lundi 13 juin 2011

LA NOTION DU DÉSIR CHEZ LE COUPLE 118 partie

Va-t-on redéfinir le désir?

Affirmer que le désir est une intumescence, une congestion localisée tendant à une réduction de la tension et à l’apaisement de la libido par la rencontre sexuelle, nous paraît tout à fait insuffisant; il s’agit d’un naturalisme digne de l’auteur d’une certaine « condition sexuelle des Français », où il ne saurait être question de condition sexuelle, mais de comportements.

Pierre peut désirer le baiser, l’approche, l’étreinte, l’union sexuelle ou même simplement le frôlement, le regard, le parfum ou la voix de Simone, mais il ne désire pas son propre désir, il ne traite pas son désir en objet, il personnalise son désir et s’il désire le désir c’est bien celui de l’autre. Même dans les phantasmes du solipsisme, le désir s’investit dans la personne, il y a désir du sexe de l’autre. Même dans les phantasmes du solipsisme, le désir s’investit dans la personne, il y a désir du sexe de l’autre; même si cet autre n’est qu’une réalité absente, c’est une réalité sexuée.

Le biologiste qui réussirait à capturer Pierre au moment où il désire Simone n’aurait pas de peine à découvrir dans le sang de celui-ci les hormones indispensables, et, en particulier, les stimulines hypophysaires. On perçoit assez vite le circuit corticoviscéral : l’image de simone agit sur la rétine de Pierre, qui « informe » l’hypophyse, laquelle sécrète les gonadostimulines dont l’activité met en état de fonctionnement tout le système réflexe de l’accouplement. Le psychanalyste qui réussirait à capturer Simone au moment où celle-ci vient de désirer Pierre ne manquerait pas, de son côté, d’expliquer son désir par sa relation à ses propres parents, par sa biographie enfantine, ses premières révélations intimes et l’image de l’homme déposée dans son inconscient par de lointaines et ténébreuses intériorisations.

Le biologiste a ses raisons que le psychanalyste peut ne pas connaître. Il déclenche chez la chatte le réflexe d’acceptation du mâle en piquant dans le cerveau de celle-ci le plancher du 4e ventricule ; le chirurgien qui réalise chez l’homme une intervention de psycho-chirurgie modifie également le comportement sexuel, de même que le médecin traitant lorsqu’il injecte des hormones. Le désir peut être influencé, en plus ou en moins, par toute modification du milieu intérieur, nous dira le biologiste; et par toute modification du milieu extérieur, du vécu et de l’histoire personnelle du sujet, ajoutera le psychanalyste. Si, dans quelques années, Simone vient à être privée de ses ovaires, elle désirera Pierre sans doute différemment, mais elle le désirera encore. Elle pourra même le désirer davantage si son enrichissement affectif antérieur l’y a préparée et s’il est intervenu dans son existence des changements favorables. Par contre, nous pouvons imaginer une Simone née sans ovaires et élevée dans une île déserte, elle serait sans désir et sans contre-désir, elle serait asexuée. Les différents facteurs de développement interne et les divers éléments de l’éducation font de notre désir ce qu’il est. Nous ne pouvons davantage les dissocier que nous ne pouvons intégrer un désir sans corporéité ou sans historicité. Notre désir est à notre image : corps et âme confondus, non seulement sexuel, mais génital. Le « sexe dégénitalisé » souhaite, mais ne désire pas.

Entre le besoin et le désir, nous croyons savoir que de notables différences ont été individualisées par les philosophes à partir de la notion de tendances ou à partir de la psychologie des instincts. Nous serons plus grossier dans nos différenciations en disant tout simplement que le désir est personnalisé et qu’il est l’objet d’un choix délibéré. Il serait inexact de dire que l’animal a des besoins et l’être humain des désirs : l’animal « personnalise » et l’on a décrit de véritables mariages chez les oiseaux, voire chez des mammifères élevés conjointement. L’animal « choisit » aussi et nous voyons ici quels peuvent être les aléas d’une « sexologie comparée » qui supputerait que nous puissions vivre de l’intérieur les conduites animalières.

Certes, il est peu probable que l’animal se choisisse désirant, comme dirait Sartre, mais comment Pierre s’est-il choisi? Pierre n’a-t-il pas répondu au message de Simone et, en la préférant parmi ses amies, ne s’est-il pas choisi, lui, avec Simone et non pas avec telle autre? Double dialectique, qui va du toi au moi et revient en ‘feedback’. Peu nous importe ici le choix qu’a fait la chatte! Il ne nous apporte rien, absolument rien.

Lorsque Pierre désire Simone, dans cette rencontre sexuelle qu’il anticipe, il la veut à lui, et telle est la tentation de la possession, mais il se veut à elle; il la veut également elle par lui, tandis qu’elle le désire lui par elle. Dans cette double tentative du moi par toi et du toi par moi, se trouve l’ultime excuse de tout ce qu’il y a d’accaparement dans la caresse et dans la séduction. Car, il faut bien convenir avec Sartre qu’il existe dans la séduction une tentative d’appropriation de la liberté d’autrui, comme dans la caresse une recherche de captation de la chair de l’autre,

La joie de Pierre lorsqu’il se choisit comme séducteur n’est pas dénuée de la satisfaction de se voir lui-même dans son pouvoir et courbant sous sa loi la défense de Simone : seule la tendresse peut ici le sauver du sadisme et du vain ridicule de la toute-puissance.

C’est ici, au niveau de l’expérience amoureuse, que le désir se fait attente et l’attente désir. La joie se développe dans la simultanéité du désir et dans la réciprocité du don. Elle est anticipation du don. Le désir ne saurait se suffire à lui-même, se consumer dans l’instant désirant. Désir du désir, le strip-tease, décantation à vide de la conscience désirante. Ici pas d’anticipation et pas de prévision du don. L’actrice se fait chair, mais non pour la chair, seulement pour la vision. Le spectateur se fait désir, mais, se refusant le plaisir, il se donne à lui-même un succédané de l’action forte au prix le plus bas de l’imaginaire. Finalement il est bien aise de s’en tirer à si bon marché. Divertissement sexuel, non sexué.

Peut-on positivement, au point où nous en sommes, redéfinir le désir?

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