mardi 13 septembre 2011

VIOLENCE FAMILIALE 45e partie

Récupérer ses émotions
Pour survivre, la femme violentée a bien souvent inhibé ses sentiments et censuré certaines situations empreintes d’émotions. Elle a également appris à ne pas laisser surgir les émotions qui risquent de rompre l’équilibre précaire de sa relation de couple, comme la colère et le sentiment de frustration. Elle sait que l’expression de tels sentiments risque d’irriter l’agresseur et de provoquer chez lui une crise de violence. Elle a donc parfois la sensation de ne plus éprouver certaines émotions. Une femme battue disait ainsi : « Si je devais ressentir toute la tristesse que j’ai cachée en moi, je pleurerais plusieurs jours sans arrêt. J’ai donc cessé d’éprouver de la peine. »

Favoriser l’entière expression des émotions permet à la victime de faire un premier pas vers la découverte d’elle-même. Pour réapprendre à s’estimer, la victime a besoin de se « réapproprier » ses émotions, de les affronter, de la raviver et de les exprimer. Cette démarche sur ses états émotifs favorise sa reprise de contact avec elle-même, ainsi que la découverte de sa sensibilité et de sa richesse intérieure. L’accès à ses sentiments permet à la femme victime de violence de se voir comme un individu à part entière, avec ses douleurs, ses pertes et ses capacités de survie. Elle parvient alors à rompre le silence, ce qui réduit déjà son sentiment d’impuissance.

Libérez la surcharge émotive favorise la mobilisation de la victime vers des actions concrètes qui mettront fin à sa situation de victime.

Les praticiennes craignent souvent, au début de leur intervention auprès de cette cliente, d’augmenter la souffrance des femmes battues en favorisant l’émergence de leurs sentiments. Cette crainte est celle du sauveteur et témoigne du pouvoir qui est associé à ce rôle. Une attitude de surprotection ne peut que confirmer à la cliente son impuissance et son incapacité. Cette dernière se voit privée des capacités dont elle a fait preuve pour survivre. Dans ce mode d’intervention, la praticienne occulte les sentiments présents chez la cliente. Le fait que cette dernière ne les identifie pas ne réduit en rien sa souffrance. L’énergie qui maintient ses mécanismes de défense ne peut être libérée. Il est donc important d’explorer le vécu émotif et de favoriser l’émergence des sentiments.

Avant de passer aux techniques permettant de favoriser l’expression des émotions chez la cliente, rappelons que les femmes battues éprouvent en général un grand sentiment d’ambivalence. Ce sentiment les habite pendant longtemps. Il est maintenu par leur tolérance à la violence, leur désir de faire quelque chose pour la faire cesser et leur peur de subir de nouvelles agressions. L’ambivalence reflète également le dilemme que vivent les femme battues, partagées qu’elles sont entre les rôles traditionnels (mère-épouse) et leurs besoins personnels. Les femmes battues ont de la difficulté à se situer émotivement par rapport à l’agresseur. La situation de victime intensifie ce sentiment. Quel que soit leur changement d’attitude envers l’agresseur, cela se retourne toujours contre elles et donne lieu à de nouvelles scènes de brutalité. Elles apprennent donc à hésiter et craignent toute modification de leur comportement envers leur partenaire. Ces expériences nourrissent l’ambivalence des femmes violentées, dans la moindre de leurs décisions. Finalement, l’ambivalence surgit surtout lorsque la femme battue est confrontée à sa survie et aux règles sociales de sa condition de victime. D’une part, elle sait qu’elle risque de mourir, d’autre part, elle est constamment acculée socialement à son rôle de mère, d’épouse et de victime.

Soutenir la femme battue dans son droit aux émotions
Lorsque la femme violentée peut enfin s’exprimer sur la violence qu’elle a vécue et que, pour la première fois, elle rompt le silence et se sent acceptée dans son discours de victime, beaucoup de ses sentiments perdus ressurgissent. Si elle réussit à les voir et à les identifier, elle se considérera comme une personne et non plus comme un objet d’agression.

La cliente a besoin de verbaliser les émotions que les agressions lui ont fait ressentir et qu’elle a annulées jusqu’alors. En la soutenant et en l’encourageant à libérer ses émotions, elle parvient spontanément à extérioriser ses sentiments les plus vifs : la peur, la honte, la culpabilité, l’échec. La colère et la révolte viendront par la suite. Vous créez un climat de confiance afin de rassurer la cliente dans sa démarche émotive. Pour ce faire, vous l’aiderez à se donner la permission de parler d’elle-même : « C’est important ce que tu dis, prends tout ton temps, accepte de prendre, pour toi, ce moment de rencontre. »

Progressivement, elle commencera à nommer ses blessures physiques, sexuelles et psychologiques. Il n’y a qu’un pas alors pour qu’elle verbalise les sentiments qui s’y rattachent. Vous maintenez l’échange au niveau émotif en aidant la cliente à demeurer centrée sur ces émotions par des interventions d’universalisation, identifiant les sentiments communs aux victimes, aux femmes, aux mères, par des interventions communs aux victimes, aux femmes, aux mères, par des interventions de support, validant les émotions exprimées, nommant les sentiments qui surgissent de façon non-verbale, reconnaissant la difficulté de vivre certaines émotions, par des interventions d’alliance, vous impliquant personnellement et dénonçant la violence, et par l’expression d’une solidarité, rappelant les normes de victimisation imposées aux femmes et les valeurs sociales qui les enferment dans le silence. Par ces interventions, vous répondez au besoin qu’à la cliente, dans l’exploration de ses émotions, d’être écoutée et acceptée comme une personne à part entière. Voici quelques actions clés qui favorisent l’expression des émotions. Vous reconnaissez que certaines émotions sont difficiles à vivre : « C’est vrai que ce n’est pas facile de laisser surgir toute cette tristesse….elle est tellement grande que, parfois, on redoute l’instant où elle se manifestera. » Vous devez parfois l’autoriser à vivre ce qu’elle ressent : « Essaie de ne pas contrôler l’émotion qui se manifeste. » L’aider à faire un constat : « Tu as peur de ce que tu vas découvrir en acceptant de penser à toi. » Il faut parfois « valider » certaines émotions : « Après un acte d’agression, il est normal de se sentir perdue et décontenancée. »

Pour alimenter ce qui a été amorcé sur le plan émotif, il peut être pertinent de résumer un événement auquel s’associe un sentiment déjà nommé par la cliente : « Tu devais te sentir blessée lorsqu’il te ridiculisait devant ses amis. » Dans le même ordre d’idée, « la reformulation de mots clés », qui sont porteurs d’émotions et reprennent les paroles de la cliente, peut inciter cette dernière à poursuivre ses verbalisations : « La peur de se retrouver seule en dehors de la famille fait partie de tes angoisses. »

Certaines interventions visent à centrer la cliente sur elle et à la ramener à ses émotions lorsqu’elle tente de les fuir : « Tu gardes le silence lorsque nous abordons la perte de tes amies. » Ces quelques techniques traditionnelles demeurent efficaces, si elles sont employées dans le contexte d’une intervention de type affirmatif et d’un climat de solidarité où n’existe aucune volonté inquisitrice.

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