lundi 25 juillet 2011

VIOLENCE FAMILIALE 24e partie

Discours et mythes

Certains discours ou mythes nourrissent la position de victime, en particulier ceux qui « responsabilisent » la femme violentée. Cette dernière se voit définie comme une personne ayant un comportement pathologique et qui désire inconsciemment être agressée. Une masochiste. L’analyse du problème se termine là et le vieux mythe continue.

Un deuxième mythe consiste à rendre la femme responsable de la situation. N’aurait-elle pas provoqué l’agresseur par ses paroles ou son comportement? Voilà comment on ouvre la porte à des analyses qui justifient la perte de contrôle de l’autre. Ce discours est encore bien souvent présent dans l’entourage de la femme battue, ainsi que chez certains professionnels directement impliqués. Le système légal s’obstine à rechercher des comportements de provocation chez la victime. La femme battue, comme la femme violée, porte, aux yeux d’un grand nombre d’individus, la responsabilité d’avoir provoqué l’agression. L’horreur d’être violentée se retourne ainsi contre la femme, la contraignant, une fois de plus, au silence. La tolérance sociale du problème et la protection de l’agresseur se perpétuent donc par une absence de dénonciation.

Elle ne veut pas s’en sortir puisqu’elle retourne avec lui Encore un discours qui culpabilise les victimes. Cette réaction met en évidence l’incompréhension et l’interprétation négative du processus évolutif des ruptures. Si la victime retourne avec son partenaire violent, c’est parce qu’elle manque de confiance en elle, ou parce qu’elle craint de se retrouver seule avec ses enfants, sans ressources financières. De plus, elle ne connaît pas ses droits. Ce geste de retour devient pour l’entourage, la preuve qu’elle ne veut pas s’en sortir. La femme battue qui revient avec son conjoint se juge elle-même sévèrement et oublie de considérer les découvertes qu’elle a pu faire sur elle-même ou sur les ressources du milieu. Elle s’efforce alors souvent de tolérer davantage les différentes manifestations d’agression avant de quitter à nouveau son partenaire. Elle sait qu’elle a perdu des appuis dans son réseau familial et qu’elle ne sera pas prise au sérieux à la prochaine tentative de rupture. Le jugement sévère dont fait l’objet le processus évolutif des ruptures renforce la tolérance de la victime à la violence.

Ces mythes et ces préjugés, repris par l’entourage, contribuent à isoler la femme battue et renforcent sa situation de victime. Ces discours ont pour but de maintenir, au détriment de la femme battue, la cellule familiale qui garantit l’ordre social et assure le maintien du système économique.

Les Stéréotypes féminins

Nous ne reprendrons pas ici tous ces stéréotypes. Nous résumerons uniquement les comportements, dictés aux femmes qui augmentent leur passivité : l’interdit d’exprimer leur colère, qui les incite à retourner cette énergie contre elles-mêmes; l’oubli de soi, la douceur et la passivité, qui augmentent leurs zones de dépendance vis-à-vis de leur conjoint. Ces comportements placent les femmes dans une situation de dominées puisqu’elles n’apprennent pas à affirmer leurs désirs ni leurs besoins. L’apprentissage de la non-affirmation, liée au rôle féminin, crée chez les femmes un sentiment d’incapacité face à leur vie et à leur entourage. Les femmes ne s’accordent pas de pouvoir sur leur vie et délèguent cette responsabilité à leur conjoint.

Tout l’apport des stéréotypes féminins – et leur intégration – maintient la femme violentée dans une position de victime. Les stéréotypes sexistes se réfèrent à des modèles de comportements rigides. Ils servent à reproduire des rapports de domination d’un sexe sur l’autre. Dégageons quelques notions qui favorisent ce que Walker appelle l’incapacité apprise, c’est-à-dire l’intégration d’expériences qui font croire à une personne qu’elle ne peut s’en sortir, malgré tous ses efforts et ses actions. Ce type de comportement qui découle d’un sentiment d’incapacité à contrôler sa vie, s’apparente à celui qu’engendre l’intégration des stéréotypes féminins. C’est dans cette optique que Ball et Wyman considèrent même que la position de victime, chez les femmes, correspond à une sursocialisation des stéréotypes féminins. Les femmes battues ont donc une incapacité à s’affirmer de manière positive.

De façon générale, les femmes croient qu’elles doivent se réaliser à l’intérieur d’une union. Elles ne voient leur existence qu’en dépendance avec celle d’un homme. Ainsi, elles se minimisent en tant qu’individu, ne croyant pouvoir se réaliser qu’à travers l’autre. Ceci place la femme battue devant un échec considérable lorsqu’elle perd l’entité que constitue, pour elle, le couple. Cette vie de couple la définissant, socialement, comme une personne. Ainsi, l’échec du mariage devient un échec de vie. Une telle perspective contribue à rendre acceptable à la femme sa position de victime car elle affirme peu ses besoins et centre sa réalisation personnelle sur la réussite du couple et de la famille.

En conclusion, la femme battue appartient à toutes les classes de la société. Elle vit les mêmes sentiments de honte, de peur et de culpabilité, quel que soit son niveau de scolarisation ou son statut social. Sa tolérance à la violence est influencée par ses expériences antérieures d’enfant battue ou de témoin de violence. Ses réactions au climat de violence se font en fonction de son degré d’intégration des stéréotypes féminins. Finalement, l’influence des discours sociaux prônés par son entourage immédiat joue un rôle important dans les risques qu’elle prend pour mettre fin à sa situation de victime. C’est dans cette perspective qu’il faut voir la femme battue comme n’ayant, a priori, aucune caractéristique pathologique.

En plus de cette analyse, il s’avère essentiel de bien connaître les effets de la violence chez un individu. Ce n’est pas par hasard qu’un grand nombre de professionnels confondent les conséquences de la violence avec la personnalité de la victime. On retrouve des femmes déprimées parmi les victimes de violence. La dépression est une conséquence de la violence, et non une caractéristique de la femme battue. N’oublions pas qu’un vécu de violence entraîne une diminution de l’estime et de la confiance en soi. Les séquelles émotives et psychologiques peuvent également occasionner des difficultés d’ordre mental et de comportement.

La femme battue doit être vue comme une personne en constante situation de survie. Elle fonctionne comme si elle était en état de siège. Hilberman décrit ce fonctionnement – elle sursaute lorsque le téléphone sonne, manque de concentration, surveille les portes, etc – comme étant le syndrome de la femme battue. Elle appréhende la naissance des tensions, des frustrations de son partenaire et tout événement qui pourrait déclencher sa violence. Les victimes connaissent bien tous les indices qui annoncent une crise. Il ne faut donc pas minimiser les capacités personnelles des femmes violentées. Même si elles semblent démunies, elles trouvent un nombre impressionnant de moyens pour survivre et maintenir la cellule familiale, pour désamorcer certaines crises et pour protéger leur vie. Elles sont pleines de ressources, mais les utilisent pour réagir face à l’autre, et non pour elles-mêmes. À partir du moment où la victime s’accorde le droit de s’occuper d’elle prioritairement, il est impressionnant de constater ce que ses capacités personnelles peuvent faire.

La confiance dans les ressources personnelles des femmes empêche les intervenantes de recréer avec la victime, une relation de pouvoir. La femme battue devient l’experte de la connaissance de son problème. L’intervenante ne risque pas de tomber dans le piège de la prise en charge, ce qui n’exclut pas pour autant qu’elle accompagne et soutienne la femme battue dans sa démarche. Dans la relation d’aide, la « victime » peut donc reprendre du pouvoir sur sa vie et utiliser son potentiel pour elle-même.

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