mardi 14 juin 2011

LA NOTION DU DÉSIR CHEZ LE COUPLE 119 partie

Le langage du désir comme moyen d’expression

Le désir sexuel est « l’attente du déroulement amoureux et sa réalisation imaginaire ». Mais, le sens de la rencontre qu’il anticipe est à rechercher dans plusieurs directions : langage des corps, mais aussi échanges du sexe. Le désir est une invocation à l’autre. Il est ce par quoi la demande se veut alliance et se fait lien.

« Toute demande est demande d’amour, appel à l’autre en tant que tel. » Le désir sexuel est le moyen le plus secret et le plus révélateur que l’homme et la femme adoptent pour incarner cette signification d’amour. C’est ici que le sexe devient expression de l’échange. Nous sommes loin de « l’esthète » à l’orientale, qui se contemple lui-même dans sa prouesse, observe son intensité et sa durée, se donne à lui-même un brevet de maîtrise. Ici le sexe se fait communication interpersonnelle et se donne le désir pour langage.

Certes, le désir, moyen d’expansion, se donne lui-même des moyens d’expression. C’est la « stratégie amoureuse » qui place, entre notre personnalité et l’action anticipée, une sorte de rituel où se met à l’abri notre angoisse; mais ce rituel lui-même signe notre doute et, en tant que tel, il a valeur d’invocation. Il est un appel au désir de l’autre; je désire que tu me désires.

Le désir est normalement contagieux. La caresse visuelle précède décemment la caresse tactile et c’est bien à ce stade que se lie ou se délie l’amoureuse sollicitude. Le propos personnalisant est une autre caresse, une complicité qui a le don d’émouvoir les dames qui ne croient plus aux compliments; dans une brochure médicale de psychopathologie sexuelle, où il n’est pas interdit de découvrir quelque « badinage », il nous est dit que les femmes acceptent d’être malmenées dans une robe nouvelle… On ne saurait flatter la robe sans énoncer en même temps que l’on s’intéresse à ce qu’elle recouvre. La caresse gestuelle est située entre le désir et le plaisir, au seuil de l’union des corps; elle est, comme le baiser, un acte sexuel, et comme telle elle est relationnelle en son essence, chacun étant à la fois caressant et caressé. Entre aimer et croire que l’on aime, quel dieu verrait la différence? Énonçait Gide. Entre caresser et être caressé, quel autre dieu verrait la jonction? La caresse est don à soi et don à l’autre dans une oblativité où se confondent les caressants.

Nous sommes loin ici, dans ces arcanes bio-psychologiques, de la quotidienneté du désir des époux, ce désir auquel le conditionnement apporte sans doute quelque substantielle gratification. Le désir conditionné se situe en référence à des souvenirs érotiques antérieurs, à des expériences passées, à des associations d’images. André Pecker conseille au couple, dans le mariage, de rechercher et respecter le conditionnement. Il ne serait pas sans danger de renoncer à répondre à un stimulus habituel et adéquat (nudité), quitte à le remplacer par des stimuli inhabituels. Réinventer la pudeur, qui est la poésie du désir, est sans doute plus à notre portée que réinventer le désir, auquel il n’est pas coutumier de renaître de ses cendres après un court déclin. Le désir sexuel meurt, il faut le savoir. Il faut admettre, cependant, qu’il a la vie très dure et qu’il meurt généralement assassiné.

Les échéances de l’âge et les caresses de l’imagination s’allient communément pour briser l’énergie du sexe. Mais l’être humain, hors du sexe, reste cependant un désirant : nous y avons insisté délibérément dans les premières pages de cette réflexion. La sublimation de la libido offre alors au désir les multiples investissements du monde et de la nature : les grands désirants deviennent les grands créateurs. C’est la revanche de l’intelligence qui est un pouvoir d’adaptation.

Au plan sexuel, l’extrême électivité du désir ne nous paraît pas avoir été reconnue par la plupart des psychologues et des psychanalystes qui parlent volontiers de ce thème en biologistes ou cliniciens. Je te désire signifie, en effet, je te reconnais, et je fais de toi cette personne élue par ma conscience désirante et non telle autre et parce que tu es toi-même, telle que tu es, en référence à ma recherche, puis à ma requête, enfin à mon projet. Nous disons que le désir de l’homme est personnalisant et qu’il est impossible de désirer, au sens noble, plusieurs personnes à la fois, sinon peut-être, à la rigueur, de vrais jumeaux ou de vraies jumelles…Celui qui cherche à réaliser l’union sexuelle avec une femme qu’il ne désire pas, en cherchant à penser à une autre femme qu’il désire, sait fort bien qu’il doit exclure mentalement et totalement la première, si tant est qu’il puisse arriver à ses fins.

On ne peut désirer simultanément, mais on peut désirer alternativement, successivement. C’est bien là que se trouve l’option. Car, il s’agit d’une option et de rien de plus. Il n’y a pas de fondement biologique de la fidélité, ni même fondement psychologique au niveau de la conscience désirante. Car la fidélité dans l’expérience du plaisir n’empêche nullement le désir qui visite le fidèle à son insu, comme la tentation dans le désert. Ici, homme ou femme, chacun est concerné autant et aussi souvent. Tel qui lutte contre le désir, désire déjà. Rien n’est plus secret que le désir et, finalement, rien n’est plus profondément authentique, rien ne nous dit plus véritablement ce que nous sommes.

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