samedi 26 novembre 2011

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 11e partie

L'HOMME - QUÊTEUR D'AMOUR

L'homme en détresse se laisse contaminer par la vérité de l'autre, vit toujours une incontinence affective. Son corps souffrant exprime ce qu'il ne peut nommer dans sa relation conjugale. Il s'illusione sur la femme de sa vie et voilà là où le bât blesse.

"Il y a de l'animal, du spirituel, du mythologique dans l'amour. L'ensemble forme un 'complexe' et toute réduction à l'une de ces dimensions mutilerait sa richesse et son mystère. Pour autant, il n'est pas indéchiffrable."

"Lorsque je parle de complexe d'amour le mot complexe doit être pris dans son sens littéral: complexe, ce qui est tissé ensemble. L'amour est quelque chose de 'un', comme une tapisserie qui est tissée de fils extrêmement divers, et d'origine différente."

"Derrière l'unité évidente d'un 'je t'aime', il y a une multiplicité de composants tout à fait divers qui fait la cohérence du 'je t'aime’. À un extrême, existe une composante physique et dans le mot 'physique' s'entend la composante 'biologique' qui n'est pas seulement la composante sexuelle, mais aussi l'engagement de l'être corporel".

"À l'autre extrême, il y a la composante mythologique, la composante imaginaire; et je suis de ceux pour qui le mythe, l'imaginaire n'est pas une simple superstructure, encore moins une illusion, mais une réalité humaine, profonde. Ces deux composantes sont modulées par les cultures, par les sociétés".

"La Rochefoucauld disait que, s'il n'y avait pas eu les romans d'amour, l'amour serait inconnu. Alors, est-ce que la littérature est constitutive de l'amour, ou bien est-ce que simplement elle catalyse et le rend visible, sensible et actif? De toute façon, c'est dans la parole que s'expriment à la fois la vérité, l'illusion, le mensonge, qui peuvent entourer ou constituer l'amour."

"L'amour est enraciné dans notre être corporel, ô paradoxe et, dans ce sens, on peut dire que l'amour précède la parole. Mais l'amour est en même temps enraciné dans notre être mental, dans notre mythe, lequel suppose évidemment le langage, et on peut dire que l'amour procède de la parole. L'amour à la fois procède de la parole et précède la parole."

"Le fait de dire que l'amour est un complexe nécessite un regard polyoculaire. Les constituants de l'amour précèdent sa constitution même. On peut voir l'origine de l'amour dans la vie animale. Cela est justifié parce que nous sommes des mammifères évolués et nous savons que l'affectivité s'est développée chez les mammifères. Il y a donc une source animale incontestable dans l'amour. Les oiseaux manifestent des phénomènes plus proches des nôtres que ceux des primates ou de la plupart des mammifères. Pensons à des couples, à ces oiseaux qu'on appelle 'inséparables' qui passent leur temps à se bécoter, d'une façon quasi obsessionnelle. Comment ne pas voir là l'accomplissement dans des potentialités de cette relation si intense, si symbiotique entre deux êtres d'un sexe différent qui ne peuvent s'empêcher de se donner sans cesse des charmants petits coups de bec."

"Avec les mythes, dès l'humanité archaïque, apparaissent des personnages divinisés, et autour d'eux des phénomènes de culte, de vénération et d'adoration. Nous avons déjà les ingrédients anthropologiques de l'amour, mais ils ne sont pas encore assemblés, ils existent du point de vue physique, biologique, mythologique. Ces consistants vont se cristalliser en amour."

"L'amour se fonde non seulement sur l'union, mais aussi sur la séparation. Lorsqu'il s'accomplit, on peut reprendre la formule que Hegel appliquait à un autre propos: 'c'est l'union de l'union et de la désunion'. L'amour peut comporter le désir, le sexe. Il peut se fixer aussi bien sur la prostituée, qui dès lors se sacralise dans le rôle qu'on lui fait jouer. Mais le véritable amour se reconnaît en ce qu'il survit au coït, alors que le désir sans amour se dissout dans la fameuse tristesse post-coïtale. Vous connaissez l'adage 'homo triste post coitum', celui qui est sujet de l'amour est 'felix post coitum'."

"La bipolarité de l'amour, si elle écartèle l'individu entre amour sublimé et désir infâme, se trouve aussi en dialogue, en communication: il y a des moments bien heureux où à la fois la plénitude du corps et la plénitude de l'âme vont se rencontrer".

"Comme tout ce qui est vivant et tout ce qui est humain, l'amour est soumis au deuxième principe de la thermodynamique qui est un principe de dégradation et de désintégration universel. Mais les êtres vivants vivent leur propre désintégration en la combattant."

"Héraclite disait: 'Mourir de vie et vivre de mort' nos molécules se dégradent et meurent, et sont remplacées par d'autres. Nous vivons en utilisant le processus de notre décomposition pour nous rajeunir, jusqu'au moment où évidemment nous n'en pouvons plus. À la différence d'une machine artificielle qui se dégrade dès qu'elle commence à fonctionner, nous nous usons à force de rajeunir et, à la fin, on en meurt. Il en est de même de l'amour qui ne vit qu'en renaissant sans cesse."

"L'amour, c'est la régénération permanente de l'amour naissant. Tout ce qui s'institue dans la société, tout ce qui s'installe dans la vie commence à subir des forces de désintégration ou d'affadissement. Le problème de l'attachement dans l'amour est souvent tragique, car l'attachement s'approfondit souvent au détriment du désir."

"On peut se demander si ce long attachement du couple qui le consolide, qui l'enracine, qui crée une affection profonde ne tend pas à détruire effectivement ce qui avait apporté l'amour à l'état naissant. Mais l'amour est comme la vie, paradoxal, il peut y avoir des amours qui durent, de la même façon que la vie dure. On vit de mort, on meurt de vie. L'amour devrait pouvoir, potentiellement, se regénérer, opérer en lui-même une dialogique entre la prose qui se répand dans la vie quotidienne et la poésie qui donne de la sève à la vie quotidienne."

" Ce qui est tout à fait remarquable, c'est que l'union du mythologique et du physique se fait dans le visage: les yeux. Dans le regard amoureux, il y a quelque chose qu'on aurait tendance à décrire en termes magnétiques ou électriques, quelque chose qui relève de la fascination du boa sur le poulet, mais qui peut être réciproque. En même temps, dans ces yeux qui portent une sorte de pouvoir extraordinaire, un pouvoir physique, la mythologie humaine a mis des localisations de l'âme."

"Notre visage permet donc de cristalliser en lui toutes les composantes de l'amour. D'où le rôle dès l'apparition du cinéma, de la magnification du gros plan du visage qui, comme l'hologramme, contient la totalité de l'amour. La catégorie du sacré, du religieux, du mystique et du mystère est entrée dans l'amour individuel et elle s'y est enracinée au plus profond."

"On dit de l'amour que c'est une illusion, une folie, une pathologie: le sexe, la jalousie, le plaisir, l'amitié, la tendresse, oui ; mais l'amour est un délire. De fait, la froide raison tend non seulement à dissoudre l'amour, mais aussi à le considérer comme illusion et comme folie. Dans la conception romantique, l'amour devient la vérité de l'être. Y-a-t-il une raison amoureuse comme il y a une raison dialectique, qui dépasse les limitations de la raison glacée?"

"L'amour, c'est le comble de l'union de la folie et de la sagesse. Comment démêler cela? Il est évident que c'est le problème que nous affrontons dans notre vie, et qu'il n'y a aucune clé qui puisse trouver une solution extérieure ou supérieure. L'amour porte justement cette contradiction fondamentale, cette co-présence de la folie et de la sagesse. On peut dire la même chose de l'amour et du mythe. Dès qu'un mythe est reconnu comme tel, il cesse de l'être."

"Nous sommes arrivés à ce point de la conscience où nous nous rendons compte que les mythes sont les mythes. Mais nous nous rendons compte en même temps que nous ne pouvons pas nous passer de mythes. On ne peut pas vivre sans mythes, et j'inclurai dans 'mythes' la croyance à l'amour, qui est un des plus nobles et des plus puissants, et peut-être le seul mythe auquel nous devrions nous attacher. Et pas seulement, alors, amour interindividuel, mais dans un sens beaucoup plus élargi, sans évidemment scotomiser l'amour individuel."

"On ne peut pas prouver empiriquement et logiquement la nécessité de l'amour. On ne peut que parler pour et sur l'amour. Avoir avec notre foi, avec notre mythe l'attitude du pari, c'est être capable de dialoguer, de nous donner à lui, tout en étant critique à son égard. Nous avons aussi un besoin profond, intime, qui tisse notre sens de la vie (nous ne pouvons pas vivre uniquement dans la prose), d'une dialogique permanente entre la prose et la poésie. L'amour fait partie de la poéticité de la vie. Nous devons vivre cette poésie, qui ne peut pas se répondre sur toute la vie parce que, si tout était poésie, tout ne serait que prose. Il n'y aurait pas la différence qui fait la différence. De même qu'il faut de la souffrance pour connaître le bonheur, il faut de la prose pour qu'il y ait de la poésie."

"Dans l'idée de pari, il faut savoir qu'il y a le risque de l'erreur ontologique, le risque de l'illusion. Il faut savoir que l'absolu est en même temps l'incertain. Il faut que nous sachions que, à un certain moment donné, nous engageons notre vie, d'autres vies, souvent sans le savoir et sans le vouloir. L'amour est un risque terrible car ce n'est pas seulement soi que l'on engage. On engage la personne aimée, on engage aussi ceux qui nous aiment sans qu'on les aime, et ceux qui l'aiment sans qu'elle les aime."

"Mais, comme disait Platon de l'immortalité de l'âme, c'est un beau risque à courir. L'amour est un très beau mythe. Évidemment, il est condamné à l'errance et à l'incertitude: 'Est-ce bien moi? Est-ce bien elle? Est-ce bien nous?' "

"Avons-nous la réponse absolue et cette question? L'amour peut aller du foudroiement à la dérive. Il possède en lui le sentiment de vérité, mais rien n'est plus trompeur que le sentiment de vérité qui est à la source de nos erreurs les plus graves. Combien de malheureux (ses) se sont illusionné(e)s sur la 'femme de leur vie', l' 'homme de leur vie' !"

"Mais rien n'est plus pauvre qu'une vérité sans sentiment de vérité. Nous constatons la vérité que deux et deux font quatre, nous constatons la vérité que cette table est une table, et non pas une chaise, mais nous n'avons pas le sentiment de la vérité de cette proposition. Nous en savons seulement l'intellection. Or, il est certain que, sans sentiment de vérité, il n'est pas de vérité vécue. Mais justement, ce qui est la source de la plus grande vérité est en même temps la source de la plus grave erreur."

"C'est pour ça que l'amour est peut-être notre plus vraie religion et en même temps notre plus vraie maladie mentale. Nous oscillons entre ces deux pôles aussi réels l'un que l'autre. Mais dans cette vérité, ce qu'il y a d'extraordinaire. C'est que notre vérité personnelle est révélée et apportée par l'autre. En même temps, nous voyons et nous découvrons la vérité de l'autre dans l'amour."

"L'authenticité de l'amour, ce n'est pas seulement de projeter notre vérité sur l'autre et finalement ne voir l'autre que selon nos yeux, c'est de nous laisser contaminer par la vérité de l'autre. Il ne faut pas être comme ces croyants qui trouvent ce qu'ils cherchent parce qu'ils ont projeté la réponse qu'ils attendaient. Et c'est ça, aussi, la tragédie: nous portons en nous un tel besoin d'amour que parfois une rencontre au bon moment ou peut-être au mauvais moment déclenche le processus du foudroiement, de la fascination."

"À ce moment-là, nous avons projeté sur autrui ce besoin d'amour, nous l'avons fixé, durci, et nous ignorons l'autre qui est devenu notre image, notre totem. Nous l'ignorons en croyant l'adorer. C'est là, effectivement, une des tragédies de l'amour. L'incompréhension de soi et de l'autre. Mais la beauté de l'amour, c'est l'interprétation de la vérité de l'autre en soi, de celle de soi en l'autre, c'est de trouver sa vérité à travers l'altérité."

"La question de l'amour revient à cette possession réciproque: posséder ce qui nous possède. Nous sommes des individus produits par des processus qui nous ont précédés: Nous sommes possédés par des choses qui nous dépassent, et qui iront au-delà de nous mais, d'une certaine façon, nous sommes capables de les posséder. Nous ne les utilisons pas pour nous égoïstement mais pour constituer la trame et l'expérience même de la vie. La recherche de l'amour est, selon la formule de Rimbaud, la recherche d'une vérité qui soit à la fois dans une âme et dans un corps."

"L'amour n'est-il qu'une chimère? N'est-il que le résultat d'un calcul intéressé? Rien ne permet de penser que ceux qui disent s'être mis à vivre ensemble par amour n'éprouvent pas ce sentiment. Mais il serait erroné de limiter le sentiment amoureux à des préférences inexplicables ou à des besoins mystérieux se développant hors de toute inscription sociale. Le lien qui se forme entre deux personnes lors d'une rencontre amoureuse a un contenu social."

"En somme, l'amour ne révolutionne guère la structure sociale, parce qu'il est lui-même structuré par des contraintes invisibles. Le jeu ségrégatif de la sociabilité, la distribution sociale des goûts et des préférences, la structure inégalitaire des rapports entre hommes et femmes orientent avec fermeté les choix conjugaux, aussi spontanés et romanesques qu'ils paraissent."

"On peut se dire en amour même si le couple va très mal. La notion d'amour est très abstraite. Des femmes battues vont dire 'je l'aime quand même'..."

"F. Benoît et co. notent dans le vocabulaire actuel sur le couple un rapprochement entre rapports amoureux et rapports marchands.
Aujourd'hui, on déclare 'investir dans une relation'; 'se caser, c'est un placement'; 'se fiancer, c'est se financer'; 'on fait des ententes avec son partenaire, on passe un marché mais il arrive que celui-ci ne soit plus rentable'; c'est alors qu'on parle d'échec et même de la 'faillite de la relation'."

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