dimanche 7 août 2011

VIOLENCE FAMILIALE 29e partie

Entrevue en situation de crise

Le contenu de ce chapitre traite seulement de l’entrevue en situation de crise. Cette entrevue, réalisée immédiatement après une agression, représente une démarche cruciale pour la cliente qui mobilise toutes ses énergies pour demander de l’aide. Elle est dans un état de choc. Elle se sent submergée par les émotions et par le danger qui la menace. Sa demande consiste donc en un appel au secours et elle en attend beaucoup. Elle a besoin d’une aide concrète pour se protéger, et aussi pour retrouver un état d’équilibre.

La cliente ne fera peut-être que cette demande d’aide-là. Ce qu’elle en retirera peut avoir un effet important sur sa mobilisation. L’expérience est donc vitale pour elle. L’intervention doit être appropriée, pertinente et efficace. En situation de crise, la cliente se présente comme une personne encore plus vulnérable, ce qui renforce l’impact de l’intervention. En tant qu’intervenante, vous ne pouvez pas vous permettre de faire d’erreurs, compte tenu de la vulnérabilité de la victime et du pouvoir qu’elle vous concède.

La femme battue en situation de crise ne peut souffrir de délai. Sa situation d’urgence nécessite une aide immédiate. Elle ne peut plus fonctionner à un tel niveau de tension, et tentera donc de trouver un soulagement immédiat. La solution pour laquelle elle optera risque d’avoir des conséquences sérieuses sur sa vie et sur sa sécurité.

Toutefois, cet appel à un nouvel équilibre crée une situation propice au changement. La mobilisation occasionnée par la situation de crise peut permettre à la clientèle d’amorcer des changements importants qui auraient nécessité, en d’autre temps, une longue démarche. Il faut donc utiliser cette énergie pour mobiliser la victime et l’inciter à agir selon son intérêt. Si cette énergie n’est pas immédiatement récupérée de façon positive, la cliente reprendra ses mécanismes de fonctionnement habituels. Le conjoint peut également amorcer une rémission qui occasionnerait des pertes considérables pour la femme ne négociant pas de nouvelles conditions de retour. Dans ce cas, elle risquerait d’attendre la crise suivante pour agir de nouveau, avec tout ce que cela représente de danger pour elle.

Bien qu’elle veuille modifier sa position de victime, elle craint d’abandonner ce qui composait son univers jusqu’alors et redoute que, sans respect pour son cheminement, vous exigiez d’elle qu’elle quitte son conjoint. Votre position sur la violence et sur l’aide que vous offrez doit être précisée clairement. Elle a besoin d’être rassurée sur le pouvoir qu’elle a face à ses décisions et sur celui qui lui revient dans la démarche suggérée.

L’entrevue de crise se fait seule avec la cliente. Si celle-ci se présente à l’urgence, elle passera directement du bureau du médecin l’entrevue dans la salle de consultation pour éviter d’éveiller les soupçons de l’agresseur. Si l’agresseur accompagne la victime et qu’il désire une entrevue, il sera reçu par un collègue. L’intervenant répondra à ses inquiétudes et incitera le client à verbaliser ses difficultés personnelles. La situation de violence ne sera pas abordée avant que la victime n’ait pris de décision, afin d’éviter une récidive de violence. Cette façon d’intervenir est présentée comme un processus régulier d’évaluation des demandes. Un minimum de sécurité est alors assuré à la victime. Elle reçoit l’assurance que tout ce qui se dira au cours de l’entrevue restera confidentiel. La cliente sera, naturellement, acceptée dans sa réalité et dans son vécu émotif. Ses paroles ne seront pas mises en doute. Elle n’a aucun intérêt à inventer son vécu de victime. L’entrevue ou l’appel téléphonique d’une femme en situation de crise a pour but de soulager ses tensions émotives et de répondre à ses besoins d’aide concrète. Pour ce faire, nous aborderons, dans ce chapitre, les objectifs précis de l’entrevue de crise. Les deux étapes de cette entrevue seront décrites ainsi que les rôles de l’intervenante. Voyons maintenant les objectifs spécifiques de l’entrevue en situation de crise.

Objectifs de l’entrevue de crise

Les objectifs de l’entrevue se réalisent en deux temps distincts; ils sont basés sur le besoin que la cliente a de retrouver un équilibre émotif et de recevoir de l’aide concrète; ils visent essentiellement à libérer et à abaisser les tensions émotives de celle-ci et à favoriser sa mobilisation.

Il est facile, pour l’intervenante, de tomber dans le piège d’une aide uniquement concrète. Ce type d’intervention valorise son sentiment d’efficacité, mais la femme battue se retrouve face à un éventail de démarches et de ressources qu’elle n’est pas forcément en mesure d’effectuer. D’une part, émotivement, elle n’a pas suffisamment apprivoisé ses peurs et ses angoisses pour affronter des situations inconnues et, d’autre part, ces différentes directives ne permettent pas à la cliente d’établir des priorités selon ses besoins réels.

Pour faciliter cette démarche, vous l’aiderez à se centrer en abordant avec elle, les principaux aspects de sa situation personnelle et vous utiliserez des moyens efficaces pour la soutenir. Elle doit parvenir à nommer ses inquiétudes, à identifier ses émotions et à reconnaître ses pertes personnelles. Elle prendra conscience de la manière dont ses mécanismes de défense la protègent contre certaines émotions difficiles à assumer. Elle découvrira que ses émotions sont fondées et légitimes. Finalement, elle tentera de reconnaître les justifications qu’elle se donne, dans sa position de victime. Voyons rapidement quels sont les principaux points à travailler au cours de cette entrevue.

Les Principaux Points à travailler

Répondre aux premières inquiétudes
Répondre aux premières inquiétudes de la femme violentée sera votre préoccupation de base. En tout premier lieu, elle doit trouver une réponse à ses principales peurs. Il est impensable de demander à la personne en crise de parler d’elle-même si elle redoute que l’agresseur n’entre dans la pièce ou si elle craint pour la sécurité de ses enfants laissés à la maison. Elle a besoin d’être rassurée. Parfois une information sur la sécurité des lieux suffit à alléger ses craintes. Si c’est nécessaire, une intervention d’urgence sera faite pour garantir la sécurité des enfants : aviser les services de la Protection de la jeunesse en sa présence et l’assurer de leur intervention ; demander l’aide des services policiers pour qu’ils interviennent. Dans les milieux ruraux, il peut être indispensable d’interrompre l’entrevue pour agir immédiatement auprès des enfants, si vous êtes la seule intervenante disponible.

La garantie de la sécurité physique est importante et il est essentiel d’en tenir compte. Lorsque la victime se sauve du domicile, elle cherche un lieu sûr où elle sera écoutée. Une fois cette demande élémentaire comblée, vous pouvez intervenir pour aider la victime à se centrer sur elle.

Préciser les sentiments
En situation de crise, la femme violentée se trouve souvent dans un état de confusion. Elle est totalement désemparée parce qu’elle ne sait plus comment réagir devant ce qu’elle vit et ressent. De plus, elle appréhende de se retrouver en face de quelqu’un qu’elle ne connaît pas. Elle est préoccupée par l’urgence d’agir pour elle-même et pour ses enfants (généralement, ils partent avec leur mère). Elle ne parvient pas à contrôler les émotions contradictoires qu’elle éprouve (colère et tristesse, haine et amour) et ses désirs sont également ambivalents. Elle veut partir, mais ne veut pas perdre son partenaire.

Votre intervention a pour but d’aider la femme battue à « se connecter » avec sa douleur émotive. Certaines femmes verbalisent pour la première fois les émotions reliées à une agression, elles ont donc besoin d’en parler en détail et en profondeur. Il faut prendre le temps d’explorer ce vécu puisqu’un grand nombre des défenses de la cliente tombent au moment de la crise. Elle censure moins ce qu’elle vit. Le moment est donc privilégié pour ouvrir une première « porte ».

Lors de cette entrevue, les sentiments qu’éprouvent les femmes battues rejoignent les six émotions-types, identifiées par Resnick. Elles sont amplifiées par la situation de crise.

L’impuissance

L’impuissance se vit à son paroxysme. La femme violentée est dépassée par la situation, elle n’entrevoit plus de solutions. Elle en a cherché, en vain. Elle a besoin d’exprimer ce sentiment d’impuissance, ce désir de tout abandonner et de ne plus être en état de siège. Vous lui rappelez, en temps opportun, qu’elle a tout essayé, qu’elle a investi beaucoup d’énergie pour que la violence cesse. Elle n’a rien à se reprocher. Vous exprimez clairement que les problèmes de violence appartiennent à l’agresseur.

Dans les positions que vous prenez, il est important de dénoncer les actes de violence et non l’agresseur. Elle éprouve encore des sentiments positifs envers lui. Il a ses qualités et le diminuer revient à dire à la victime que le fait d’aimer un tel homme est une preuve de manque de jugement, ce dont elle s’accuse déjà. Une telle position met la femme battue sur la défensive et elle reprendra rapidement toutes ses justifications pour le protéger. Voici quelques exemples qui dénoncent la violence sans s’attaquer à l’individu comme tel : « Ses pertes de contrôle sont inacceptables, les agressions commises restent injustifiables, il est entièrement responsable de la violence qu’il emploie. »

La Honte

Les femmes battues ont honte de se voir comme des victimes de violence conjugale. Elles se jugent très sévèrement et se punissent de leurs réactions de survie. Ne pas être parvenues à mettre fin à la violence les rend honteuses. De plus elles se sentent couvertes d’opprobre d’avoir subi et, en partie, enduré cette violence, en restant passives et en retrait. La tolérance dont elles ont fait preuve nourrit leur propre sentiment d’ignominie. Certaines violences sont ressenties comme étant plus déshonorantes que d’autres : les agressions sexuelles, les humiliations en public, par exemple. Parfois elles ont même été contraintes, sous la menace et par la violence, de commettre des actes dont elles ont honte : inceste, prostitution, vol, etc.

La femme battue apprendra que ce sentiment qu’elle ressent sert de moyen de contrôle à l’agresseur et garantit son silence. L’agresseur entretient cette humiliation en rendant sa victime responsable et en la dénigrant. Ainsi, la victime s’isole, ce qui contribue à augmenter le pouvoir de l’agresseur et l’effet destructeur de sa violence.

Une bonne partie de la honte des femmes violentées peut être réduite quand elles peuvent identifier qui, autour d’elle, tire profit de cette émotion : qui l’entretient et à quelle fin?

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