jeudi 4 août 2011

VIOLENCE FAMILIALE 27e partie

Escalade de la violence

La première étape de la violence est subtile et fait l’objet de beaucoup de raffinement. C’est l’agression psychologique. Elle consiste à atteindre directement l’estime de soi de la victime. L’agresseur ridiculise les réalisations de la victime. Il ignore sa présence, il ne porte pas attention à ce qu’elle dit et ne tient aucunement compte de ce qu’elle ressent. Il sème le doute lorsqu’elle émet une opinion. Il prend en charge certaines fonctions, prétendant qu’elle n’a pas les capacités de les remplir – il gère le budget familial, il contacte des organismes sociaux, ou encore il assure l’animation des conversations avec des amis ou des personnes extérieures au réseau familial. L’agresseur rit dès que la victime prend une initiative, amenuisant ainsi l’action réalisée. Il compare les réalisations de sa partenaire à celles d’autres personnes qui font figure d’autorité dans le domaine. Il corrige ou commence chaque action, geste ou réalisation de sa victime. Un tel fonctionnement n’apparaît pas comme une évidence de violence pour la partenaire, mais son effet est dévastateur. La victime se juge alors comme une personne étant incompétente dans plusieurs domaines, et craint de s’opposer à son partenaire.

Puis, la violence verbale s’installe. Elle renforce l’agression psychologique et augmente l’intensité du mépris. L’agresseur dénigre directement la victime. Il lui parle de son corps en employant des comparaisons offensantes. Il lui donne des surnoms qui la ridiculise. Il minimise l’importance de leurs rapports sexuels en comparant la victime à une prostituée. Il associe les comportements de sa conjointe à ceux d’une malade mentale. Il profère des menaces d’agression, d’homicide ou de suicide. Il crée un climat d’anxiété en décrivant les violences qu’il désire lui faire. Il la ridiculise en présence d’autres personnes. Il crie, lui parle fort en se tenant très près d’elle, il émet parfois des sons bruyants en s’approchant près de son oreille. Il se contredit et accuse l’autre de sa propre incohérence.

Ensuite, la violence physique commence. L’agresseur serre fort le bras de sa victime. Parfois, il utilise la forme du jeu pour contrôler physiquement l’autre (l’étouffer, la gifler, la mordiller, etc). Il lui tire les cheveux, la pince, la secoue, la pousse. Il continue en la frappant, la main ouverte. Par la suite, il emploie les poings, les pieds. Il a recours a des objets pour blesser : des allumettes, des couteaux, des bâtons, des fusils. Finalement, il cause des blessures permanentes. Il faut considérer les assauts sexuels, comme des blessures physiques – l’agresseur exige des rapports sexuels répétés, commet des assauts sexuels après une agression physique, oblige la victime à avoir des relations sexuelles avec d’autres adultes ou avec les enfants, la contraint à la prostitution.

Cette escalade se termine par l’homicide ou le suicide. Au Canada, de 1981 à 1985, 261 femmes ont été tuées par leur mari et 57 hommes ont été tués par leur conjointe. Dans certaines situations, il y aura meurtre de tous les membres de la famille et suicide de l’agresseur. Ces drames familiaux cachent une longue histoire de violence conjugale et familiale et sont en fait la résultante de l’escalade de violence : violence psychologique – violence verbale – agression physique et / ou sexuelle – homicide.

Voyons maintenant de quelle façon les victimes rompent la relation de violence.

Les ruptures

Le cycle de violence s’interrompt lorsqu’il y a rupture de la relation de couple. Le déséquilibre se produit, l’agresseur perd son objet d’agression et la victime se retire du rapport de domination. Pfouts a déjà classifié les différentes catégories de ruptures. Pour éviter de juger les apprentissages d’autonomie et les choix de la femme violentée, il est essentiel que vous connaissiez bien le processus de rupture. La femme battue met fin à la relation de couple pour que la violence cesse. Ce geste demeure, dans bien des cas, un geste d’espoir, un moyen pour inciter l’agresseur à changer ses comportements.

Une forte proportion de la clientèle des femmes violentées fonctionnent par ruptures évolutives. Chaque départ est une expérience qui lui sert à apprivoiser différentes facettes de l’économie. Ce type de rupture est un moyen pour acquérir la confiance en soi, découvrir les ressources existantes, éloigner le seuil des peurs (argent, société, solitude, monoparentalité, etc) et apprendre qu’il est possible de survivre sans la présence du conjoint. Le nombre de ces ruptures dépend des zones de dépendance de la victime. Évidemment, plus une femme dépend de son partenaire pour assurer sa vie (économique, affective), moins elle connaît son potentiel personnel. Elle doute donc plus qu’une autre de ses capacités pour combler ses besoins et ceux de ses enfants (la majorité des femmes battues quittent le domicile familial avec leurs enfants). Ainsi, la femme battue, qui avance selon un processus de ruptures évolutives, fait généralement partie du groupe suivant de victimes : elles ont une faible estime de soi, sont isolées, méconnaissent les ressources, ont peu de chance de se trouver un emploi, craignent la solitude, ont des difficultés financières, ont bien intégré les stéréotypes féminins et redoutent les nouvelles agressions de leur conjoint qui les pourchassent. Les étapes à passer sont nombreuses et ne peuvent être franchies en une seule fois. Telle est la situation d’un grand nombre de femmes battues.

Malheureusement, la femme battue ne perçoit pas ce processus de rupture comme une démarche évolutive. Elle vit un sentiment d’échec chaque fois qu’elle reprend la vie commune avec l’agresseur. Elle évalue son retour comme la preuve de son incapacité. Elle ne comptabilise pas ses acquisitions ni les découvertes qu’elle a faites lors de son départ. Cette analyse de la rupture peut avoir comme effet d’accroître la tolérance de la femme envers les agressions futures. Elle constate qu’elle n’a pas réussi à maintenir la séparation du couple et hésitera encore plus, avant de mettre fin à nouveau à la relation. L’insécurité de se retrouver seule est maintenant alimentée par la certitude qu’elle ne pourra jamais en finir avec son vécu de victime. Elle prendra donc encore plus de temps pour remettre en question sa vie auprès de l’agresseur.

De plus, l’agresseur met tout en œuvre pour confirmer l’échec de la victime lors de la reprise de l’union. Le retour renforce sa position. Il peut abuser physiquement de sa victime puisqu’elle lui revient de toute façon. Il a la preuve qu’elle ne peut se passer de lui et qu’elle n’a pas la capacité de s’auto-suffire. Cette confirmation de son pouvoir sur sa victime teintera dorénavant les diverses formes de violence et accentuera les violences verbales et psychologiques. L’agresseur s’attaquera directement à l’insécurité de la femme et renforcera son sentiment d’incapacité. Il étendra les zones de dépendance de la victime. Sous prétexte de prendre soin d’elle, il réduira ses secteurs d’autonomie. Par exemple, il contrôlera davantage les finances de la famille et incitera sa partenaire à demeurer à la maison, en affirmant qu’il assumera complètement le rôle de pourvoyeur. Ce contexte renforce son pouvoir et isole davantage la victime.

L’entourage immédiat de la femme battue porte également un justement sévère sur les retours de cette dernière. Ils lui retireront leur aide puisque, selon eux, leurs efforts ne sont pas récompensés. Celle-ci sait qu’elle perd des alliés lorsqu’elle met fin à la séparation conjugale. Son isolement risque donc de s’accroître et sa tolérance aux violences deviendra d’autant plus grande. Le jugement de ses proches, ajouté à celui qu’elle porte sur elle-même, renforce sa position de victime et nourrit son sentiment d’incapacité.

Ce jugement de désapprobation se retrouve également chez les professionnels. Ils interprètent les retours comme l’échec de leur intervention. Les femmes battues y sont sensibles. Elles perçoivent bien le désaveu des intervenantes face à leur retour à la vie de couple. Certaines femmes, par exemple, quittent la maison d’hébergement le soir ou la nuit, pour retourner avec leur conjoint sans en avoir informé les animatrices. Ou encore, elles retournent avec l’agresseur quand l’intervenante s’est absentée quelques jours. Les femmes ont senti que leur choix ne serait pas respecté et elles redoutent la désapprobation des professionnels. Il faut donc se poser la question suivante : qu’adviendra-t-il de cette femme lorsqu’elle devra chercher à nouveau de l’aide? Osera-t-elle se présenter encore devant les mêmes personnes? Sera-t-elle jugée lorsqu’elle demandera à nouveau de l’aide? (« Je vous l’avais bien dit! »)

Il est donc essentiel que vous saisissiez bien le processus évolutif des ruptures. Il est impératif d’utiliser ce geste de la victime pour l’aider à faire des acquisitions. La victime doit se sentir libre de faire ses choix. L’informer des remises en question qu’elle vivra sous peu fait partie de l’accompagnement. Vous la renseignerez sur le fait que les ruptures constituent un cheminement et un moyen de reprendre confiance en soi. Cette technique de prévision évite que la victime ne porte un jugement sévère sur elle-même. De plus, ce type d’intervention vous permet de demeurer attentive au rythme de la cliente. Finalement, cela vous permet de vous distancier du cheminement personnel de la femme battue. En comprenant clairement l’aspect positif des ruptures sans considérer que vous avez échoué dans l’intervention. Vous accepterez alors le pouvoir de décision des femmes et leur droit de cheminer à leur propre rythme.

Il faut bien avouer qu’il n’est pas facile de voir une victime retourner avec l’agresseur, quand on sait qu’il y aura récidive et aggravation des violences à cette occasion. Toutefois, vouloir modifier le rythme d’évolution de la victime ne fait que ralentir sa démarche personnelle et place cette dernière dans une relation de domination. Assurément l’intervention devient alors une forme de violence psychologique envers la cliente. Elle se perçoit comme un être de peu de valeur qui n’est même pas en mesure de prendre ses propres décisions.

L’expérience de rupture doit donc permettre à la victime d’obtenir les informations dont elle a besoin, le support nécessaire pour cheminer dans un climat propice, et une qualité d’accompagnement lui permettant de tirer profit de ses acquisitions.

Le deuxième type de rupture est celui qui correspond au départ fait à contrecoeur. Les femmes qui répondent à ce type de cheminement quittent le foyer conjugal après plusieurs années de vie commune. Elles vivent leur première rupture. Toutefois, elle sera définitive. En effet, elles ne reviennent pas sur leur décision. Ces femmes ont un certain âge et n’ont généralement plus de jeunes enfants. Leurs enfants sont plutôt à l’âge de l’adolescence. Ils joueront d’ailleurs, dans bien des cas, un rôle important dans la séparation. En effet, ils menacent de quitter le domicile familial si la situation de violence ne change pas. Cette menace renforce la peur d’avoir tout échoué, que ressent la femme violentée : sa vie de couple et son rôle parental. Elle va donc choisir les enfants puisque l’agresseur refuse de modifier sa position. L’attitude de protection qu’adoptent les adolescents constitue une autre pression. En effet, les jeunes protègent leur mère contre l’agresseur et ils commencent à avoir des altercations avec ce dernier, mettant ainsi en danger leur sécurité. La femme violentée craint alors davantage pour ses enfants que pour elle-même. Une fois de plus, elle pensera en premier aux enfants et envisagera une séparation pour contrecarrer ce nouveau danger. Les adolescents peuvent aussi adopter des comportements violents pour combler leurs besoins. Ainsi, ils ou elles agresseront leur mère. À ce moment, le constat d’échec et de perte devient très lourd et le départ du domicile familial apparaît comme l’unique moyen de survie. Ces avertissements et ces façons d’agir des enfants motivent la femme battue à rompre la relation conjugale.

Cette femme a longuement attendu avant de prendre sa décision. Ses nombreuses demandes d’aide lui ont permis d’atténuer sa culpabilité. En effet, elle a tout essayé pour sauver sa famille et maintenir sa relation de couple. Elle a entrepris de nombreuses démarches pour essayer de mettre fin à la violence : rencontres avec des psychiatres, avec l’Association des alcooliques anonymes, visites de médecins, etc. Elle a le sentiment d’avoir tout tenté en vain. Elle ne se sent pas responsable des actes de l’agresseur puisqu’elle a fait tout ce qui lui semblait nécessaire. De plus, l’âge des enfants et l’autonomie qu’ils commencent à manifester lui permettent de se sentir plus en sécurité quand elle prend sa décision. Elle part donc en ayant assumé, tel qu’elle le concevait, son rôle d’épouse et de mère. C’est donc à contrecoeur qu’elle met fin à la relation.

La dernière catégorie de rupture concerne un nombre plus restreint de femmes. La rupture rapide s’effectue principalement chez les femmes qui ont une bonne estime d’elle-même, de l’argent, des amis, un emploi, et facilement accès à des ressources. L’absence d’un passé de violence chez la femme est un autre facteur déterminant. Les femmes qui répondent à plusieurs de ces critères parviennent à réagir dès que l’agression se produit. Elles ne se questionnent pas sur le rôle qu’elles ont joué dans cette situation. Elles savent identifier la position de victime et elles ne se chargent pas de la responsabilité des pertes de contrôle de leur partenaire. Pour elles, le premier geste physique violent devient donc la limite de l’escalade de la violence.

La relation de couple se termine immédiatement après la première agression. Ces femmes garderont des séquelles de cette expérience de violence, mais elles possèdent les armes nécessaires pour demander de l’aide et pour trouver les moyens de soigner les pertes qu’elles ont subies au cours de cette épreuve.

Il est donc important de s’appuyer sur ces notions de base pour bien cerner la problématique des femmes violentées, avant d’intervenir. Des informations théoriques doivent soutenir les actions entreprises. Le lien entre la théorie et la pratique se retrouvera tout au long de la démarche. La première action définie sera l’intervention en situation de crise, c’est-à-dire l’entrevue consécutive au choc de l’agression.

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