samedi 3 octobre 2009

Punkitude - 7e partie

Refus du travail et argent

À une époque où en Europe aucun gouvernement n’avait d’autre alternative à proposer aux jeunes que le chômage, les punks comme beaucoup de jeunes de cette classe d’âge revendiquent leur désoeuvrement. Ils ne voient pas l’intérêt de s’aliéner dans l’accomplissement de tâches subalternes, mal rémunérées, et qui ne représentent de toutes façons pas une situation stable.

Un jeune groupe français, « Olivenstein », chantait :
« Je n’ai même pas le courage d’aller pointer au chômage. »

Le chômage est un thème souvent abordé par ceux qui se nomment eux-mêmes la Blank Generation (génération « vide »), par exemple dans cette déclaration d’ironie amère, imprimée sur des badges : « No dole, no dope. No dope, no hope. » (Pas d’allocation chômage, pas de drogue. Pas de drogue, pas d’espoir).

Les « Drones » (parasites) se moquent de l’honnête employé de bureau.

« J’étais un employé de bureau…
Je travaillais de 9 à 5, très conventionnel.
Je me peignais les cheveux et me lavais la figure.
Oh, quel garçon propre.
Maman était fière de moi. Oh! Quel malheur… »


L’argent est une denrée rare, qu’on consomme en général en groupe et très vite lorsqu’on en a. Le vol, la resquille restent les moyens les plus sûrs pour se procurer l’indispensable, nourriture et bière. La quête se pratique aussi, surtout à porte des clubs payants pour se procurer le prix de l’entrée. Quelques-uns, parmi les plus doués, survivent grâce à un réseau de relations impressionnant, invités partout, s’installant chez l’un puis chez l’autre, au fur et à mesure des lassitudes des hôtes. Même les moins doués pratiquent largement le parasitisme comme « hobby ». Une des activités principales des petits groupes de punks parisiens de la fin des années 70 était de se trouver « un plan-fête », c’est-à-dire de se faire inviter quelque part, de préférence chez les gens suffisamment argentés pour faire couler l’alcool à flot. Leur emploi dans ces fêtes était un peu celui de fou du roi; bourgeois installés, jeunes gens à la mode, créateurs en mal d’inspiration, ex-gauchistes devenus intellectuels ou artistes appréciaient la fantaisie, le non-conformisme de ces jeunes qui, en allant jusqu’à l’autodestruction dans leur nihilisme, les dispensaient d’en faire autant. La relation de couple était donc bien réciproque, les uns fournissant une prestation de services haute en couleur, les autres fournissant petits fours et alcools et territoire de transgression autorisée. Boire trop, mal se conduire, agresser tout le monde, voler de l’argent ou tout autre objet de convoitise, en particulier des blousons de cuir (cf. Roué 1984) faisaient partie des règles d’inconduite impliquées dans la notion de fête pour les punks. Notons l’originalité de cette relation de clientélisme qui attache les plus marginaux aux marginaux reconnus, pour qui la marginalité est un moyen d’existence par le biais de statut d’artiste avant-gardiste. La société centrale a besoin d’une marginalité, d’une certaine forme de transgression qui égaie la monotonie de la norme. Mais la transgression est toujours dangereuse, il faut la contrôler. Soit temporellement et symboliquement, comme dans les inversions symboliques et les fêtes du Carnaval, soit par la disposition de chaînons intermédiaires qui désamorcent et médiatisent la révolte, pour l’intégrer dans un circuit de production : la marginalité consommable.

Baudelaire, à l’époque du triomphe de la bourgeoisie et des valeurs qui étaient les siennes : travail, progrès technologiques, famille, s’inscrit résolument à contre-courant, assimilant le travailleur à l’esclave ou à la bête :

Il n’existe que trois être respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. (…).

Les autres hommes sont taillables et corvéables à merci, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions.

Un dandy ne fait rien.

Ce qui ne l’empêche pas de s’exhorter à longueur de page au travail, mais il s’agit là de se vouer à son art, et non de s’avilir dans le salariat.

Son attitude vis-à-vis de l’argent est également sans équivoque :

L’argent est indispensable aux gens qui se font un culte de leurs passions`mais le dandy n’aspire pas à l’argent comme une chose essentielle; un crédit infini pourrait lui suffire; il abandonne cette grossière passion aux mortels vulgaires.

Les attitudes des punks et des dandys du 19e siècle là encore se rencontrent.

L’ennui, plutôt que le désespoir

Comme Musset, venus trop tard dans un monde trop vieux, les punks expriment avec concision leur jugement sur le monde et leur philosophie personnelle dans leurs maîtres slogans : No Future! Et Destroy!

C’est en anglais que les punks français prononçaient toujours ces mots, l’expression « destroy » (détruire) s’étant même substantivée et banalisée. Devant un appartement snas dessus dessous, on s’exclamera « oh le destroy! ».

Beaucoup de chansons expriment le désintérêt total, comme celle des Ramones, qui énumère tout ce dont le chanteur « se fout » en passant par sa petite amie, pour déclarer au refrain « je m’en fous » (I don’t care). D’autres se plaisent à voir la mort comme seule issue : Euthanasie Papie, euthanasie Mamie, votre calvaire est bien fini! ».

Le premier et plus célèbre groupe punk, les Sex Pistols, dont le nom des membres est tout un programme : Johnny Rotten (pourri) et Sid Vicious (vicieux), se réfèrent explicitement à l’anarchie; dans leur chanson Anarchy in U.K., ils déclarent; « Je suis un antéchrist, je suis un anarchiste, je ne sais pas ce que je veux, mais je sais où le trouver ».

Pendant la jubilé de la reine d’Angleterre, le même groupe a fait scandale en intitulant une chanson comme l’hymne national « God save de Queen », mais en y parlant de régime fasciste et de bombe atomique.

Le slogan punk « no future! » répond comme un écho au « trop tard » des dandys du 19e siècle.

Héroïquement, le dandy n’objecte que des gestes dérisoires, des emblèmes à la marche du siècle et il se sait condamné. Barbey d’Aurevilly ferme ses lettres d’un cachet où se lit, too late (Kempf, op, cit :181)

Baudelaire dans une lettre à madame Aupick exprime la vanité de tout :
Je me demande sans cesse : à quoi bon ceci? À quoi bon cela? C’est le véritable esprit du spleen. (Lemaire, op, cit. : 33)

Le dandysme de Baudelaire « confine au spiritualisme et au stoïcisme ».

* à suivre *

0 Comments: