jeudi 6 octobre 2011

VIOLENCE FAMILIALE 56e partie

La Presse,
Dimanche, 7 août 2005

Ces hommes victimes de violence

Mercure, Philippe

546 000 hommes victimes de violence conjugale au pays. Statistique Canada a récemment dévoilé des chiffres qui sont venus déboulonner un mythe : celui voulant que, dans un couple, c’est toujours monsieur qui agresse madame. Taboue, voire visible, la violence faite aux hommes n’est pas prise au sérieux. Résultat : si les ressources pour les femmes violentées et les hommes violents abondent, l’inverse n’est pas vrai. Portrait d’une réalité aux multiples visages.

‘Quand les policiers ont débarqué, j’étais en train d’étudier tranquillement. Ils ne m’ont jamais demandé ma version des faits, ils m’ont menotté et amené au poste. Ça a été un grand choc pour moi.’

Harcèlement, chantage, mensonges, insultes. Par peur de briser sa famille, Missillyo, 29 ans, a enduré l’enfer. Jusqu’en juin dernier, lorsque les policiers, au lieu de lui passer les menottes, l’ont reconduit chez un ami avec sa valise. Ils avaient enfin compris que l’homme n’était pas violent : c’est plutôt sa femme qui le harcelait.

Forcé de quitter sa maison, sa femme et sa petite fille de 3 ans, l’étudiant en pétrochimie a finalement trouvé refuge à la Maison Oxygène, où il tente de réorganiser sa vie. Attaché à la cuisine communautaire de l’établissement, il a accepté de raconter son histoire à la Presse.

‘Déjà, en Afrique, ma femme avait des comportements inadéquats. Elle m’insultait, insultait ma famille. Des choses que tu ne veux pas entendre, qui me blessaient beaucoup.’ En s’installant à Montréal en 2003 avec sa femme et sa fille, Missillyo espérait que les choses changeraient. En vain. Son épouse, raconte-t-il, rentrait à des heures impossibles, négligeait son enfant, fréquentait d’autres hommes.

C’est lors d’une soirée où Missillyo insiste pour avoir des explications que sa femme appelle la police pour la première fois. En voyant son mari menotté et emmené par les policiers, elle comprend tout le pouvoir qu’elle a au bout des doigts. ‘Je ne peux même pas compter le temps que je me méfie d’elle.’

La situation durera plus d’Un an. ‘Je me sentais responsable de ma femme et de ma fille, je ne voulais pas partir’, explique le jeune homme. Et les réseaux d’aide? ‘Je ne savais même pas qu’il y avait des recours.’

La Maison Oxygène est le seul centre au Québec qui héberge les hommes en difficulté conjugale et leurs enfants. Capacité d’accueil : sept pères, avec ou sans enfants. Nombre d’hommes victimes de violence conjugale au pays, selon un rapport de Statistique Canada publié à la mi-juillet 546 000.

Yvon Lemay, coordonnateur de la maison, affirme qu’il refuse jusqu’à deux pères par jours depuis la douzaine d’années qu’il travaille à l’organisme.

« C’est un peu plate quand des travailleurs sociaux t’appellent et te disent qu’ils ont un père avec un enfant dans la détresse la plus totale qui ne sait pas où aller, et que la seule chose qu’on peut lui dire c’est : Ben, on n’a pas de place, alors vas-y mon gars, ne te suicide pas et bonne chance », dénonce-t-il.

Au cours des cinq dernières années, 6% des Canadiens qui avaient déjà été mariés ou avaient vécu en union libre on été victimes de violence conjugale; presque autant que les femmes, chez qui le taux s’élève à 7%.

Cette violence est souvent psychologique.

« On voit beaucoup de dénigrement, de harcèlement », explique Yvon Lemay. Mais il arrive aussi que les partenaires passent de la parole aux actes. Et là, la violence a un sexe. Selon Statistique Canada, les hommes se font plus souvent mordre, gifler ou frapper par leur partenaire que les femmes. Ils sont aussi plus nombreux à encaisser des coups de pied et à se faire lancer des objets (voir encadré).

Les victimes féminines restent cependant deux fois plus nombreuses que les victimes masculines à subir des blessures durant les disputes conjugales, trois fois plus susceptibles de craindre pour leur vie et deux fois plus susceptibles d’être victimes de plus de 10 épisodes violents.

Ceux qui connaissent ce secteur, eux, jurent avoir vu des hommes dans un piètre état.

« J’ai vu des fourchettes plantées dans des cuisses, des yeux au beurre noir. Un jour, un gars de 5 pieds 2 pouces bâti comme une armoire est arrivé ici tout égratigné, en sang. Il s’était littéralement fait déchirer son linge sur le dos », raconte Yvon Lemay.

« Les femmes compensent leur différence de force musculaire car, en moyenne, il existe une différence de force musculaire en utilisant des objets. Vaisselle, couteau, tasse de café, rouleau à pâtisserie. J’ai même déjà vu un homme avec l’empreinte d’un fer à repasser sur le ventre », raconte Yvon Dallaire, psychologue et auteur du livre La violence faite aux hommes. Une réalité taboue et complexe.

Selon Yvon Lemay, il faut aussi arrêter de croire que la violence sexuelle n’est que le lot des femmes.

« Des gars qui, par manque de confiance en eux, vont accepter de se laisser faire des choses par une femme pour ne pas la perdre, ça existe probablement beaucoup plus souvent qu’on pense », croit-il.

C’est que les hommes sont plus portés à cacher la violence dont ils sont victimes que de l’étaler au grand jour. » Demander de l’aide est très difficile pour un homme. C’est un aveu d’impuissance. Et les mots impuissance et gars, ça ne va pas très bien ensemble », dit Yvon Lemay.

« Quand on parle d’hommes battus, on trouve ça risible. On est encore porté à croire que l’homme, parce qu’il est plus gros, est plus méchant, et que la femme, parce qu’elle paraît plus fragile, est une victime », croit quant à lui Yvon Dallaire.

Une attitude que connaissent bien les résidants de la Maison Oxygène. » Les gens trouvent ça drôle, c’est sûr. À l’école, les gens me demandent : Tu retournes dans ta maison d’hommes battus? » dit Missillyo.

Le tabou, par contre, ne frappe pas que les victimes.

« C’est tellement honteux, c’est tellement difficile pour les femmes d’admettre qu’elles font des choses comme ça. Ce n’est tellement pas beau! Ce qui est valorisé chez une femme, c’est l’image de la douceur. C’est pour ça que c’est si difficile. »

Marise Bouchard est psychothérapeute. À la Maison de la famille de Québec, elle donne un atelier intitulé La femme et son agressivité. Une agressivité qu’elle connaît bien : elle-même a agressé ses partenaires lorsqu’elle était plus jeune, allant même jusqu’à menacer son conjoint de l’époque avec un couteau alors qu’elle n’avait pas encore 20 ans.

« À un moment donné, je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose qui ne marchait pas avec moi. Et je ne voulais pas passer ça sur le dos des autres. » Armée de livres de psychologie populaire, Mme Bouchard a alors entrepris un long travail sur elle-même. » J’ai travaillé pendant 15 ans toute seule de mon bord », confie-t-elle.

Si Marise Bouchard a réussi à maîtriser seule sa violence, ce n’est pas le cas de Sylvie Turgeon.

« Sans les groupes d’entraide, j’aurais tué quelqu’un. C’est très clair dans ma tête, tôt ou tard j’aurais tué quelqu’un. C’est comme traversé un boulevard les yeux fermés : tu ne peux pas toujours être chanceuse. »

« Quand je buvais, la paranoïa s’emparait de moi. La jalousie, raconte-elle. Je faisais des crises, j’ai battu des gens, j’ai sauté sur eux. Il y en que j’ai presque heurtés en voiture, j’ai brisé leurs objets. Des choses terribles. »

Dans son cas comme dans la plupart des autres, croit-elle, des problèmes d’alcool et de drogues étaient étroitement mêlés à celui de la violence. Une affirmation qui trouve écho dans les données de Statistique Canada : les personnes dont le partenaire est un grand buveur, au moins cinq consommations plus de cinq fois par mois – risquent six fois plus d’être victime de violence que les autres.

« La dernière fois, je faisais des plans pour tuer mon conjoint. Là, j’ai eu peur. Je suis allé dans un centre de crise et je leur ai dit : Si vous ne faites pas quelque chose, il va y avoir un meurtre dans le journal. »

Cette violence des femmes, Marie-Andrée Bertrand aussi la connaît bien. La criminologue a écrit un livre, Les femmes et la criminalité, où elle dévoile des chiffres troublants. En 1976, les femmes étaient accusées d’un crime sur 10. Un quart de siècle plus tard, cette proportion a presque doublé. Bref, si la criminalité en général diminue, les femmes, elles, commettent plus de crimes qu’avant. Et ces crimes sont plus violents que par le passé.

Mais la réalité de la violence conjugale envers les hommes est si peu ancrée dans les mentalités que même la grande spécialiste s’est laissée prendre. L’année dernière, Mme Bertrand a pris connaissance de chiffres montrant la parité des plaintes de violence conjugale envers les hommes et les femmes.

« Je n’y ai pas cru. J’ai même contredit publiquement une étudiante qui avait présenté ces chiffres lors d’une réunion scientifique. J’ai été obligée d’aller aux sources et de faire mon meaculpa », avoue-t-elle, tout en tenant à préciser que les conséquences de la violence demeurent plus importantes chez les victimes féminines que masculines.

Selon la criminologue, les hommes dénoncent plus la violence conjugale qu’auparavant, car « la fragilité est maintenant avouable. Et parfois, ça paye de se déclarer victime », souligne-t-elle en mentionnant les avantages juridiques ou financiers de la dénonciation. » de la part des hommes, c’est un grand progrès. Car nier cette violence, c’est risquer de rester dans la même situation, et cela cause des dommages considérables. »

LA VICTIME EST….

Menacée ou se fait lancer un Objet :

Hommes : 15%
Femmes : 11%

Poussée, bousculée, giflée

Hommes : 34%
Femmes : 10%

Battue, étranglée, menacée avec une arme à feu ou un couteau

Hommes : 15%
Femmes : 23%

Agressée sexuellement

Hommes : trop peu fiable pour être publié
Femmes : 16%

Source : Statistique Canada

LA FORME DE LA VIOLENCE CONJUGALE A UN SEXE

Alors que les hommes encaissent des coups de poing, se font mordre ou lancer des objets, la violence dirigée vers les femmes demeure plus grave. Mais peu importe comment elle se manifeste, la violence physique est presque toujours accompagnée de violence psychologique : c’est le cas pour 99% des femmes victimes et 98% des hommes.

Illustration(s) :
Gravel, Michel
La Maison Oxygène, où Missillyo a trouvé refuge, peut recevoir sept pères, avec ou sans leurs enfants. En raison du manque de place, le coordonnateur de la maison rejette deux demandes d’accueil par jour. Selon un rapport de Statistique Canada, le nombre d’hommes victimes de violence conjugale au pays s’élève à 546 000.

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