vendredi 2 octobre 2009

Punkitude - 6e partie

Dégoût de la nature

Dandysme et punkitude se retrouvent dans le thème du dégoût de la nature. La dimension urbaine de tous les mouvements élitistes tient d’abord à la nécessité d’une société face à laquelle paraître : public que dans un mouvement dialectique on méprise, mais dont on a besoin comme repoussoir, et pairs engagés dans la même provocation et qui permettent une reconnaissance mutuelle.

Chez les punks, la Nature ne fait pas recette, surtout parmi les jeunes hommes à la mode, comme Alan Pacadis, qui se targue d’être là, partout où il se passe quelque chose, ou plutôt d’être des « happy few » dont la présence suffit à créer l’événement. Les chroniques de ses déambulations, qui affectent un ton désabusé, paraissent dans le quotidien Libération. Arpentant les rues du Paris nocturne, il est de ceux qui déclarent : « Moi, je hais les arbres, j’aime le bitume ».

Nous avons vu précédemment comme l’apparence se devait d’être construire et à quel point l’usage des maquillages, teintures et autres artifices, visait le contraire du naturel. Le punk se présente comme un enfant de la société de consommation de la deuxième moitié du vingtième siècle. En tant que tel, il adore le clinquant des matières premières garanties cent pour cent non naturelles que l’industrie met sur le marché : tissus entièrement synthétiques, matières plastiques bon marché dont on fait des bijoux fluorescents du dernier mauvais goût. Il a également un goût particulier pour tout ce qui est chimique : teintures capillaires, colorants alimentaires, sauces américaines et hamburgers. Sa façon de se droguer même est essentiellement chimique. Méprisant l’herbe et la marijuana des hippies et autres babas, il avale avec délectation toutes les pilules qu’il peut se procurer.

Les rapports homme-femme sont également régis par un code des nouvelles règles de conduite, dont l’essentiel est de ne rien montrer de la banalité de sa nature humaine : une fois admis que l’amour et l’état amoureux ne sont pas de bon ton, donc n’existent pas, encore faut-il prendre garde à ne rien laisser paraître qui rappelle de près ou de loin un sentiment.

Un ami punk me fait une démonstration pratique de la manière dont il gère ses relations. Il prend son téléphone pour appeler l’objet de son désir en prenant garde de n’avoir l’air ni amoureux, ni malheureux, ni angoissé, ni plein de projets. Puis il met en place le rapport :

1) « Je suis avec Catherine. On s’est fait un plan musique super. Et toi….qu’est-ce que tu fais? ».

Dans ces deux courtes phrases, il affirme être bien, être socialement entouré, n’avoir pas besoin de l’autre. Il surprend « l’adversaire », qui n’aura peut-être pas le temps de s’inventer une vie aussi passionnante, et sera donc en position de faiblesse.

2) Le but est d’obtenir un rendez-vous pour le soir même :
« T’as un plan pour ce soir? Moi, j’sais pas…j’me ferais bien une toile » (toile = film). Mon mentor assortit cette deuxième phrase de l’explication suivante, sur le ton didactique qui sied à l’initiation du néophyte : « Ne nomme pas le film, et encore moins le metteur en scène, ça fait ringard (démodé). Pourquoi pas carrément l’inviter à un concert de Sylvie (S. Vartan : chanteuse yé-yé quelque peu dépassée) et aller le chercher chez lui? On n’est pas des nuls quand même. ».

3) La finalisation : « Ben – si tu veux on peut y aller à 10h ».
On s’en sort magistralement, sans avoir l’air intéressé ni par l’interlocuteur, ni par le film, mais « on se fait un plan ciné avec Machin »; il faut bien exister socialement.

Chez les dandys du 19e siècle, Brummel incarne la première version du mouvement, avant que Byron ne lui donne une dimension littéraire.

On demande au dandy lequel des lacs anglais (alors à la mode) il préfère. Celui-ci, comme tous les dandys à venir, est un citadin qui ne peut vivre que dans la capitale; il répond : ils sont bien loin de St-James street.
Lemire, op. cit. : 17

Chez Baudelaire, le dégoût de la nature n’est pas lié à l’emprise des plaisirs mondains. C’est un sentiment bien plus profond. Écrasé par le spleen, cet ennui métaphysique, la puissance vitale de la nature lui semble insoutenable.

J’ai même toujours pensé qu’il y avait dans la Nature, florissante et rajeunie, quelque chose d’affligeant, de dur, de cruel – un je ne sais quoi qui frise l’impudence.

Jules Lavallois, secrétaire de Sainte-Beuve rapporte : « Baudelaire prenait rarement part à nos divertissements champêtres, trouvant le vert des arbres trop fade ». « Je voudrais, disait-il avec son air de pince-sans-rire, les prairies teintes en rouge, les rivières jaune d’or et les arbres peints en bleu. La nature n’a pas d’imagination ». C’est que la beauté, pour Baudelaire, est figée pour l’immortalité, étrange et hiérarchique.

« Je suis belle, ô mortel, comme un rêve de pierre ». Dans un poème en prose « Anywhere out of the world », il décrit une beauté idéale, quelque paradis artificiel issu d’un rêve haschichin. « Cette ville est au bord de l’eau; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût, un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ».

La femme aussi participe de l’horreur qu’inspire la Nature :

« La femme est le contraire du dandy
Donc elle doit faire horreur.
La femme a faim et elle veut manger. Soif, et elle veut boire.
Elle est en rut et elle veut être foutue.
Le beau mérite!
La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. » Lemaire, op. cit. :42

Kempf (19 : 163) dit de Baudelaire qu’il n’est pas misogyne, mais que ce qu’il méprise, c’est l’établissement conjugal; c’est donc à la femme procréatrice que Baudelaire vouerait sa haine, ou plutôt à celle qui ignore tout artifice :

Il me semble que deux femmes me sont présentées; l’une, matrone rustique, répugnante de santé et de vertu, sans allure et sans regard, bref ne devant rien qu’à la simple nature : l’autre, une de ces beautés qui dominent et oppriment le souvenir, unissant à son charme profond et original toute l’éloquence de sa toilette, maîtresse de sa démarche, consciente et reine d’elle-même,… Lemaire, op. cit. : 41

Enfin, prenant le contre-pied de Rousseau, Baudelaire voit dans la nature le Mal, le Bien se trouvant du côté de l’Artifice, ou plutôt de l’Art.

La vertu, au contraire, est artificielle, surnaturelle, puisqu’il a fallu, dans tous les temps chez toutes les nations, des dieux et des prophètes pour l’enseigner (…). Le mal se fait sans effort, naturellement. Lemaire, op. cit. : 40

* à suivre *

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