vendredi 31 mai 2013

MISÈRES DU DÉSIR - CHAPITRE II


La trop grande peur que j’éprouve me semble fortement reliée à la trop grande importance accordée à la relation interpersonnelle et surtout à la disproportion donnée à la relation amoureuse.  Celle-ci est bien trop fragile et relative pour fonder le sens à vivre d’une personne.  L’amour n’est que le feuillage de l’arbre.  Les feuilles vont et viennent mais l’arbre, lui, continue sa destinée.  La peur de perdre l’autre s’explique en partie, par l’instance sur le “besoin” d’être aimé.  Certains pensent que pour être aimé, il faut tout mettre en oeuvre.  Pourtant, être aimé, quand nous prenons conscience que cela dépend tellement de la bonne volonté de l’autre, devient un cadeau bien agréable à recevoir mais cela reste un cadeau.  Être aimé, c’est un plus mais pas une raison de vivre.  Aimer est tellement plus développemental des ressources que d’être aimé.  Il y a tout avantage à faire le deuil de ce “super besoin” d’être aimé - source de tellement de rétrécissement des personnes.  Ce deuil ne peut toutefois se faire que si la personne s’engage avec elle-même et avec sa vie intérieure.

CHAPITRE II

Étienne Benjamin travaillait plusieurs semaines à la société fondée par Hélène. Son comportement était exemplaire. Il parlait peu, était bourré d’idées géniales qu’il proposait toujours avec réserve et modestie. Il semblait apprécier qu’elle lui ait donné une chance. De la porte vitrée de son bureau, Hélène pouvait l’apercevoir lorsqu’il s’installait à la table destinée aux visiteurs de passage. Il paraissait aimer cet endroit.

Ce matin-là, elle l’observait attentivement. Il était plongé dans une étude de marché qu’elle lui avait confiée la veille. Elle lui avait dit : « Vous ne connaissez pas ce métier, mais vous l’apprendrez vite, j’en suis persuadée. Je vous présenterai à mes collaborateurs qui, eux, sont plus au courant que moi pour régler certains problèmes de ce genre ». D’où elle se trouvait, Hélène voyait la nuque blonde, les épaules larges, le corps long et mince penché sur une table à dessin. Plongée dans ses pensées, elle fut surprise par Odette qui lui apportait de mauvaises nouvelles :

-Louis est revenu sur sa décision. Il annule son projet de contrat. Quant à Régis, il a choisi une autre société pour promouvoir ses produits. Nous jouons de malchance avec ces deux clients qui représentaient de gros intérêts pour nous. Je me fais un souci monstre. Qu’allons-nous devenir? Tu ne sembles pas mesurer le danger.
Hélène parut contrariée par ces échecs. Puis, de nouveau, son regard revint vers la silhouette d’Étienne Benjamin. Odette s’en aperçut et dit :

-Depuis quelques temps, tout va mal. Nous étions si bien parties. Je finis par être superstitieuse. Le Benjamin nous porte peut-être malheur. Sa présence entre nos murs serait-elle maléfique? Il m’a toujours donné une impression de malaise. Quelle idée tu as eue d’engager ce type?

Hélène hausse les épaules.

-Tu m’agaces avec tes histoires ridicules. Que tu ne puisses pas le voir, c’est une chose! Mais que tu le rendes responsable de nos difficultés, je trouve cela primaire et stupide. Je te l’ai déjà dit, ce garçon me plaît. Il est d’une intelligence nettement supérieure à la moyenne. Il comprend tout, abat un travail considérable. Et quelle culture! Il paraît infatigable. Que veux-tu de plus? Je le trouve aussi très séduisant et c’est agréable, reposant de le regarder. Sur ce plan, nous ne sommes pas si gâtées dans la société! Nos collaborateurs habituels ne ressemblent guère à des play-boys!
Odette s’exclama :

-Je vois. C’est pour cela que tu l’as embauché. Je suis convaincue que ce jour là tu as commis une erreur monumentale. En affaire, il faut éviter les coups de cœur.

-Crois-tu?

-Tu n’as même pas cherché à connaître les raisons ni la durée de son incarnation.
Hélène se leva, fit quelques pas dans son bureau.

-J’ai peut-être agi par bravade. Tu sais à quel point j’aime le risque, l’originalité. En embauchant ce garçon, j’étais contente de bousculer les règles établies, de lancer un défi à la société! Quand j’étais plus jeune, j’étais très attirée par les aventuriers, les marginaux. 

-Mais, ma parole, tu en es amoureuse! Tu es complètement folle.

Odette quitta le bureau en claquant la porte avec force, ce qui fit se retourner Étienne Benjamin. Il s’aperçut à ce moment là qu’Hélène le regardait. Il lui sourit. Elle le contempla rêveusement. Les mises en garde d’Odette ne parvenaient pas à modifier son jugement. Au contraire, les craintes de son amie l’amusaient, donnaient du piquant à la situation. Soudain, une idée lui traversa l’esprit. Elle adressa à Benjamin un signe de la main afin que celui-ci vienne la rejoindre dans son bureau.

-J’ai quelques questions à vous poser, lui dit-elle.

-Je vous écoute.

En cet instant, elle remarqua la beauté de ses yeux, d’un bleu tirant sur le mauve. Elle lui demanda brusquement :

-Aimez-vous ce travail?

Il parut gêné, hésita avant de répondre.

-Je dois être franc avec vous, dit-il. À cette période de ma vie, n’importe qu’elle activité m’aurait paru merveilleuse. Je viens de traverser des années que je ne souhaite à personne, un vrai cauchemar! Si vous m’aviez demandé d’être votre valet de chambre, j’aurais sauté sur l’occasion et trouvé cette offre inespérée.

Elle sourit :

-Je vous comprends, tout est relatif.

Elle s’interrompit durant quelques instants et reprit :

-Accepteriez-vous de luncher avec moi bientôt? J’ai des tas de projets en tête à propos de la société. J’aimerais en discuter avec vous. Depuis que les choses se gâtent ici, je me demande si nous ne manquons pas de punch, d’imagination. Vous, vous semblez avoir beaucoup d’idées. Vous êtres très dynamique.

Elle se pencha vers lui, plongea son regard dans le sien.

-Vous pourriez nous aider, dit-elle. J’en suis sûre. Vous ne manquez pas d’envergure.

-Merci, je ne demande pas mieux.

-Alors, rendez-vous demain à midi au restaurant Pedro, pas très loin d’ici. Bien entendu, c’est moi qui vous invite. Un déjeuner d’affaires.

Hélène rentra très tard chez elle. Roger (son mari) semblait de mauvaise humeur. Il regardait un film médiocre à la télévision en buvant une infusion fade.

-Je crois qu’il ne nous reste plus qu’une solution, lui dit-il brusquement. Nous devrions divorcer.

Elle s’étonna :

-Pourquoi cette décision soudaine?

-La vie n’est plus possible, Hélène. J’en ai assez, je te l’ai déjà dit, de vivre avec une ombre. Le matin, quand je me lève, tu es déjà partie, et le soir, quand tu rentres, je suis souvent déjà couché. Tu connais beaucoup de couples qui se satisfont d’une existence semblable?

Elle soupira.

-Je regrette, mais je me dois à mon métier. Je ne veux pas végéter. Je ne souhaite pas me contenter d’une existence banale. J’aime le risque, le succès, la bagarre professionnelle.

-Je le sais. Tu t’es drôlement bien débrouillé, mais nous ne parlons plus le même langage.

-Vraiment?

-Écoute-moi, Hélène. Nous ne partons plus jamais en vacances ensemble. Tu n’es pas libre quand tombe la date de mes congés!

-Qu’est-ce que je peux y faire? Odette et moi, nous nous battons pour faire prospérer notre société. Tu ne te doutes pas à quel point la vie que je mène est grisante, malgré les difficultés qu’elle comporte. Elle est super stressante bien sûr, mais si intéressante!
Il répéta ironique :

-Oui, intéressante.

Elle prit un temps et ajouta :

-Je ne suis pas l’épouse qu’il te fallait. Tu aurais dû te marier avec une petite femme toute dévouée. Nous nous sommes complètement trompés.

-Trompés! Mais bon sang, quand nous nous sommes connus, tu n’avais pas ces idées-là. Tu étais vendeuse et tu te contentais de ton sort! Nous avions du mal à joindre les deux bouts et nous passions nos vacances à la campagne. Tu n’en demandais pas plus. Un petit hôtel tranquille, une plage suffisaient à ton bonheur. Que t’est-il arrivé?

-Un jour, j’ai pris conscience que je n’étais pas faite pour cette existence-là. J’en ai demandé plus. Pour me baigner, j’ai préféré les mers chaudes à l’eau glacée. J’ai suivi des cours de gestion, de droit. Je suis partie en vacances au Club Med. J’ai évolué et toi, tu en es toujours resté au même point. Tu ne m’as pas suivie. J’adore me battre, assister à des cocktails brillants, rencontrer des gens hors du commun. Je suis bourrée d’ambition.

Il écoutait attentivement. Ce soir, il découvrait une autre femme. Elle ne s’était jamais livrée à pareille confession. Elle poursuivit :

-Tu te contentes de ton petit train-train, de la routine. C’est plutôt tristounet. Pour moi, c’est mortel. On ne peut pas dire que tu aies l’âme d’un aventurier.
Il se rebiffa.

-Pourquoi me dis-tu ça? Tu aurais préféré épouser un don Juan qui te trompe avec toutes tes amies! Mon dévouement, ma fidélité, tu ne les apprécie guère. Notre mariage est un naufrage, n’est-ce pas Hélène? J’avais raison de te le dire tout à l’heure, il faut en finir. À quoi bon garder un ressentiment perpétuel? Parfois, je lis la haine dans ton regard. Je ne peux plus le supporter. Pas plus que tes horaires fantaisistes, les tenues extravagantes que tu portes.

-Tu en es à me reprocher mes tenues! C’est le comble.

-Oui, et aussi ton langage! Les mots nouveaux sont contagieux comme une épidémie. Tu t’en gargarises. Il y a des moments où je ne te comprends même pas! Je ne pensais pas qu’on pouvait se transformer à ce point.

Comme convenu, Hélène et Étienne se retrouvèrent au restaurant qu’elle avait choisi. Pour la circonstance, il portait un nouveau costume qui lui allait bien et mettant en évidence la sveltesse de son corps. Hélène remarqua très vite sa délicatesse et son élégance naturelle. Le garçon leur proposa la carte. Étienne choisit les vins en connaisseur. Elle appréciait sa finesse. Tout en mangeant, ils parlèrent travail.
-J’ai peur, avoue-t-elle. Au début, tout marchait bien. À présent, j’ai l’impression que les choses se gâtent et j’en perds mon latin! Je suis vraiment moins sûre de moi. Les clients se dérobent avant même que nous les ayons appâtés!

Il essaye de la rassurer, lui suggéra discrètement que peut-être, elle ne s’y prenait pas bien.

-Je vous aiderai du mieux que je le pourrai, dit-il. Je vous dois bien ça! Jamais je n’oublierai ce que vous avez fait pour moi. Vous m’avez sauvé à un moment, où je n’espérais plus rien. Vous êtes formidable! Si vous saviez combien je pense à vous. Même lorsque je suis loin du bureau. Je vous admire énormément. Vous n’êtes pas du tout comme les autres. J’aime votre côté femme d’action.

Elle rougit légèrement. Elle était troublée et l’interrompit d’un geste.

-Je vous en prie, Étienne. À mon avis, mon comportement à votre égard a été logique et normal. Vous n’avez rien d’une crapule, d’un voyou! Je suis assez psychologue. De plus, j’ai pour discipline personnelle d’être très perméable aux problèmes des autres. Pour moi, c’est un devoir d’avoir l’esprit large et d’être compréhensive.

Il eut un élan qui l’étonna, par rapport à son attitude réservée habituelle. Il s’empara de sa main et la porta à ses lèvres.

-Je profite de ces instants où nous sommes seuls tous les deux pour vous dire à quel point je vous suis reconnaissant de m’avoir engagé malgré tout. Il vous a fallu un fameux courage. Vous avez pris des risques.

Elle était émue. Elle le trouvait bouleversant. Ses yeux bleus brillaient, son visage reprenait vie. Elle était heureuse de le voir métamorphosé de la sorte. Elle mourait d’envie de lui poser des questions à propos de son passé, mais s’en gardait bien. Il aurait l’impression sans doute qu’elle lui avait tendu un piège. Ce fut lui qui attaqua :

-Je vous remercie également de ne pas avoir cherché à m’interroger davantage, à essayer de savoir…

Il baissa la tête.

-Savoir quoi? Dit-elle.

-Pourquoi j’ai été arrêté. Vous m’avez aidé à oublier que j’avais connu l’enfer. Aujourd’hui, j’ai envie de vous en parler. Me permettez-vous de le faire? Je veux que vous connaissiez tout de moi.

-Mais je ne vous demande rien.

-Ça ne sera pas long : ce drame se résume en peu de mots. Comme l’histoire d’une vie. Vous n’avez pas remarqué? De courtes phrases suffisent souvent à retracer le récit d’un destin.

Il reprit la main d’Hélène comme pour se donner du courage, ferma un instant les yeux. Elle ne prononçait pas une parole et attendait. Elle aimait sa belle voix aux inflexions douces.

-Il y a quelques années, dit-il, j’ai aimé une femme à la folie. Elle s’appelait Louise. Elle s’est jouée de moi… Elle me trompait autant comme autant. Elle prenait plaisir à me narguer, à me détruire. Cela l’amusait d’exciter ma jalousie. Un jour, n’en pouvant plus, je l’ai frappée.

Il avala une gorgée de vin, reprit son souffle. Son visage eut une expression douloureuse. Elle murmura :

-Ne continuez pas! Vous n’êtes pas obligé de me raconter ce drame. C’est notre secret.

-J’y tiens. Je ne me sens pas le droit de demeurer plus longtemps pour vous une énigme. Je pense qu’à présent, vous m’avez suffisamment observé et jugé.

-Mais oui, j’ai confiance en vous. Vous êtes un garçon scrupuleux. Vous vous acquittez parfaitement de votre tâche. Je suis ravie de vous avoir engagé.

Il sembla réfléchir, reprit son élan et dit d’une traite :

-Revenons à ce drame. Je veux que vous sachiez tout. Oui, j’ai frappé Louise. J’étais exaspéré. Dans ma colère, j’ai dû être brutal que je ne l’avais prévu. À un moment, elle a perdu l’équilibre. Son crâne a heurté le coin de la cheminée de marbre.

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