samedi 13 août 2011

VIOLENCE FAMILIALE 31e partie

L’Aliénation
L’agresseur joue avec sa victime : il ridiculise et tourne tout ce qu’elle dit et fait en dérision. Par son pouvoir absolu, il établit des règles et des normes d’appréciation qu’il modifie à son gré. La femme maltraitée n’a plus de point de repère pour se situer. Elle ne reçoit jamais de jugement sincère de l’autre. Comme elle tente de s’ajuster aux règles de l’agresseur pour réduire les frustrations de ce dernier et éviter qu’elles ne dégénèrent en violence, elle se retrouve alors dans une position constante d’aliénation. Ball et Wyman notent que cette situation discrédite les émotions et crée chez les femmes une impression de folie. En ce sens, il est important de ne jamais minimiser les sentiments qu’expriment les femmes.

Quels que soient les sentiments qu’exprime la cliente, vous devez les valider et en permettre l’expression. Vous donnez du support à celle qui éprouve de la difficulté à verbaliser ses émotions, en lui mentionnant que certains sentiments se retrouvent souvent chez les femmes battues. Ce type d’intervention permet parfois à la cliente de croire en la justesse de ses émotions.

Vous faciliterez l’évolution de la femme en situation de crise en suscitant l’expression de ces six émotions dont l’enchevêtrement et la confusion augmentent son inconfort et son déséquilibre momentané. L’atténuation des tensions ne peut se faire sans un travail sur le vécu émotif. C’est uniquement après cette étape que la cliente peut engager des actions concrètes et prendre une décision. Au cours de l’entrevue elle doit d’ailleurs être informée de cette étape, afin d’être sécurisée dans sa recherche d’une solution. Elle sait alors que son état de déséquilibre n’est que passager et qu’elle parviendra à une perception plus rationnelle, lorsqu’elle aura eu le temps de partager et d’éclaircir ses émotions. L’accompagnement du vécu que le support soit essentiel, il ne faut pas hésiter à toucher directement les sentiments présents et à mettre en évidence ceux qui ne sont pas clairement identifiés.

En intervenant sur le vécu émotif, vous constatez que la femme violentée parle souvent de l’agresseur, des enfants, de la situation de violence, mais que, dans bien des cas, elle éprouve une certaine pudeur à parler d’elle-même. Régulièrement vous reprenez le contenu de ses verbalisations en l’amenant à se centrer sur elle-même. Vous lui dites par exemple : « tu parles beaucoup des peurs des enfants, toi aussi, tu dois en ressentir de très grandes. Peux-tu essayer de «te connecter » avec ces émotions? Tu racontes toute une gamme d’événements de violence, ils ont dû te faire vivre des sentiments pénibles, non? »

Vous ne niez pas ses préoccupations immédiates, mais vous vous servez de ces informations comme « portes d’entrée » pour faciliter son implication personnelle. Cela aide la victime à parler progressivement de ses propres émotions et à les explorer de plus en plus profondément. Vous permettez à la cliente de les préciser et de les démêler. Elle apprivoise ainsi certains sentiments qui lui font peur.

Elle a survécu aux différentes violences en se censurant sur le plan émotif. Elle exprime parfois cette réaction de la façon suivante : « Depuis le temps que la situation dure, cela ne me fait plus rien. » N’hésitez pas à lui faire prendre conscience de cette règle de survie. Lui donner la confirmation qu’elle se protège de cette manière et qu’elle craint la douleur si elle « se connecte » avec ses émotions, lui permet de reconnaître l’existence de ses sentiments et de s’autoriser à les découvrir.

L’insistance que vous mettez à approfondir son vécu émotif crée un climat qui incite la femme battue à diminuer ses tensions en parlant de ses sentiments et en les vivant. Elle sent que vous êtes à son écoute et préoccupée par ce qu’elle vit. Progressivement, elle éclaircit ses diverses émotions et se les réapproprie. Cette première démarche représente une étape importante pour la femme battue qui a évolué dans un contexte où ses sentiments étaient ridiculisés, niés et exploités par l’agresseur.

Nommer les pertes personnelles
Les émotions peuvent être également abordées par le biais des pertes personnelles. Dans cette expérience de violence, la victime a perdu une partie de son estime de soi et de son autonomie, son intégrité psychologique et physique, ses idéaux personnels et familiaux, etc. En nommant ces pertes, la femme violentée peut identifier le vécu émotif qui leur est associé. Quelquefois, la peur de devoir abandonner un rêve traduit la peur de l’échec d’une vie : « Il m’est plus difficile d’abandonner mon rêve du couple et de la famille que d’affronter la peur de la solitude. » Cette perte fait surgir des émotions. Exploiter ces sentiments permet alors de rendre la démarche plus tangible et, dans certains cas, crée un contexte moins défensif.

Rappelez-vous que les blessures physiques peuvent permettre d’aborder les blessures émotives : « Ce qui est cassé en toi, les cicatrices que ton cœur porte douloureusement, etc… » Ces images aident à reconnaître les pertes émotives à leur accorder toute l’importance qu’elles prennent dans la vie d’une personne victime de violence.

Refléter les mécanismes de défense
Après avoir répertorié certaines émotions, la cliente, comme tous les être humains, se protège contre ses peurs par des mécanismes de défense. Elle redoute certains constats et appréhende certaines prises de conscience. La peur de l’inconnu et la peur de perdre le peu qu’elle possède l’amènent à vouloir éviter ce qui la menace dans son équilibre précaire. Elle tente donc de fuir et/ou de nier certaines émotions ou réalités.

Le but de l’entrevue de crise n’est pas de l’aider à rétablir l’équilibre antérieur. Cela ne suffirait pas à atténuer les difficultés vécues. Une nouvelle crise est probablement à envisager à plus ou moins brève échéance, si la victime ne profite pas de cette occasion pour modifier sa stratégie de fonctionnement. Elle vit une mobilisation importante pendant la crise, et il est donc urgent qu’elle se serve de cette expérience pour découvrir de nouvelles possibilités et réaliser le prix qu’elle paie sur le plan émotif pour maintenir la situation habituelle.

Les mécanismes de défense peuvent servir de signal à la cliente pour identifier ce qui la menace. Vous la mettez face aux mécanismes de défense que vous observez chez elle, en la soutenant afin qu’elle découvre ce qui fait l’objet de telles mesures de protection. De cette façon, elle pourra mieux évaluer ses choix : « Tu as déjà mentionné avoir pensé au suicide mais tu dis ne jamais ressentir de peine après les agressions. Même si tu nies les sentiments que tu éprouves, tes idées suicidaires te rappellent que tes sentiments sont bien là. Peux-tu essayer de trouver contre quelle douleur te protège cette négation? »

Décomposer et analyser ses schémas de fonctionnement lui permet d’approfondir ses sentiments. La démarche de la cliente risque alors de s’enrichir davantage puisqu’elle a accès à ses propres émotions.

Valider les émotions
Identifier et vivre les émotions qui sont liées à une situation de violence représente une démarche angoissante pour la femme violentée. Cette expérience est d’autant plus difficile qu’un grand nombre de victimes les font taire depuis un certain temps. Elles ont conscience de leurs émotions, mais elles se demandent si elles sont normales et justifiées. Parfois, elles essaient même de les atténuer pour éviter le désarroi. Vous devez donc soutenir fortement la cliente.

Vous lui dites que les émotions qu’elle exprime sont valables, afin qu’elle admette qu’elle a le droit de les vivre et de les libérer. Ainsi va-t-elle à la fois les apprivoiser et les explorer. Lui donner l’assurance que ses sentiments sont justes donnera confiance à la victime et la poussera à s’exprimer. Il en est de même des opinions qu’elle émet. Les reconnaître comme justifiées et pertinentes redonne confiance à la femme battue. Elle avance avec plus d’assurance et prend davantage de risques.

Identifier les explications qui la maintiennent dans une position de victime

La femme battue a tendance à trouver des raisons qui expliqueraient la violence de son conjoint : il est alcoolique, il est stressé ou malade, etc. Elle donne des justifications pour expliquer ce qu’elle vit et pour tenter de maintenir son équilibre personnel et celui du couple. Ces justifications lui servent de moyen pour survivre. Il faut les identifier et aider la cliente à les reconnaître pour pouvoir les approfondir avec elle par la suite. Vous devez donc découvrir, avec elle, leurs significations, distinguer celles qui servent l’agresseur, reconnaître celles qui la protègent contre ses peurs de changements et, finalement, mettre le doigt sur celles qui la maintiennent dans les stéréotypes féminins de dépendance et de passivité.

Dès que vous connaissez la logique de ses explications, il devient plus facile de situer l’ensemble du fonctionnement de la cliente et d’évaluer les mécanismes qu’emploiera l’agresseur pour provoquer la période de rémission. Vous êtes alors capable d’accompagner concrètement cette femme dans sa démarche puisque vous pouvez intervenir directement sur les explications qu’elle donne pour survivre.

En conclusion, travailler les principaux points de la situation personnelle de la victime nécessite donc une intervention centrée sur la cliente. L’exploration de ses sentiments et de son fonctionnement permet à cette dernière d’abaisser ses tensions émotives. Différents moyens peuvent être employés pour soutenir ce type de démarche.

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