jeudi 2 août 2012

LA PHILOSOPHIE - 16e partie


BAUDELAIRE ET VIGNY

Entre Charles Baudelaire et Alfred de Vigny peut-on établir des “correspondances”, malgré les différences profondes que présentent leur tempérament, leur existence et leur art?  Il semble que oui.  La poésie de Vigny est annonciatrice en un certain sens de celle de Baudelaire, elle est de la même famille, autant que puissent s’apparenter deux génies aussi originaux.  Tous deux ont réintégré dans la poésie le sens de la vie intérieure et se sont éloignés des voies communes du romantisme.  Ils y ont tous deux introduit de la pensée sous la forme poétique du symbole.  Pessimistes l’un et l’autre, et peut-être jusqu’au désespoir, l’un se réfugie dans le stoïcisme et la religion de l’Esprit pur, l’autre trouve dans le christianisme un “divin remède aux douleurs et aux misères de l’âme” qui donnent un accent de poignante sincérité à ses Fleurs du mal.  Leur art a un caractère de rareté et d’éclatante concentration dans la forme qui prépare l’avènement du symbolisme.
Certes, le contraste est grand entre la figure de l’un et l’autre poète: attitude correcte et froide du gentilhomme Vigny, qui dérobe autant qu’il peut les orages et les déboires de sa vie privée et s’enferme, hautain, dans sa “tour d’ivoire”; existence aventureuse de Baudelaire fréquentant la bohème des artistes, tombant dans le désordre, jusqu’à ne “pouvoir contempler (son) coeur ni (son) corps sans dégoût”; isolé aussi par la gêne matérielle, le scandale de sa vie, et son originalité audacieusement affichée; sombrant dans le délire et la démence où s’éteint son esprit, expiant durement ainsi l’abus des paradis artificiels, où il avait cherché l’oubli de ses maux et même un stimulant à l’inspiration.
Mais l’essentiel, n’est pas là.  Tous deux sont nés solitaires et se sont sentis très tôt différents de leur entourage.  Qu’on se rappelle les aveux de Vigny sur sa jeunesse; l’espèce de malédiction qui, selon Baudelaire, pèse sur le poète enfant, incompris de tous, épouvante de sa mère
Pourtant, sous la tutelle invisible d’un ange,
L’enfant déshérité s’enivre de soleil,
Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.
Vigny échappe en grande partie aux tendances de l’école romantique : il ne chante pas son âme comme Lamartine, ne crie pas sa passion comme Musset, ne cherche pas à être l’écho, sonore de son siècle comme Victor Hugo.  Il met son orgueil même à ne pas penser, à ne pas sentir comme les autres et retourne les thèmes romantiques, en prend le contre-pied: hostile à la nature, à l’amour; stoïque parmi des poètes gémissants ou révoltés et ne répondant “que par un froid silence au silence éternel de la Divinité”.  Le fond de son oeuvre est l’idée de la solitude et celle du mystère.  Solitude de celui qui sent ce qu’il y a d’incommunicable dans chaque être et d’autant plus que sa nature est plus riche et plus profonde:  “L’être supérieur souffre supérieurement” (Moïse).  Mystère, puisque l’univers se compose de tous ces mondes fermés; les hommes se heurtent dans la nuit comme les nations dans l’histoire.  Vue profondément pessimiste.
Très sombre est aussi l’univers de Baudelaire.  Venu au monde littéraire à l’heure où le romantisme s’exaspère avant de périr de ses excès mêmes, il en a subi l’influence, mais son “climat” intérieur, ses misères personnelles, l’intensité de sa pensée, tout orientée vers le mystère de la souffrance, ont fait davantage pour lui composer ce spleen qui ne ressemble ni à la mélancolie chateaubrianesque ou lamartinienne, ni au pessimisme de Vigny.  Lequel de Vigny ou de lui est le plus désespéré? En apparence, ce serait lui.  Quoi de plus noir que ces pièces intitulées Spleen?
Quel dégoût plus profond a jamais été exprimé par un poète des laideurs de la vie, de la méchanceté des hommes (l’Albatros), particulièrement de la persécution du génie par la foule imbécile, des hontes et des servitudes de la chair, du désert de l’amour?  Cette poésie sans éloquence exprime d’une façon saisissante l’horreur d’être au monde.  Il y a là une note morbide, dont l’effet sur les nerfs même du lecteur est plus puissant que la tristesse hautaine mais raisonnée de Vigny.
Mais à y bien réfléchir, on s’aperçoit que Baudelaire laisse dans l’âme moins d’amertume que Vigny.  Vigny ne voit pas de remède à notre condition.  Elle est terrible et sans issue: Dieu, selon lui, a rejeté sa créature  Il ne l’entend pas, ou du moins il se tait (Le Mont des Oliviers).  L’homme reste seul en présence de son malheur et des problèmes insolubles qui le tourmentent.  Baudelaire, lui, est malgré sa misère (souvent confessée avec une simplicité absolue), chrétien de pensée et de coeur.  On l’a dit, son monde est celui du péché.  Mais qui dit péché dit offense à Dieu.  L’homme n’est plus seul dans un monde fermé.  Dieu peut ouvrir les portes de sa prison:
Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés.
Ainsi l’espoir n’est pas absent de l’oeuvre de Baudelaire.  On a même pu, non sans fondement (bien que quelques-uns aient peut-être forcé la note), étudier la mysticité des Fleurs du mal et montrer les vues religieuses de Baudelaire.  Il y a, en effet, dans son oeuvre non seulement telle invocation à Dieu, tel aveu d’une nudité émouvante, mais une sensibilité catholique, un sens de la présence intime de Dieu au sein de sa Création et au sein de sa créature humaine, qui en fait toute la profondeur.
Vigny cherche dans la sagesse antique un réconfort, il s’arrête à ce qu’elle a produit de plus haut et de plus fier, le stoïcisme:
Si tu peux, fais que ton âme arrive
A force de rester studieuse et pensive
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté...
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta langue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler...
Mais il voit toujours l’homme enchaîné par sa destinée.  Nul rédempteur ne paraît.  L’homme peut-il se sauver lui-même?  Ici intervient l’idée qui lui était commune avec beaucoup de ses contemporains, de l’action des grands hommes, ceux que Carlyle, le penseur anglais, appelait les héros et Victor Hugo les Mages.  Dans La Bouteille à la mer et l’Esprit pur, Vigny exprime sa confiance dans l’avenir des idées:
Le vrai Dieu, le Dieu fort, c’est le Dieu des idées
qui tôt ou tard éclaireront la route des hommes.  Ainsi sera du même coup rendu justice aux génies méconnus et espoir à l’humanité.  Mais par quel progrès?  Vers quel avenir?  Le messianisme vague et généreux, à la mode du XIX siècle, paraît aujourd’hui bien creux et facile, tandis que la foi affirmée par Baudelaire nous propose un idéal plus haut, plus précis et plus conforme au voeu secret de l’âme.
Plus désespéré, Vigny est assurément, si l’on regarde le caractère et la vie, beaucoup plus viril, moralement, que Baudelaire dont le satanisme a paru, à certains, n’être pas dénué de “pose”, et c’est discutable; dont la vie désordonnée accuse une grande faiblesse morale (avec toutes les circonstances atténuantes qu’on voudra). Il annonce par là les misères profondes du pauvre Lélian (Paul Verlaine), encore plus faible que l’auteur des Fleurs du mal, encore plus désarmant par l’ingénuité de son repentir et de sa ferveur mystique.
Au point de vue de l’art, les deux poètes sont peut-être les plus originaux du XIXe siècle et ont déterminé puissament l’orientation de notre poésie, l’ont aidée à trouver des voies nouvelles hors du romantisme. “Vous apportez un frisson nouveau” disait Victor Hugo à Baudelaire. Peu de frisson dans Vigny, mais une angoisse qui étreint plus fortement que la tristesse romantique, car elle a son origine au plus profond de l’esprit, “ce vrai coeur des sentiments humains”.  Leur mérite à tous deux est d’avoir opéré la conjonction de la pensée et de la poésie.  Ils ont fait de la poésie un mystère où l’âme communique (ou communie) avec l’idéal et, pour Baudelaire, avec le divin.  “La poésie de Baudelaire est moins l’épanchement d’un sentiment individuel qu’une ferme conception de son esprit”, écrivait un de ses comtemporains, Barbey d’Aurevilly.  Parlant de Vigny, un critique écrit: “Il n’y a de réel pour lui, de précieux que sa pensée détachée des accidents de sa personne, de sa fortune, et il la recueille toute pure dans des symboles où elle transparaît.  (Lanson.)”
Les idées qu’ils se faisaient l’un et l’autre de la poésie sont très voisines: “Poésie, ô trésor, perle de la pensée!”  s’écrie Vigny dans La Maison du berger.
Tous les feux de la pensée doivent se concentrer dans son “diamant pur”.  “Préoccupation simultanée de la philosophie et de la beauté” (Mon coeur mis à nu), écrit Baudelaire.  Tous deux voient dans les poètes et les artistes, en général, les êtres privilégiés dont la mission sacrée n’est pas de guider les hommes dans les voies terrestres de la vie politique ou sociale, mais dans la connaissance des secrets du monde idéal (l’Esprit pur de Vigny et Les Phares de Baudelaire).
Enfin, tous deux ont compris que cette poésie révélatrice du mystère des choses ne doit pas disserter au risque de tomber dans l’abstraction ou l’éloquence.  Il convient de l’envelopper dans les voiles du mystère: “C’est des beaux yeux derrière des voiles”, dira plus tard Verlaine.
Dans quelle mesure Baudelaire a-t-il profité de l’exemple de Vigny ou suivi sa propre pente de rêverie lorsqu’il conçut sa théorie des correspondances?
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles 
Qui l’observent avec des regards familiers.
Il est certain que Vigny a été le premier à user du symbole:
L’invisibilité est réel, les âmes ont leur monde
Où sont accumulés d’impalpables trésors.
mais c’est Baudelaire qui a dégagé le symbole de tout commentaire qui lui donne parfois chez Vichy une allure légèrement didactique, rappelant la fâcheuse allégorie des vieilles rhétoriques. “Il a dégagé le véritable ordre poétique.  C’est ce qui confère à Baudelaire une importance qu’on n’a pas bien su lui reconnaître encore” (Stanislas Fumet: Notre Baudelaire).  Il a mis en relief - il le dit lui-même - “cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du ciel”.  C’était préparer l’avènement du symbolisme.

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