vendredi 15 février 2013

LA FIN DE LA VIE - 1e partie


LA FIN DE VIE

Comment faire face à la mort sans tourner le dos à la vie?  Comment y penser sans être désespéré ou effrayé?  Sans se couper de tout plaisir et de toute joie?

De fait la manière dont on envisage le monde influence considérablement la qualité de la vie.  Certains sont terrifiés, d’autres préfèrent l’ignorer, d’autres encore la contemplent pour mieux apprécier chaque instant qui passe et reconnaître ce qui vaut la peine d’être vécu.  Il ne s’agit pas de vivre dans la hantise de la mort, mais de rester conscient de la fragilité de l’existence, de sorte à ne pas négliger de donner toute sa valeur au temps qui nous reste à vivre.

Épicure disait : “le plus terrifiant des maux, la mort n’est rien par rapport à nous, puisque, quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, nous ne sommes plus.”

Pour celui qui a su extraire la quintessence de l’existence, la mort n’est pas une déchéance ultime, mais l’achèvement serein d’une vie bien vécue; une belle mort est l’aboutissement d’une belle vie. “C’est le bonheur de vivre qui la gloire de mourir”, écrivait Victor Hugo.

Martin Heidegger, dans Être et Temps, établit une distinction importante: “l’angoisse devant la mort ne doit pas être confondue avec la peur du décès.”  Car la peur s’attache à des objets de seconde importance : on tremble d’avoir mal, ou de perdre ses biens, ou de mourir avant d’avoir accompli l’ouvrage en cours.  La peur trahit une “disposition de faiblesse” chez l’individu, qui se laisse envahir par des préoccupations parasites.  En revanche, l’angoisse devant la mort est une tonalité puissante, fondamentale, qui saisit entièrement l’homme et donne accès à une autre dimension de l’existence. “La mort, dit Heidegger, est la possibilité la plus propre du Dasein”, autrement dit du sujet humain.  Ma mort est l’événement ultime, indépassable, par rapport auquel, je dois me définir. 

Pour Heidegger, le propre de l’être humain est d’être traversé par le temps et, cependant, de ne se sentir nulle part exister dans le temps.

Le passé n’existe pas; certaines choses “ont été” mais elles ne “sont” pas. Le présent dévale et glisse en permanence.  L’avenir est inconnu.  Or, il existe un point limite - la mort - où ces trois dimensions du temps se ramassent les unes sur les autres: quand je meurs, mon futur, mon présent et mon passé ne font qu’un. C’est pourquoi il importe tellement d’accepter la mort, de s’en soucier: quand il considère la vie du point d’accepter la mort, de s’en soucier: quand il considère la vie du point de vue de la mort, l’homme échappe ainsi au dévalement continu du présent.  Si je pense à la mort, je me rassemble en moi-même et trouve la voie de l’être.

Comme Pascal, bien qu’avec un vocabulaire et des concepts beaucoup plus élaborés, Heidegger considère l’angoisse devant la mort comme une sorte de jauge, qui nous permet de faire le tri entre l’inutile et l’essentiel, entre les préoccupations futiles et la vie authentique.

Sur un mode nettement plus distancié et beaucoup plus humoristique, Émile Cioran a su chanter la fécondité paradoxale des pensées négatives et des expériences mortifères: “Tout ce qui préfigure la mort ajoute une qualité de nouveauté à la vie, la modifie et l’amplifie. La santé la conserve comme telle, dans une stérile identité; la maladie est une activité, la plus intense qu’un homme puisse déployer, un mouvement frénétique et stationnaire, la plus riche dépense d’énergie sans geste, l’attente hostile et passionnée d’une fulguration irréparable” (précis de décomposition). Vouer un culte raffiné, littéraire et presque gourmand au désespoir, comme l’a fait Cioran, c’est stimuler, à petites gorgées de poison, les réserves de vitalité que nous portons en nous.

Ainsi, l’angoisse devant la mort peut prendre plusieurs visages: tourmenté et religieux chez Pascal; rustique et sérieux chez Heidegger; narquois et ostentatoire chez Cioran.  Le principal défaut de tous ces auteurs, qui appartiennent à une même lignée - ceux qui cultivent l’angoisse - est de surestimer la mort, de la considérer comme une sorte d’apothéose.  Le risque encouru est d’encourager les passions tristes et de se bercer d’illusions. C’est pourquoi, à ce courant de pensée, on peut quand même avoir envie d’opposer la verve rieuse d’un Montaigne: “Je ne vis jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de quelle contenance et assurance il passerait cette heure dernière.  Nature lui apprend à ne songer à la mort que quand il meurt” (Essais, III, 12).

Si l’on n’arrive pas à se convaincre que la mort n’est rien, on peut s’engager dans la direction contraire; plonger jusqu’au fond de l’angoisse, ne jamais cesser de penser à la mort et, finalement s’en faire une amie.

Arrêtons le boniment!  Regardons les choses telles qu’elles sont : la vie est un don et une grâce mais, un jour, il nous faudra fermer les yeux et, à cet instant là, nous serons seuls, apeurés, nus, éjectés hors de ce monde, mis à la porte sans indemnités de la multinationale du vivant.  Quand “j’ai voulu découvrir la raison” de tous nos malheurs, raconte Pascal, “j’ai trouvé qu’il y a en a une bien affective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près” (Pensée, B139).  À quoi bon fuir cette réalité en courant après le travail, les loisirs, les occupations en tous genres? “la seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères.  Car c’est cela qui nous empêche principalement de penser à nous....le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort” (B146).  Pour peu que l’on accepte de regarder en face le soleil noir de la mort, celui-ci ne nous aveuglera pas, mais au contraire, nous rendra la vue.  Prendre conscience que la vie est limitée, fragile, n’est-ce pas la reconsidérer et lui donner toute sa valeur?  Vivre en étant conscient que c’est une chance et un sursis:  n’est-ce pas là une promesse d’intensité plus excitante que l’insouciance bestiale?

La Rochefoucault prétend que “le soleil ni la mort ne peuvent pas se regarder fixement mais Irvin Yaloum Prof à l’université de Stanford, théoricien et psychanalyste existentielle, pense autrement, car dit il: “si la réalité physique de la mort détruit l’homme, il parle d’expérience “d’éveil”, une expérience d’éveil peut survenir en de nombreuses circonstances - la mort d’un ami, une maladie grave, un licenciement ou l’installation dans une maison de retraite.  Dans tous les cas, il y a une prise de conscience que l’on n’est pas tout puissant, mais au contraire mortel.  Cela incite à mieux aimer ce qui nous est donné, et à vivre donc une vie moins futile et plus authentique.  Dans une de ses oeuvres il fait l’éloge de certains philosophes qui ont émis des idées puissantes et qui ont influencé la psychanalyse.  Freud lisait Kant et Schopenhauer.  Et il a écrit son roman Nietzche a pleuré (Galaode, 2007) pour montrer que l’essentiel de ses idées comme lui-même le constate - a été anticipé par Nietzche.  D’un point de vue pratique, la beauté et la concision de certains aphorismes permettent à ses patients de mieux entendre une vérité.  Et c’est rassurant de voir que de grands esprits affrontent les mêmes soucis que tout un chacun.  Il prétend que nous ne sommes pas obligés d’en passer par un cancer pour comprendre.  Car nous sommes déjà frappés d’une maladie mortelle; nous allons tous mourir un jour.

L’accepter c’est difficile mais nous permet de connaître une vie plus riche.  La misère humaine vient de ce que tous les hommes ont peur de la mort à un degré plus ou moins important.  Cependant, pour la plupart d’entre nous, cette angoisse est reportée sur d’autres objets : la peur qu’il arrive quelque chose à notre enfant ou que nos rides nous défigurent.  Cette angoisse inconsciente peut empêcher de vivre.  J’en veux pour exemple ce patient qui, en pleine crise de milieu de vie, est venu me voir, car il était incapable de choisir entre deux femmes.

Nous en sommes arrivés à la conclusion que voir vieillir sa femme le renvoyait au fait que lui aussi vieillissait.  Il préférait donc fuir cette évidence.  Ainsi, l’angoisse de mort se traduit parfois par une incapacité à faire des choix.  Car cela implique un renoncement, et chaque renoncement témoigne de notre limitation au regard du temps.

Contre ces difficultés qui nous font tourner en rond, il faut parvenir à regarder la mort en face.

Apprivoiser la mort
Vous êtes vous demandé combien de fois vous êtes déjà mort?  En effet, nous faisons régulièrement des expériences analogues à celle du trépas, où une modification de notre équilibre physiologique est suivie d’une éclipse de conscience : par exemple, lorsque nous nous endormons tous les soirs, ou quand nous subissons une anesthésie générale.  Certains sont passés à travers des maladies éprouvantes, des épisodes de coma, des accidents.  Les états modifés de la conscience - ceux qu’on atteint par l’alcool  et la drogue, notamment ont également une dimension morbide.

Pour toutes ces raisons, la mort n’est pas complètement hors d’atteinte : il est bien possible qu’il n’y ait qu’une différence de degré, et non de nature, entre ces expériences courantes et le grand saut.

Les portes de la perception
Dans un texte de jeunesse écrit en 1929, l’art et la mort, Antonin Artaud soutient ainsi que la mort ne nous est pas inconnue : “j’affirme et je me raccroche à cette idée que la mort n’est pas hors de domaine de l’esprit, qu’elle est dans certaines limites connaissable et approchable par une certaine sensibilité.  Qui, au sein de certaines angoisses, au fond de quelques rêves, n’a connu la mort comme une sensation brisante et merveilleuse avec quoi rien ne se peut confondre dans l’ordre de l’esprit?  Et il enchaîne avec ce morceau de bravoure très rare en littérature, une description de l’intérieur du processus : “Il faut avoir connu cette aspirante montée de l’angoisse dont les ondes arrivent sur vous et vous gonflent comme mues par un insupportable souflet.  L’angoisse qui se rapproche et s’éloigne chaque fois plus grosse, chaque fois plus lourde et plus gorgée.
C’est le corps lui-même parvenu à la limite de sa distension et qui soit quand même aller plus loin.  C’est une sortie de ventouse posée sur l’âme, dont l’âcreté court comme un vitriol jusqu’aux bornes dernières du visible.”

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