vendredi 13 avril 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 65e partie

L'ABSENCE DU PÈRE

Le père manquant
Le terme ¨ manquant¨, que j’utilise dans mon article, se veut beaucoup plus général que le terme ¨absent¨. Le sens que je donne à l’expression ¨père manquant¨, recouvre tout autant  l’absence psychologique que physique du père. Il signifie autant l’absence d’esprit que l’absence émotive : il contient également la notion d’un père qui, malgré sa présence physique, ne se comporte pas de façon acceptable. Je pense ici aux pères autoritaires, écrasants et envieux des talents de leurs fils dont ils piétinent toute initiative créatrice ou toute tentative d’affirmation, je pense aux pères alcooliques, dont l’instabilité émotive garde  les fils dans une insécurité permanente.
Les fils manqués
Pour ce qui est du terme ¨fils manqué¨, au risque de faire un mauvais jeu de mots, j’ai voulu souligner le fait qu’il n’y a pas de filiation entre les pères et les fils. Ce n’est pas tant que les fils soient ¨manqués¨ au sens propre du mot, mais plutôt ¨en manque¨ de pères. Ainsi, le manque d’attention du père a eu pour conséquence que le fils n’a pu se sentir suffisamment confirmé et sécurisé par la présence du père pour passer au stade d’adulte. Ou encore, l’exemple d’un père violent, mou ou toujours saoul lui a répugné au point qu’il a carrément refusé de s’identifier au masculin; il s’est alors attaché non seulement à le mépriser, mais encore à ne lui ressembler en aucune façon.

La fragilité de l’identité masculine
Le silence des pères consacre la fragilité de l’identité sexuelle des fils. En effet, la personnalité se constitue et se différencie par une série d’identifications. L’identification est un processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l’autre et se transforme totalement ou partiellement à partir de ce modèle. Pour pouvoir être identique à soi-même, il faut avoir été identique à quelqu’un, il faut être structuré en incorporant, en ¨mettant dans son corps¨, en imitant quelqu’un d’autre. Mais pour que ce mouvement même se produise, il faut avoir obscurément reconnu un élément commun chez l’autre. Ce mouvement est porté par ce que Freud a nommé un ¨fantasme originaire¨, qui nous lie à l’autre. Jung devait donner par la suite le nom d’¨archétype¨ à cette tendance innée, qui pousse par exemple un fils à se reconnaître dans son père.

La femme est, l’homme doit être fait
Le premier investissement d’objet, la première identification pour tout enfant, s’effectue sur sa mère. Or, pour devenir ¨homme¨, le jeune mâle doit passer de cette identification primaire à la mère à l’identification au père. Ce transfert d’identification est délicat et périlleux, à tel point que les sociétés tribales le marquaient par des rites ¨initiatiques¨. Ceux-ci avaient pour fonction d’aider les adolescents à commencer leur vie d’homme adulte, à y être initiés.
L’initiation des adolescents mâles est l’un des rites les plus structurés et les plus répandus à travers le monde; les rites concernant les adolescentes, bien qu’existants, sont moins universels et souvent moins élaborés. En effet, en ce qui se rapporte à l’identité sexuelle, nous pourrions dire que si la femme ¨est¨, l’homme, lui doit ¨être fait¨. En d’autres mots, les menstruations qui ouvrent à l’adolescente la possibilité d’avoir des enfants, fondent son identité féminine; il s’agit,  pour ainsi dire, d’une initiation naturelle qui la fait passer de l’état de fille à celui de femme; par contre, chez l’homme, un processus éducatif doit prendre la relève de la nature afin de briser l’identification première avec la mère. Le rite initiatique avait pour but de rendre officielle la séparation d’avec la mère et de faire passer l’adolescent au rang d’homme.

De fait, les rites d’initiation des adolescents sont tellement répandus que nous sommes en droit de nous demander si la masculinité des fils s’éveillerait si elle n’y était pas forcée. Les biologistes affirment, en tout cas, qu’au niveau embryonnaire, nous sommes tous ¨femmes ¨d’abord; en effet, au tout début de la grossesse, les caractères masculins de l’embryon ne sont pas discernables. Ceci semble nous souffler gentiment à l’oreille que le masculin est, pour ainsi dire, une ¨qualité ajoutée ¨; peut-être est-ce cela qui consacre sa fragilité.
Au niveau psychologique, du moins, cette réalité biologique semble expliquer le fait que l’identité masculine a un constant besoin de renforcement et qu’elle doit être soutenue régulièrement par d’autres présences masculines pour pouvoir demeurer stable : d’ailleurs, il existe bel et bien des peuplades où les hommes tricotent, et les femmes vont aux champs, comme si la¨malitude¨restait endormie, quand elle n’est pas initiée par un rituel. 
Le monde tribal voyait l’identification au père comme subséquente à l’identification de la mère. Et il est intéressant de constater que, spontanément, la famille monoparentale retrouve ce modèle quand, à la puberté, le fils exprime l’envie d’aller vivre avec son père.
En réalité, plusieurs identifications ont lieu en même temps dans la psyché. Mais, pour que le fils se reconnaisse dans son père, il faut que le père soit là.

Le triangle père-mère-fils
Pour évoluer, un homme doit être capable de s’identifier à sa mère et à son père : le triangle ¨père-mère-fils¨ doit pouvoir se former et venir remplacer la dyade ¨père-fils¨. Or, si le père est absent, il n’y a pas de transfert d’identification de la mère au père; le fils demeure alors prisonnier de l’identification à la mère. L’absence du père signifie automatiquement une influence accrue de la mère, alors chargée d’une responsabilité trop lourde pour ses seules épaules. Dans ces circonstances, la triangulation n’a pas l’occasion de se faire, ou elle se fait mal; l’effet immédiat est qu’en ce qui concerne leur identité sexuelle, les fils demeurent des colosses aux pieds d’argile.
D’ailleurs, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit bel et bien d’une histoire à trois, d’un triangle amoureux. À cet égard, la littérature analytique qui a simplement décrit l’influence des mères sur leurs fils, a bien souvent oublié de mentionner que, si celles-là étaient tellement présentes et omnipotentes, c’est que les pères étaient tout simplement manquants.

Le père présent
Le père est le premier autre que l’enfant rencontre en dehors du ventre de sa mère. Assez distinct pour le nouveau-né, le père incarne d’abord la non-mère et donne forme à tout ce qui n’est pas ¨elle¨, il devient le troisième élément dans cette histoire d’amour, introduisant un facteur de séparation entre la mère et l’enfant. Par sa simple présence, il provoque la différenciation; en réclamant sa femme, il met un terme à la symbiose paradisiaque dans laquelle vivent mère et enfant : ¨l’enfant sent qu’il n’est plus l’unique objet de convoitise¨. Dans ce sens, le père incarne un principe de réalité et d’ordre dans la famille.
Cependant, à bien y penser, le véritable facteur de séparation entre la mère et l’enfant n’est  pas le père, mais bien le désir, le désir pour le couple de se retrouver en dehors de l’enfant. Ne serait-ce que pour permettre à ce désir de s’exprimer, la présence du père est importante. Il existe des pères qui mettent brutalement fin à la symbiose, mais c’est la plupart du temps, parce qu’ils envient l’énorme attention accordée à l’enfant par leur compagne. En général, il en va bien autrement : le désir amoureux du couple se charge lui-même de briser la fascination exclusive dont jouit l’enfant et dont, en fait, il doit jouir un certain temps afin de s’assurer un départ sain dans la vie.

Le père va aider l’enfant dans la constitution d’une structure interne. Plus spécialement, sa présence va permettre au jeune enfant, et particulièrement au jeune mâle, l’accès à l’agressivité (affirmation de soi et capacité de se défendre), l’accès à la sexualité, au sens de l’exploration, ainsi qu’au logos, entendu comme une aptitude à l’abstraction et à l’objectivation.

Il facilitera également son passage du monde de la famille à celui de la société, une fonction assurément en mutation- et ce tant pour la fille que pour le garçon. En effet, généralement, les enfants qui ont été bien ¨paternés¨ se sentent assurés dans la poursuite de leurs études, dans le choix d’une carrière ou dans la prise d’initiatives personnelles.
L’amour  du père s’avère souvent plus conditionnel, à savoir que ce sont les réalisations de l’enfant qu’il va encourager : ¨Si tu réussis telle chose, je vais te donner ce que tu désires.¨ Cette présence de l’élément ¨conditionnel¨ se révèle cruciale dans le développement du sens des responsabilités, du goût de se dépasser, et même du respect de  la hiérarchie; mais elle n’agira positivement que si elle est contrebalancée par l’affection dont les adolescents ont également besoin.

Avoir été aimé de façon non ambivalente par le père signifie qu’il s’est montré attentionné, qu’il s’est réellement intéressé aux projets de son enfant, tout en prenant la peine de poser lui-même certaines limites, créant ainsi le cadre sécurisant indispensable à son développement harmonieux. Il ne s’est pas lâchement caché derrière sa femme pour imposer ses opinions et ses décisions; il a su révéler ses forces et ses faiblesses plutôt que d’être simplement évasif, ou pire, bêtement autoritaire.

En assumant ses propres imperfections, le père ouvre à l’enfant un monde réel où l’on n’attend pas seulement de lui la perfection, un monde où l’exercice du pouvoir ne devient pas nécessairement un exercice humiliant, où la compétition et l’émulation saines ne mènent pas obligatoirement à l’ulcère à l’estomac, où la compétence peut être une source de joie et non d’aliénation . Les actes de parenté signifiants sont des gestes qui font l’équilibre entre l’attention et le soutien que requiert l’enfant et les limites qui doivent être posées à sa dépendance infantile. 

Le paternage  inadéquat 
Un père peut être inadéquat en se comportant d’une façon inacceptable envers son fils. J’aimerais résumer en quelques points ce qui constitue une frustration trop grande imposée à l’enfant
1- L’absence prolongée du père, peu importe la cause, qu’il s’agisse d’un abandon pur et simple, ou d’un séjour à l’hôpital impliquant une longue séparation d’avec l’enfant.
2- Le manque de réponse du père aux besoins d’affection et d’attachement de l’enfant. Le père néglige les comportements par lesquels l’enfant démontre son besoin d’attention, et le rejette.
3- Les menaces d’abandon de la part du père, utilisées dans le but de punir ou de discipliner l’enfant. Il peut s’agir de menaces d’abandonner la famille, de retirer son amour à l’enfant, de se suicider si l’enfant continue à agir comme il le fait, de le tuer ou de tuer l’autre parent.
4- L’induction de la culpabilité chez l’enfant. Il s’agit d’affirmation visant à rendre l’enfant responsable de la maladie ou même de la mort d’un des parents.

5- Un père qui s’accroche à son enfant, dans le cas d’un père alcoolique par exemple, c’est l’enfant qui peut se sentir obligé de devenir le parent. Ainsi il grandit trop vite pour son âge.
Je crois que ces attitudes répertoriées par Anthony Stevens, résument éloquemment les principaux traumatismes dont parlent les clients en thérapie. J’en ajouterais deux :  battre physiquement et régulièrement son enfant et en faire le bouc émissaire de la pathologie familiale.

Ces comportements paternels provoquent chez le fils un manque de confiance en lui, une timidité excessive et une difficulté d’adaptation : il manque souvent de maturité et demeurera trop dépendant, souffrira d’angoisse, de dépression, d’obsession, de compulsion et de phobies; de plus, il aura tendance à réprimer fortement sa rage. Son  ardent désir   d’amour pourra se manifester de façon aberrante, par exemple au moyen de tentatives de suicide à demi-voulues, de fugues, de fausses maladies, de paroles culpabilisantes et de manipulations de toutes sortes.

On peut remarquer également que, plus les manques se font sentir à cause de l¨absence¨ du père, plus ils sont compensés par une idéalisation inconsciente. Celui dont le père a quitté le foyer idéalise ce dernier ou recherche constamment dans la réalité une figure idéale du père.  Il sera souvent aveuglé par son désir, au point de mal évaluer celui à qui il a affaire, et se verra trahi, de nouveau, par une figure paternelle de remplacement.
Ce que les chercheurs disent : les fils qui n’ont pas reçu de ¨paternage ¨adéquat font souvent face aux problèmes suivants : à l’adolescence, ils tombent dans la confusion par rapport à leur identité sexuelle et présentent souvent une féminisation du comportement;  ils possèdent une estime de soi défaillante, ils répriment leur agressivité et, par le fait même, leur besoin d’affirmation, leur ambition et leur curiosité exploratoire.

Certains d’entre eux peuvent souffrir de blocage en ce qui concerne leur sexualité. Ils peuvent aussi avoir des problèmes d’apprentissage. Ils éprouvent souvent des difficultés à assumer des valeurs morales, à prendre des responsabilités et à développer un sens du devoir et de leurs obligations envers autrui.

L’absence de limites se manifestera tout aussi bien dans la difficulté d’exercer une autorité que d’avoir à la respecter, finalement, le manque de structure interne entraînera une certaine mollesse, une absence de rigueur et, en général, des complications dans l’organisation de leur propre vie. De plus, les recherches démontrent qu’ils sont plus enclins à devenir homosexuels que les fils qui ont eu des pères présents. Ils sont aussi plus susceptibles de développer des problèmes psychologiques : au pire, ce sera la délinquance, la drogue et l’alcoolisme, le tout baignant dans une révolte sans fin contre la société patriarcale, révolte qui renverra bien au père manquant l’image de son absence.

Le père est important dès le début
Les psychologues ont cru jusqu’ici que le rôle du père débutait à la troisième ou à la quatrième année de l’enfant, quand celui-ci pouvait parler. Les psychanalystes sont parfois allés jusqu’à interpréter comme une frustration bénéfique et nécessaire, la semi-présence du père dans la famille. Or, les trente dernières années de recherche en psychologie du développement ont réservé bien des surprises à leurs auteurs.

Aux États-Unis et en Norvège, plusieurs études, conduites auprès de populations de garçons qui présentaient des problèmes ont abouti à des conclusions similaires, qui bouleversent bien des croyances : c’est au cours des deux premières années de leur existence que les garçons ont absolument besoin du père. En effet, les garçons observés avaient en commun d’avoir   souffert  de leur vie. Il s’agissait, pour la plupart, de fils de soldats abandonnés, alors qu’ils étaient encore en bas âge, ou encore de fils de marins dont les pères s’absentaient de la maison neuf mois par an. Or, on retrouve chez ces garçons les mêmes développements atypiques que chez les orphelins placés dans des foyers d’accueil inadéquats ou chez les fils de familles monoparentales élevés en vase clos et manquant dès lors de substituts paternels. Chez tous les fils sans père, on retrouve systématiquement une déficience sur le plan social, sexuel, moral ou cognitif.

Henri Biller, qui a effectué plusieurs de ces études, note même la chose suivante : ¨les garçons qui ont souffert de  l’absence du père au cours des deux premières années de leur vie sont plus handicapés, en regard de plusieurs dimensions du développement de leur personnalité, que les garçons  qui ont été privés de leur père à un âge plus avancé. Par exemple, les garçons à qui leur père a manqué alors qu’ils étaient âgés de moins de deux ans se sont révélés moins confiants et moins industrieux; leurs sentiments d’infériorité étaient plus grands que chez les garçons à qui les pères avaient manqué entre les âges de trois à cinq ans¨.

Cet auteur insiste sur le fait  que beaucoup d’études démontrent qu’une relation chaleureuse et affectueuse entre un père et son fils va renforcer le développement de l’identité masculine de ce dernier. Il ajoute, en outre, que les limites et la discipline imposées par le père ne seront efficaces que dans le contexte d’une telle relation, et qu’autrement elles risquent d’empêcher le fils d’imiter son père.

Enfin, il parle de la qualité de la relation entre le père et le fils comme étant aussi importante que la présence du père. Il affirme qu’un père a beau démontrer ses qualités d’indépendance et de compétence au travail, son fils risque de demeurer passif et de ne pas s’affirmer si, une fois rentré à la maison, son père ne fait que s’étendre sur le sofa pour regarder la télévision, sans participer au fonctionnement de la famille.

Manquer de père, c’est manquer de colonne vertébrale
L’identité psychologique d’un individu se base sur son sentiment d’avoir une colonne vertébrale et de se sentir supporté de l’intérieur. Ce que l’absence du père produit et qui se trouve par le fait même être l’essence d’un complexe paternel négatif , consiste en un manque de structure interne. Un individu qui possède un complexe paternel négatif ne se sent pas structuré à l’intérieur de lui-même. Ses idées sont confuses, il ressent des difficultés lorsqu’il doit se fixer un but, faire des choix, reconnaître ce qui est bon pour lui et identifier ses propres besoins. Tout se mélange en lui : l’amour avec la raison, les appétits sexuels avec les simples besoins d’affection. Il éprouve parfois des difficultés à se concentrer, se trouve attiré par toutes sortes de détails périphériques et sans importance et, au pire, a du mal à organiser ses perceptions. Fondamentalement, il ne se sent jamais sûr de quoi que ce soit.

La marque du complexe paternel négatif est donc le désordre interne qui peut  aller d’un sens superficiel de confusion jusqu’à la désorganisation mentale. Face à cette réalité, les hommes vont tenter, par compensation, de colmater le manque en se structurant à partir de l’extérieur. Mais cette structuration à partir de l’extérieur va prendre des accents différents, selon qu’on est ¨bon garçon ou un ivrogne¨.

Par exemple, les héros ont toujours quelque tâche à accomplir et nous offrent le spectacle de fourmis industrieuses. Ils font en sorte de n’avoir jamais un moment de ¨vide¨. Le regard admiratif des autres les ¨soutient¨ et c’ est pourquoi ils obéissent aux valeurs collectives.

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