
LECTURE
Le thème de la solitude dans Vigny
Paul Bourget analyse ainsi la solitude de l’âme, qui selon lui, fait le fond de l’inspiration de Vigny.
La solitude de l’âme, c’est tout Vigny.  Considérez, en effet, quelle plainte se dégage de ces vers d’une si intense ardeur dans leur nudité. Moïse, qu’est-ce autre chose que la solitude de l’âme dans le travail et dans le génie, le gémissement du prophète que sa grandeur sépare aussi des autres hommes, c’est le gémissement, de tout être emprisonné dans un incommunicable idéal.  Eloa, la solitude de l’âme dans le malheur, dans la pitié.  Vainement Eloa descend dans l’âbime:
Seras-tu plus heureux? du moins es-tu content?
Plus triste que jamais...
La mort du loup, solitude de l’âme dans le malheur.  La Maison du Berger : solitude de l’âme dans le bonheur, devant la nature.  Samson: imprécation sublime, solitude de l’âme dans l’amour.
Sous des symboles, qui vont ainsi d’une extrémité à l’autre des âges et des temps bibliques jusqu’à nos jours, Vigny n’a donc, chanté qu’une misère, celle de la Psyché abandonnée qui cherche en vain avec qui échanger son secret, exilée immortelle que ses soeurs méconnaissent sur une terre qui ne sera jamais sa patrie.
Le problème de la solitutde de l’âme a pour suite nécessaire le problème de l’amour.  Les poèmes de la Maison du Berger et de Samson unissent ces données l’une à l’autre.  Ils manifestent une conception du type féminin si passionnée à la fois, et si intellectuelle, si originale et en même temps si humaine, qu’elle n’a pas été surpassée.  Chez Alfred de Musset on devine dans ses vers des femmes, non une vision supérieure de la femme et de l’amour. Chez Lamartine, c’est enthousiasme religieux, chez Victor Hugo, une ode enivrée, des visions en foule, tandis que, chez Vigny, il se dégage une idée de l’amour et de la femme comme les idées dont parle Platon flottent au-dessus de notre monde, qui leur emprunte sa force et sa vie.
La maison du Berger c’est une invitation au voyage adressée à une Eva symbolique.  La femme évoquée dans le paysage en devient l’âme réelle, la seule raison d’exister pour ce décor destiné uniquement à servir de cadre à sa beauté.  À cette élévation extatique vers la femme considérée comme l’être de qui émane toute beauté, en qui s’incarne toute douceur, à ce cultre tremblant qui fait dire au poète:
Eva, j’aimerais tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur.
reconnaissez-vous le sentiment de l’amour tel qu’il dérive du Moyen Âge?
Le critique rappelle le culte de la Madone, qui s’accompagne du culte respectueux de la femme dans l’amour chevaleresque:
Aucun n’osa mélanger comme Vigny à cette ferveur d’amour exalté la sensation amère que l’objet de cette ferveur n’est pas l’incorruptible et surnaturelle Mari, mais bien une créature de chair, fragile et périssable, dont la beauté va s’évanouir dans la vieillesse et dans la mort.
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois...
Paul Bourget met en regard le poème de Samson:
L’homme, de ses coupables expériences, de ses curiosités criminelles, a pris la défiance de cet esprit si décevant dans sa douceur, si meurtrier dans ses trahisons.
Car, plus ou moins, la femme est toujours Dalila.
Ah!  L’éloquente plainte et dans laquelle se résument les invectives les plus dures de Schopenhauer à l’égard des femmes, comme les amertumes éparses dans les Comédies de Dumas, comme les réquisitoires dirigés par Tolsoï et les plus récents pessimistes contre l’amour...
PAUL BOURGET, Essais de psychologie contemporaine, Librairie A. Fayard, éd.

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