dimanche 31 juillet 2011

VIOLENCE FAMILIALE 26e partie

Cycle de violence

Bien que ce concept ne soit pas nouveau, il doit être expliqué car il permet de saisir le sentiment d’impuissance des femmes violentées, de voir comment l’union du couple se maintient, et de percevoir l’engrenage dans lequel se retrouve la victime. Cette information revêt une grande importance, un grand nombre de femmes battues ne parvenant pas à identifier ce cycle de violence et se croyant masochistes parce qu’elles aiment leur conjoint.

Les trois phases de violence

La première phase se situe à la période des tensions. À l’origine, il y a des oppositions dans le couple. Des tensions existent donc entre les partenaires et elles s’accumulent. De son côté, l’agresseur vit des frustrations dans différents domaines de sa vie (au travail, sur le plan social, affectif) et ne parvient pas à les verbaliser ni à s’en libérer. Progressivement, les conflits augmentent. Ils peuvent être alimentés par un stress supplémentaire, une situation frustrante vécue au cours de la journée, ou encore un événement décisif qui se produit au sein même de la famille (perte d’un emploi, annonce d’une grossesse, décès d’une personne importante pour l’agresseur, chicane entre les enfants, souper raté, etc). L’agresseur ressent de l’anxiété, mais ne parvient pas à l’exprimer et à l’assumer. Pour cacher ses angoisses, il a recours aux violences verbales. La victime appréhende immédiatement une crise de colère chez l’agresseur et réagit en se comportant plus nerveusement. Cette réaction de la victime est récupérée par l’agresseur qui ressent ses frustrations comme étant à nouveau justifiées.

Progressivement, il commence à menacer sa partenaire (ce sont les menaces d’agression qui permettent d’identifier les couples où les conflits se règlent par la violence). Il exprime directement son désir de la battre. Cette phase fait partie de l’étape au cours de laquelle l’agresseur se désensibilise à la victime, la plaçant au rang d’objet en la dépersonnalisant. Toutes les violences verbales réduisent la valeur personnelle de la conjointe. Cette dernière devient un objet de mépris et l’homme violent, en augmentant ses remarques dénigrantes, commence à s’autoriser à passer à l’acte. La victime réagit en se repliant sur elle. Ce geste est interprété par l’agresseur comme étant un consentement face à la poursuite de l’escalade. Finalement, il trouve une justification pour exercer des sévices corporels punitifs sur la victime qui devient, à ses yeux, responsable de sa perte de contrôle.

Alors commence la deuxième phase du cycle de violence. L’agression et l’intensité de l’acte augmenteront à chaque récidive puisque l’agresseur n’a jamais réglé les difficultés qui l’amènent à perdre le contrôle. Il faut noter qu’un grand nombre d’hommes violents perdent complètement le contrôle d’eux-mêmes lorsqu’ils frappent, ce qui contribue à augmenter la gravité des blessures. Hofeller évalue à 44% le nombre de cas où l’agresseur n’est plus conscient de ce qu’il fait. Mais cet état ne justifie, en aucun cas, l’acte posé.

Au cours de l’éclatement de sa violence, la libération des tensions de l’agresseur est en fonction de l’énergie physique déployée en frappant. Dès qu’il cesse son agression, il prend conscience qu’il pourrait perdre sa partenaire à cause de cet événement. À ce moment, certains agresseurs regrettent leur acte, certains autres ne vivent aucune culpabilité, mais tous craignent la perte de leur partenaire. La relation est effectivement en péril puisque la victime risque de rejeter son partenaire. Ils tenteront donc de la garder auprès d’eux.

Puis s’amorce la troisième phase du cycle, la période de rémission. L’agresseur a besoin de sa victime pour combler ses besoins affectifs, nourrir son image personnelle et pour conserver sa position de domination. Il va donc mettre tout en œuvre pour retenir sa conjointe près de lui. Il fera toutes les promesses nécessaires (consulter quelqu’un pour son alcoolisme, appeler un organisme pour hommes colériques, etc) dans le but de mettre un terme à ses pertes de contrôle. Il jurera que c’est la dernière fois qu’un tel événement se produit et avouera qu’il a dépassé les limites. Il sera très persuasif dans ses déclarations, car il est sincère dans ce moment d’affolement. Sa peur de perdre sa victime est tellement grande qu’il modifiera ses comportements pendant cette période du cycle de violence. Il ne peut se permettre de perdre sa source affective et il craint de se retrouver seul.

Cette phase de rémission peut débuter immédiatement après l’agression ou peu de temps après. La femme battue, qui est en état de choc, émotivement vulnérable, est sensible aux verbalisations de son partenaire. Celui-ci se montre chaleureux pendant cette séquence du cycle. Il sera présent à sa conjointe et à sa famille, fera des cadeaux, réalisera des promesses faites auparavant (acheter la bicyclette promise à leur enfant, visiter la belle-famille, faire une sortie prévue depuis longtemps). Il devient le mari et le père souhaités. Il tiendra ce rôle tant que la relation de couple ne sera pas consolidée. Cette phase du cycle de violence peut durer plusieurs jours, semaines, mois, voire années. Elle n’est donc pas identifiée par les victimes comme une phase cyclique, mais comme une nouvelle réalité. Un certain temps s’écoulera avant que la victime saisisse que cette expérience s’insère dans un ensemble.

Elle procure au couple une période particulièrement riche sur le plan affectif et renforce la fusion entre les partenaires. L’homme se sent en sécurité puisqu’il est aimé et il éprouve un sentiment de pouvoir, Ayant quelqu’un à dominer. La femme violentée reçoit de l’affection et se sent reconnue comme individu, son partenaire lui accordant de l’attention. Elle a donc des preuves concrètes que son partenaire l’aime. Cette phase de rémission permet à la victime d’oublier l’agression et de croire aux changements annoncés par l’agresseur. C’est pourquoi, il est difficile de travailler directement la violence conjugale avec une femme qui vit cette période de rémission. La violence devient, pour elle, une situation passée, terminée. Tous les jours, n’a-t-elle pas la preuve que son conjoint a changé. Nous verrons, ultérieurement, les objectifs particuliers de l’intervention faite à cette phase du cycle de violence.

La rémission devient donc un moment privilégié dont la victime se souviendra. Lorsqu’elle sera à nouveau victime de mauvais traitements, elle s’accrochera, pour garder l’espoir, aux souvenirs vécus lors des phases de rémission. Le sentiment qu’elle a d’être aimée naît au cours de cette période spécifique du cycle de violence. Sa mémoire enregistre ces moments et ne retient pas ceux des périodes d’agression. En effet, elle perçoit chaque agression comme un événement isolé et l’ensemble des récidives ne forme pas un tout pour elle. Cette censure est un mécanisme de défense qui lui permet de survivre et d’espérer encore. Ce comportement bloque sa compréhension du cycle de violence. À partir du moment où elle le saisit dans son quotidien, la victime additionne ses pertes personnelles (émotives, psychologiques, physiques) consécutives aux agressions. L’inverse a le même effet. La femme violentée, qui accepte de voir les agressions dans leur globalité, en considérant chaque incident de violence et toutes les pertes personnelles subies, prend conscience du cycle de violence.

L’agresseur verra aussi ses pertes de contrôle comme des situations isolées et les associera à un événement extérieur et à la victime. C’est en acceptant de voir l’ensemble de son comportement qu’il pourra prendre conscience de son problème de violence. Toutefois, tant qu’il refusera de se sentir responsable, il donnera sans cesse, pendant la phase de rémission, la même explication pour excuser sa perte de contrôle : c’est la victime qui a provoqué sa fureur. Au cours de cette « lune de miel », il trouvera les moyens nécessaires pour convaincre doucement sa victime qu’elle a provoqué son irritabilité : elle le contrarie lorsqu’il arrive fatigué le soir, elle lui présente un repas qu’il déteste, elle ne contrôle pas la turbulence des enfants. La femme violentée intériorise ces messages et les fera siens. La consolidation de la relation de couple s’effectue donc sur les mêmes bases de domination. Le cycle recommence : les tensions réapparaissent progressivement, elles se termineront par une agression puis par une phase de rémission qui maintiendra l’existence du couple.

Chaque cycle complété provoque chez la victime, qui en a vécu les trois phases, une diminution de sa confiance en elle. Son estime de soi subit également une baisse. Son insécurité augmente ainsi que sa vulnérabilité. De son côté, l’agresseur perdra plus rapidement le contrôle. Ses récidives s’accroîtront en intensité et les périodes de rémission seront de moins en moins longues. Cette escalade doit être perçue dans son entité. Lorsque vous aidez une femme violentée, dites-vous qu’elle a vécu déjà plusieurs cycles de violence avant de demander de l’aide et qu’elle vous arrive avec un certain nombre de pertes personnelles. Une étude faite auprès des services policiers démontre que certaines femmes battues ont fait appel à la police jusqu’à 35 fois avant de s’en sortir. En général, elles font leur demande d’aide immédiatement après l’agression. Elles arrivent mobilisées et en période de déséquilibre. Cet appel ne signifie pas que la victime n’est plus sensible à la rémission. Elle doute d’elle-même et elle a peur de se retrouver seule et démunie sans son partenaire. Si elle a coupé la relation avec l’agresseur, celui-ci multipliera ses tentatives pour la récupérer et réamorcer la rémission, parce qu’il craint de ne pouvoir survivre sans sa partenaire. La fin du couple peut signifier, pour certains hommes, la fin de leur vie. C’est pourquoi certains agresseurs font des tentatives de suicide lorsqu’ils perdent leur conjointe envers laquelle ils nourrissent une grande dépendance affective.

Dans tout processus de violence, ce cycle se reproduit. L’agression suit une courbe ascendante, au niveau de la gravité des actes de brutalité. Voyons de quelle façon s’opère cette escalade.

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