lundi 16 avril 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 66e partie

LA QUESTION DU PÈRE


Il s’agit ici du père oedipien, celui de la période oedipienne. C’est au stade génital qu’il ferait son entrée dans la vie de l’enfant. Avant cette période l’enfant vivrait dans la sphère maternelle, le père étant, lorsqu’il est mentionné, un simple ‘attribut’ de la mère. Ce silence sur le père pré-oedipien (celui qui nous intéresse ici) est certainement dû à l’histoire du développement de la pensée psychanalytique, qui a progressivement fait la découverte de l’enfant à partir des analyses de patients adultes, puis a approfondi et élargi la connaissance de l’enfant par l’analyse d’enfants et finalement a joint l’observation directe des nourrissons par des psychanalystes et les analyses très précoces aux expériences de travail avec des patients très régressés. Il va donc de soi que c’est d’abord la relation mère-enfant en regard des processus de structuration précoce du psychisme qui s’est imposée à l’étude.

Le père de la période prégénitale apparaît d’abord dans la théorie de M. Klein, qui, la première, a décrit la complexité du monde interne du nourrisson. Dans les courants de pensées liés à la tradition kleinienne, nous trouvons des points de repère pour entreprendre l’investigation du rôle du père auprès du nourrisson. Voici donc brièvement, après quelques idées-clés de la théorie de M. Klein, les points de vue négligés de D. Winnicott et de D. Meltzer.

Le monde du nourrisson est rempli d’innombrables images avec lesquelles le bébé se trouve en alliance (les bonnes images secourables lorsqu’il est bien) ou en conflit (les mauvaises images persécutantes, lorsqu’une souffrance ou une insatisfaction l’accablent). Ces images sont liées aux objets « partiels’ c’est-à-dire clivés, pré-ambivalents. Les objets sont partiels parce que les parties (du corps de la mère, du père, de l’enfant) tiennent place du tout de la personne, dans une continuelle mouvance. Ces images se forment en lien avec la qualité des objets de monde extérieur et avec l’état du monde interne du bébé.

Comme le résume Meltzer (1977) : « Les activités ‘mentales de l’enfant’ en relation avec les images du monde extérieur modifient les qualités des images internes dans le fantasme conscient et inconscient. Le jeu, les rêves, le fantasme, la masturbation et les autres types d’auto-érotisme affectent tour à tour ces images internes et apportent ainsi des modifications à la vision que se fait l’enfant du monde extérieur, en ce qui concerne ses valeurs et sa signification ».

De récentes recherches (Chamberlain 1988) tentent à prouver que le fœtus de 24-25 semaines réagit de façon différenciée aux sons extérieurs. Le bébé naissant disposerait de traces mnésiques de voix et de sons entendus. Pour autant que cela lui est rendu possible (accouchement sans drogue, nourrisson tenu dans les bras et manipulé doucement etc.), le nouveau-né accorde une grande attention au monde qui l’entoure et le scrute visuellement avec avidité. Ce regard concentré du bébé semble d’ailleurs jouer un grand rôle dans l’éveil du sentiment de paternité des hommes qui assistent à l’accouchement, le contact œil à œil avec le nourrisson ayant la signification d’une rencontre. L’attention et l’activité que l’enfant peut soutenir pendant des périodes relativement longues durant les premières semaines post-natales sont d’autant plus clairement perceptibles pour l’observateur que l’on remédie à l’état d’infériorité musculaire du nourrisson en lui maintenant la tête. Il faut noter en passant que les démonstrations des capacités sensitives du nourrisson et de la qualité de son attention ont eu quelques effets déconcertants. En Californie en particulier se sont multipliées des ‘Universités’ et des ‘Écoles’ pré-natales dont le but est de développer, en même temps que des liens prénatals des parents avec leur fœtus, des capacités mentales chez les fœtus. L’apparition de ces ‘écoles’ et leur succès commercial sont bien sûr révélateurs des désirs ou des ambitions parentaux que l’enfant a pour tâche de combler; mais elle montre surtout, comme sous une loupe, comment les données d’observation peuvent nourrir des projections dont le fœtus et le nourrisson sont le support et comment elles peuvent être utilisées pour renforcer une vision adultomorphe du bébé. Ces projections coexistent d’ailleurs parfaitement avec l’image de l’enfant-tube digestif qui ne voit et ne comprend rien.

« Lorsque l’enfant paraît » il entreprend la triple tâche extrêmement complexe de se différencier de sa mère et la reconnaître comme personne, de différencier les autres personnes en contact avec lui et enfin de comprendre les rapports que les personnes qui l’entourent entretiennent avec lui et entre elles. D. Winnicott est un de ceux qui s’est adressé aux parents pour leur dire de quelle façon la mère et le père peuvent aider l’enfant dans cette tâche.

Selon Winnicott, trois processus psychiques commencent très tôt dans la vie et sont cruciaux pour le développement ultérieur : l’intégration, la personnalisation et la réalisation (c’est-à-dire l’appréciation progressive des caractères propres à la réalité). Winnicott insiste sur le fait que le déroulement de ces processus chez l’enfant dépend des capacités de la mère à le materner adéquatement, en dosant la quantité d’excitation que l’enfant peut supporter et en simplifiant l’expérience que l’enfant fait du monde. Les deux premiers processus dépendent de la qualité des soins offerts par la mère. A ce stade très précoce – dès les premières 24 heures de la vie extra-utérine l’enfant peut accuser un retard d’intégration – la fonction du père est « d’aider la mère à se sentir bien dans son corps et heureuse en esprit » pour qu’elle puisse se laisser aller à cette condition particulière où elle sent les états de son enfant et leur répond de façon à lui assurer l’expérience de la continuité d’être et le sentiment d’être entier. C’est aussi à la mère qu’il incombe d’aider l’enfant à démarrer le troisième processus. Selon Winnicott, la connaissance de la réalité passe par l’expérience de l’illusion.

« …l’enfant vient au sein dans un état d’excitation et prêt à halluciner quelque chose qui est susceptible d’être attaqué. À ce moment le téton réel apparaît et il peut sentir que c’était cela qu’il hallucinait. Ainsi ses idées s’enrichissent de détails réels dus à la vue, au toucher, à l’odorat, et la fois suivante, ce matériel est utilisé dans l’hallucination. C’est ainsi que s’édifie peu à peu sa capacité de faire apparaître ce qui est en fait disponible. […] À l’origine il faut un simple contact avec la réalité extérieure ou avec la réalité partagée – l’enfant hallucinant et le monde offrant - , avec des moments d’illusion pour l’enfant où il considère les deux aspects comme identiques, ce qu’ils ne sont jamais en fait ». (1969).

Winnicot insiste sur la complexité de la tâche à accomplir pour l’enfant. C’est pourquoi il est important de la lui simplifier. Une seule personne devrait donner des soins à l’enfant selon une seule technique C’est la mère qu’appartient de « …protéger l’enfant de complications qui ne peuvent pas encore être comprises par l’enfant, et de lui fournir sans cesse la parcelle simplifiée de monde que l’enfant vient de connaître à travers elle […]. Ce n’est qu’en se fondant sur la monotonie qu’une mère peut réussir à enrichir le monde de son enfant » (1969).

Le rôle du père devient crucial dans un deuxième temps : il intervient lorsqu’il faut protéger l’enfant de sa propre haine. D’abord le père protège le bon objet interne lié à la relation à la mère. « De temps en temps l’enfant va haïr quelqu’un – dit Winnicott – et si le père n’est pas là pour lui dire où s’arrêter, il détestera sa mère, ce qui engendrera chez lui de la confusion parce que, fondamentalement c’est sa mère qu’il aime le plus […] Être en vie et rester en vie pendant les premières années de ses enfants est l’une des choses que le père fait pour eux. » (1957).

Le père offre aussi à l’enfant une alternative – l’enfant peut, par moments, se réfugier auprès d’un parent lorsqu’il se sent détester l’autre, et vice versa.

Par ailleurs, le père protège l’enfant de la confusion en incarnant « la loi et l’ordre que la mère introduit dans la vie de l’enfant » (idem).

Le père est donc important non comme le substitut de la mère, mais de façon spécifique. Winnicott introduit le père comme celui à qui il incombe de protéger la relation première de l’enfant et de la mère et qui permet de la rectifier et de la remanier. Il aide ainsi à ordonner les objets internes et à maintenir un contact satisfaisant avec la réalité extérieure. Plus tard, le père permet à l’enfant à la fois de se forger un idéal, de le destituer partiellement et de survivre à la haine liée à la désillusion.

Quarante ans plus tard, D.Meltzer propose une réflexion sur le rôle du père auprès du tout petit enfant en insistant sur la nature de l’activité mentale particulière de celui-ci. Meltzer voit, lui aussi, le père comme protecteur de la relation mère-nourrisson. « De façon générale, les fonctions du père sont des fonctions d’approvisionnement et de protection de la relation mère-enfant, et ses organes génitaux sont à la fois l’instrument et l’arme de ces fonctions » (1989). Le rôle du père est d’ordonner le monde de représentations de l’enfant pour que la série associative mamelon-pénis-fèces-bébé puisse être utilisée comme source de différentiation et non de confusion défensive.

Voici les premiers pas vers cette différenciation tels que Meltzer les voit, c’est-à-dire le passage de la vie fœtale à l’état de nourrisson et les premiers émois qui en résultent. Les prémices de la vie psychique chez les fœtus se développent avec les expériences kinesthésiques et auditives.

Les premières concernent le corps propre, les secondes ont pour l’objet le plus évocateur, la voix de la mère. C’est à cette voix d’abord et au visage et au sein de la mère qui s’Offrent ensuite à sa vue, que l’enfant répond avec passion (c’est-à-dire par une intégration de l’amour, de la haine et du désir de connaître). Lorsque après la naissance, l’enfant éprouve différents états d’inconfort et de mal être liés à ses nouvelles conditions d’existence, se trouver entouré des bras de la mère avec « la sensation de rassemblement que procure l’expérience du mamelon-dans-la-bouche le soulage presque instantanément ». S’engage alors un processus dialectique dans lequel l’espace interne est occupé à tour de rôle, ou en même temps, par de bons objets protecteurs et de mauvais objets qui font souffrir.

Le bébé tend à expulser les mauvais objets dans la mère et à garder ce qui est bon. Au fur et à mesure que l’enfant émerge de sa toute première relation à la mère, et lorsque point une conception un peu plus cohérente de la mère, apparaît le désir de la protéger et de la réparer. Le père, qui approvisionne la mère, est donc l’allié des soucis réparateurs du bébé. Au fur et à mesure que le contact avec la mère devient plus érotique, se développent chez l’enfant le désir de possession et ses corollaires.

La pulsion de contrôle et la méfiance. Son désir de connaître et de comprendre augmente et s’aiguise. Le père se présente alors avec son pénis en tant que protecteur de la mère et des orifices du bébé. Si la dialectique du bon et du mauvais (menaçant l’intégrité de l’enfant) s’applique autant au pénis qu’au sein, le père est également le support des tensions déplacées sur lui des conflits avec la mère. C’est donc le père qui porte la plus lourde charge de suspicion dans l’esprit de l’enfant. En cela repose aussi la nature de son rôle de protecteur de la relation mère-enfant.

« Les fonctions du père ont une signification secondaire par rapport au rôle de la mère, et tout mouvement ultérieur qui les placeraient dans un rôle de première importance entraînerait une distorsion grossière du monde de relation humaines » insite Meltzer. Ne pas confondre fonctions et rôles des parents aide l’enfant à sortir de sa confusion initiale. Les fonctions du père auxquelles il est fait référence ici peuvent être énumérées ainsi :
Le père comme protecteur de la relation mère-enfant;
Le père comme capable de prendre sur lui la haine et l’angoisse de l’enfant;
Le père comme agent de différenciation.

Ces fonctions apparaissent sans doute plus ingrates que celles dont l’imaginaire charge « le nouveau père ». La dernière fonction énumérée est contradictoire avec la place qui est destinée au père par l’idéologie d’aujourd’hui. De la confusion du bébé à la confusion comme idéologie nous changeons sans doute de registre. Mais il est peut-être possible d’entrevoir comment ces deux registres peuvent se rejoindre ou s’entrechoquer sur le terrain des conflits intimes qui peuvent resurgir chez les parents lors de la naissance de leur enfant. La période post-natale en est une de remaniements, souvent profonds, touchant à l’identité et à la structure oeidipienne aussi bien chez la mère que chez le père. Dans chaque culture les rites, les coutumes, les structures que la société a mis en place ont pour fonction de contenir cette expérience. La confusion idéologique actuelle et le flou des structures sociales de soutien renforcent à notre avis l’aspect confusionnel des débuts de l’expérience parentale. Pour que les gestes et les attitudes des parents aident l’enfant à ordonner son monde, il faut que ceux-ci dépassent leurs propres hésitations et leurs conflits avivés par l’apparition de l’enfant. Ceci implique qu’ils aient fait minimalement au préalable des deuils nécessaires (des objets oedipiens), se libérant des envies et des haines qui entrainent le désir exacerbé de réparation (de la mère qu’on a eu ou de l’enfant qu’on a été).

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