samedi 29 septembre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 11e partie


GEORGES SYLVAIN ÉCLECTIQUE

CONFIDENCES ET MÉLANCOLIES (1901)

Quand Georges Sylvain publie en 1901 son premier et unique recueil de vers français, “Confidences et Mélancolies”, il a 35 ans et une réputation solide d’intellectuel et de chef de file de la nouvelle génération d’écrivains haïtiens.  Journaliste, conférencier, critique littéraire, il rêve de faire de la littérature haïtienne une “branche détachée du vieux tronc gaulois...” Il est de cette tendance de la génération de la Ronde qui lutte pour une littérature humano-haïtienne à contre courant de la poésie pompeuse et déclamatoire de l’École Patriotique.

Ses critiques pertinentes, ses prises de position dans le passé obligeaient ses adversaires à attendre de lui une oeuvre d’une conception forte, hardie, originale et hautement édifiante.  Ils ont été déçus par CONFIDENCES ET MÉLANCOLIES qui, d’après eux, n’était qu’un recueil de la plus pure tradition romantique française.

Duraciné Vaval nous apprend que “cet ouvrage dès son apparition fit couler des flots d’encre...Les critiques...pratiquèrent à coups de pioches répétés des trous béants dans l’édifice poétique de M. Sylvain”  (essais critiques, page 155).

Et jusque de nos jours certains critiques faisant la chaine, reprochent à Sylvain son évasion et affirment qu’il écrivait” ses poésies pour la haute société raffinée, précieuse, à la recherche  du subtil, du vague et des illusions perdues” (Hénock Trouillot, les Origines sociales de la Littérature Haïtienne).

L’influence de la poésie patriotique était encore grande en 1901.  On conçoit aisément pourquoi les contemporains de Sylvain n’ont pas su, tous, apprécier “Confidences et Mélancolies”.  Mais, avec le recul, comment ne pas reconnaître que fort de l’éclectisme dont il se prévaut, Sylvain en fin lottré, a fait le tour de toutes les idées et de tous les courants littéraires de son temps pour présenter un livre de poèmes réussi.

Amour et piété filiale, souvenirs d’enfance, nostalgie du pays natal, dégoût des êtres et des choses, aveux timides à la fiancée, mélancolie en face du sort fait aux artistes, aux noirs d’Afrique, au pays haïtien, élan de ferveur vers Dieu, influence des grands maîtres du romantisme, du parnasse, du symbolisme, et de l’impressionisme français, influence de C. Ardouin, D’Oswald Durand, et de T. Guilbaud, tout passe et s’exprime avec un art délicat et varié dans les 29 textes qui composent le livre.

Amour filial et souvenirs d’enfance

Le poète Sylvain est un orphelin qui se souvient des routes fleuries, et des contes de son enfance de l’oeil candide et de l’âme familière de sa mère.  Et le temps n’a pas apaisé le regret de cette mère qui a 35 ans “s’en allait pour jamais reposer sous la terre. “De cette époque, ces vers ont cessé de sourire.  Ce sont des confidences mélancoliques qui donnent naissance à de très beaux textes comme “À deux voyageurs” et “L’Âme des noms”.  Tous les noms qui ont parfumé ses jeunes ans, s’avancent comme un cortège “vêtu de souvenirs”.

“Que de noms endormis au seuil de ma mémoire!
À l’heure où l’on entend frissoner les roseaux
Je les vois se dresser du fond de la nuit noire
Comme ces feux follets qui dansent sur les eaux. 
(L’Âme des noms)

Il accorde dans son oeuvre une place importante à toutes les manifestations simples de la vie.  Il a le culte de la famille.  Et loin du sol natal il sait se souvenir.  Voici la longue galerie qui servait de lieu de réunion le soir, les fruits de la voisine qu’il dérobait en cachette, la blonde fillette aux yeux plein de douceur qu’il adorait.  Ce sont des “complices bienveillants d’une jeunesse ardente”.  Ces souvenirs chassent sa tristesse, refoulent ses pleurs, le relève de son désespoir. (Souvenir).

Tendre amitié et amour dans espoir

Georges Sylvain confesse que le sort n’a pas toujours été tendre envers lui. Et en l’absence de sa mère, il rêve d’une amitié de soeur, une soeur dont l’amour l’eut sans cesse réconforté de sa tiède douceur (La grande soeur).

Il a écrit sur l’amour et la femme des poèmes délicats, jamais sensuels, toujours mélancoliques.  Est-ce un état d’âme? N’a-t-il jamais été heureux en amour?

Il refuse de dire le secret fol et tendre qui palpite dans son coeur.  Il a la pudeur de ses sentiments.  Quand il aura neigé sur son front, il dira mais ce sera trop tard, et il s’entendra reporché:

....”Que n’avez-vous parlé!
Et cet aveu tardif d’un coeur qui s’abandonne
Passera sur mon coeur toujours inconsolé.
Mélancolique et doux comme un souffle d’automne.
(Non je ne dirai pas)

Il est resté toute sa vie l’ami de vieille date, que par goût et par habitude on gâte, qui aspire à mieux et qui n’ose se dévoiler.  Et sage, il ne court pas après  l’amour triomphant.  Un silence prolongé, c’est parfois une destinée qui se noue ou se dénoue. Ces rêves ébauchés sont pour lui de doux souvenirs car le bonheur humain n’est autre chose qu’un “flocon de rêve au fil bleu des flots.... “ (Aubaude).

Douce et pénétrante mélancolie.

Sylvain est mélancolique.  Le titre du livre est suggestif.  Sa mélancolie nait autant de ses souvenirs que des problèmes politiques et sociaux qui se posent à son attention, lui dont “la génération portait le deuil de maintes illusions”.  (Initiation).  Découragé, désespéré, pessimiste, il nie l’utilité des choses et des êtres (Leçons de choses).  Il rêve de voguer vers l’inconnu sans espoir ni souci.  Il a trop pleuré sur la fiancée morte (La Ronde des Chouettes), sur les artistes incompris (Les vagabonds), sur les morts, “hotes errants des cimetières” qu’affligent l’abandon des vivants (le jour des morts sur la patrie en proie aux affres de la guerre civile (La Prière).

Sylvain est de la même famille que Coriolan Ardouin, Massilon Coicou et Etzer Vilaire.  Il aurait pu faire sienne cette confession du poète Charles Baudelaire “sa mère”.  Ce que je sens, c’est un immense découragement, une sensation d’isolement insupportable, une peur perpétuelle d’un vague malheur, une défiance complète de mes forces, une absence totale de désir, une impossibilité de trouver un amusement quelconque.... Je me demande sans cesse : À quoi bon ceci?  À quoi bon cela?...”

La pièce MÉLANCOLIE rend bien compte et explique quelques raisons de cet état d’âme : éloigner les soucis, oublier les trahisons passées et les rêves déçus, avoir le son des feuilles qui tombent, roulent, tournent et s’envolent.

Oh! quelle volupté
De s’en aller ainsi, par le vent emporté
Au-dessus des rumeurs lointaines de la foule!
                                                 (Mélancolie)

La plupart des textes de “Confidences et Mélancolies” sont écrits à Paris.  Le poète souffre de nostalgie.  Comme Ignace Nau s’il chante la nature, les moeurs et coutumes françaises c’est pour établir la comparaison au profit de notre douce nature tropicale.  Dans SOIR D’HIVER, il se penche avec attendrissement sur de pauvres écoliers exilés trop tôt.  “Dans ce grand Paris distrait et sonore”.  Quand tombe la neige, ils ont froid, ils ont le spleen, ils ont le mal du pays natal.  Et Sylvain de se demander : 

Oh!  qui leur rendra le sol des aieux
D’où l’âme des fleurs s’exhale embaumée
Dans la splendeur gaie et calme des cieux!
Oh!  Qui leur rendra la patrie aimée
La rivière au doux murmure argentin;
Et la rade avec ses cents voiles blanches;
Et l’oiseau qui fuit au ras du chemin;
Et les manguiers lourds du poids de leurs branches!...
                                                      (Soir d’Hiver)

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