mardi 1 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 71e partie


BLESSURE VS DÉFI DE L'INTIMITÉ 
Nous créons un couple pour vivre l’intimité : du moins nous l’espérons. Mais l’intimité ne relève pas seulement de la bonne volonté. L’intimité suppose le dépassement d’innombrables peurs enfouies dans notre mémoire corporelle. L’intimité, la proximité, la complicité représentent les besoins de base importants. Mais lorsque ce besoin de contact affectif a été associé à des blessures émotionnelles, le corps garde toujours en mémoire le danger associé à la satisfaction de ce besoin d’intimité.
Examinons les possibilités de satisfaction ou de frustration des besoins : 
le cycle de la satisfaction
                                                                  Besoin        
                                           
                                Détente                             Comportement
                                                                                    De recherche
                                          Repos                                      
                                                                                   Reconnaissance
                                                                                    Par l’autre
                                                               Plaisir
                                                               Satisfaction
Observons un bébé qui a faim, le comportement de recherche pour satisfaire son besoin sera de pleurer et de s’agiter. La mère reconnaît son besoin en lui présentant son sein. Il satisfait son besoin, puis entre dans une phase de détente et de repos, en attendant que ce besoin émerge à nouveau quelques heures plus tard.
Évidemment, le besoin de l’enfant ne trouvera pas toujours satisfaction au moment où il le veut. C’est d’ailleurs le défi entre le besoin ressenti et sa satisfaction qui lui permet de se différencier de tout ce qui l’entoure, de devenir un être distinct de son environnement.
L’enfant fait l’expérience de la réalité par la frustration. Il connaît ainsi non seulement le plaisir, mais la douleur liée au manque.
Le cycle de la douleur
                                                       
                                                                          
                                                                    Besoin     
                                                                                        Comportement de recherche
                                                                                          
                             Tension/ crainte             blessure          Non reconnaissance par  l’autre
                                                                       Douleur
L’on voit bien, dans le cycle de la douleur, la mère ne répond pas au besoin de l’enfant. La douleur a remplacé la satisfaction. Le corps est contraint pour faire  face à cette réalité. L’univers n’est pas toujours là, au bon moment, pour combler le moindre de nos principe de plaisir instantané doit faire place au principe de réalité plaisir/déplaisir. Mais, parfois, la douleur devient tellement forte que des mécanismes de défense entrent en jeu pour diminuer la souffrance.
Le cycle de la souffrance
                                                   Besoin                Recherche/évitement
                        Haine
                        Rage
                          Désespoir                  Souffrance              crispation/douleur anticipée
                
                        Accroissement        Douleur/plaisir/douleur
Considérons toujours que le bébé a faim, mais que maman répond mal au besoin de l’enfant en lui présentant un biberon trop chaud. Un besoin de faim intense, normalement satisfait dans le plaisir est associé à la douleur. Le bébé veut boire parce qu’il a faim mais, en même temps, il évite de boire parce que cela fait mal. Il y a donc une blessure. L’ambivalence s’installe. Il y a à la fois une recherche de satisfaction et un comportement d’évitement de la douleur. La crainte s’installe chaque fois que la faim émerge à la conscience.

L’expérience se grave dans sa mémoire corporelle. D’autres expériences positives finiront par effacer cette mauvaise expérience. Mais si la même situation douloureuse se répète trop fréquemment, l’enfant ressent son besoin de se nourrir avec la peur. Chaque fois que la faim se fait sentir, la peur de la douleur monte en même temps, faisant de l’allaitement un véritable champ de bataille.

Illustrons cette ambivalence en étudiant ce cas pris dans la littérature d’une jeune mère qui vient d’accoucher. Le bébé manifeste un comportement de recherche de satisfaction en pleurant pour exprimer sa  faim. Toutefois, l’enfant refuse le sein de sa mère, de même que le biberon qu’elle lui donne. Le médecin, ne voyant aucune anomalie physique, demande à une autre patiente qui vient d’accoucher, d’allaiter l’enfant. Ce dernier accepte volontiers le sein de cett4e mère adoptive. Le médecin est donc certain qu’aucune raison physiologique n’explique le refus de l’enfant. Nouvelle tentative d’allaitement par sa vraie mère. Nouvel échec. Que s’est-il passé? En questionnant la mère, le médecin découvre qu’elle a eu cet enfant pour faire plaisir à son mari, qui refusait l’avortement. Quant à elle, l’avortement aurait été son choix. Dès la naissance, le bébé est prisonnier du cycle de la souffrance. « j’ai besoin d’amour (recherche de satisfaction), mais je ressens le rejet(évitement), »Le bébé qui a senti le rejet maternel, rejette à son tour la mère, même au détriment de sa vie.
Les blessures d’amour, tout au long de notre enfance, sont très nombreuses, et ce, malgré les meilleures intentions des parents. Prenons une scène apparemment banale. Une enfant de deux ans demande à sa mère de la prendre dans ses bras : « tu es trop grande » est la seule réponse à sa demande. Après quelques refus, la fillette comprend qu’elle n’est pas aimée quand elle ressent et exprime ce besoin d’affection. Elle apprend à ne plus ressentir ce besoin de contact (évitement). Puisque maman n’aime quand je suis grande, je vais éviter de ressentir ce besoin de petite fille. »
Pour être aimée, la fille refoule son besoin de contact. Une fois adulte, elle est susceptible de se sentir mal dans les situations d’intimité physique, ne sachant pas trop comment réagir devant des manifestations de chaleur et de tendresse. Comme elle a pu se passer de la tendresse de sa mère à deux ans, elle peut bien décider de se passer de cette tendresse toute sa vie. Sa mémoire corporelle, qui échappe totalement à sa mémoire conscience, contient l’information que le besoin de contact physique est mauvais et souffrant parce qu’il ne peut être satisfait. La solution consiste à enfouir ce besoin dans l’inconscient : « Je me débrouille seule dans la vie, je n’ai besoin de personne. »
Observons maintenant Louise en thérapie, lorsqu’elle parle de son père. Je remarque alors une tension dans sa voix. Je lui propose de s’adresser directement à son père, assis symboliquement sur une chaise. Son visage rougit, la peine monte, elle éclate en sanglots, « Pourquoi tu ne m’aimes pas? Qu’est-ce que je t’ai fait? Une scène lui revient, lorsqu’elle avait cinq ans. Son père arriva du travail. Toute contente, Louise accourt vers lui pour lui donner un gros bec sur la bouche. Elle voit alors son père s’essuyer. À l’époque, elle n’a eu aucune réaction émotionnelle, si ce n’est que de rester estomaquée. Trente ans plus tard, la peine toujours imprimée dans l’inconscient corporel, s’exprime enfin.
Bien sûr, le geste de son père n’a rien de traumatisant en lui-même. Bien des adultes font la même chose en recevant un gros bec mouillé de leurs enfants. Il faut replacer le geste dans le contexte familial pour comprendre l’interprétation de Louise. Son père ne se cache pas pour avoir des maîtresses et Louise le sait. À cinq ans, il est tout naturel qu’elle se sente proche de son père et son geste est évidemment perçu comme un rejet »Tu n’aimes pas maman et, en plus, tu aimes les autres femmes plus que moi. »
Vous ne serez sans doute pas surpris si je vous dis que Louise se montre très ambivalente dans ses rapports avec les hommes. Elle craint de souffrir et redoute surtout l’infidélité de son partenaire. Elle est prise au piège de la recherche d’intimité et de l’évitement de la souffrance qui y est associée. Plus une relation amoureuse est  riche d’intimité, plus la peur augmente et réveille la nécessité de créer une distance pour se protéger. Comme le dit si bien Stettbacher : «  Tant que nous souffrons de tensions dues à des blessures, des surcharges émotionnelles ou des privations, nous vivons sans le savoir à la merci de notre passé. » Et ce passé remontera nécessairement dans le présent du couple, créant le syndrome du yoyo, en ce qui concerne la recherche/évitement de l’intimité.
Le conflit recherche/évitement peut conduire également au besoin de substitution. L’enfant peut toujours sucer son pouce faute du biberon, ou étreindre son chien en peluche. Parfois, la substitution est très subtile et émerge à l’âge adulte. Tel cet homme d’une trentaine d’années qui pratique le karaté, mais qui se  blesse fréquemment. Pourquoi persiste-t-il? Il a eu un père très autoritaire et froid, très peu porté aux contacts physiques. Un jour, en thérapie, il prend conscience qu’il pratique le karaté pour être en contact physique avec un homme substitutif de son père. Le contact chaleureux avec le père cherche en vain à se satisfaire dans ce corps à corps permis par le karaté.
Les besoins de substitution peuvent prendre  des formes multiples : cigarette, alcool, connaissances (livres, diplômes), travail, rendement. La vraie satisfaction ne s’éteint jamais puisque, en définitive, c’est l’amour qui est toujours recherché derrière un objet de satisfaction substitut
Notre mémoire corporelle garde  en elle les conséquences des expériences que nous avons vécues. Il est certes avantageux que l’enfant apprenne de ses expériences douloureuses. Il apprendra très rapidement qu’on ne joue pas avec un couteau dans une prise de courant sans conséquence néfaste. Peut—être qu’une fois adulte, il aura en horreur les fils électriques, sans savoir vraiment pourquoi la mémoire corporelle enregistre également les expériences douloureuses au plan relationnel. La petite fille, qui a vécu l’inceste à deux ans, peut se « rappeler » corporellement qu’une relation d’intimité avec un homme est source de souffrance. Cette expérience peut teinter toutes ses relations amoureuses. Elle est susceptible de redouter d’être prise comme objet sexuel en se méfiant des hommes, ou en niant ses besoins sexuels, comme elle pourra être à la recherche de l’amour, d’aventure en aventure, parce qu’elle aura conclu que c’est seulement par son corps qu’elle peut mériter l’amour ( besoin de substitution).
Nous avons tous connu des expériences douloureuses avec papa-maman, même si nous n’en gardons aucun souvenir. Cela n’a pas toujours été la lune de miel avec papa-maman, et nous avons vécu de multiples déchirures : le sevrage, les interdictions, la venue d’un nouveau frère, l’entrée à l’école, etc. Plusieurs renoncements sont inévitables et sont susceptibles de laisser des empreintes dans notre mémoire corporelle. Plus tard, dans la recherche d’intimité avec autrui, une lumière rouge s’allume dans notre inconscient : « Attention, si tu t’approches trop, tu fais trop confiance, tu aimes trop, tu vas avoir mal. Tu seras trahi comme avec maman qui t’a abandonné pour ton frère. » 
Notre mémoire corporelle a enregistré les expériences relationnelles positives comme négatives que nous avons connues depuis notre origine. Tout se passe comme si nous avions en nous l’image de la bonne mère et du bon père, comme l’image de la mauvaise mère et du mauvais père. Inévitablement, le couple sera le lieu de projection de ces images. Alors que ce sont les images positives du bon parent intériorisé qui dominent dans la période de lune de miel et qui sont projetées sur l’être aimé, ce sont les images négatives qui seront projetées sur l’autre qui devient alors le mauvais parent à l’étape de la lutte de pouvoir.
En d’autres termes, lorsque je tombe amoureux, je deviens amoureux de l’image positive de papa-maman que j’ai projetée à l’extérieur sur un « objet » d’amour. Et lorsque cette lune de miel prend fin et que s’engage la période de pouvoir, c’est alors le mauvais parent qui est perçu en l’autre. L’autre devient cette mauvaise mère qui n’est jamais assez disponible ou le mauvais père, agressif. Comment, en  si peu de temps, l’autre a-t-il autant changé? En fait, l’autre n’a pas véritablement changé, c’est notre perception de lui qui s’est transformée. L’idéalisation des premiers mois a cédé la place au principe de réalité : l’autre n’est pas que gentil, il est aussi mauvais, parce que frustrant, comme papa-maman jadis.
Il ne faut pas croire cependant que le conjoint n’est qu’une projection d’images qui n’a rien à voir avec ce qu’il est en réalité? Certes, la perception que nous avons de lui est déformée, mais il renferme bel et bien des traits de caractère positifs et négatifs, semblables à papa-maman. Il est bien connu que l’on choisit des conjoints qui nous feront revivre les mêmes blessures affectives de l’enfance. Statistiquement, nous savons qu’une fille d’un père alcoolique a plus de chance de choisir un homme qui a des problèmes d’alcool. Même chose en ce qui concerne un contexte de violence familiale. La relation de couple risque de devenir la réplique de la famille d’origine. Soit la personne est toujours victime du conjoint violent, soit la victime d’hier devient le bourreau d’aujourd’hui. C’est souvent ce que l’on constate en examinant les personnes incarcérées pour crime, violents contre la personne la plupart du temps, ces criminels ont été victimes de violence dans l’enfance, leur passé contamine leur présent, et ils ne font que tenter de guérir leurs blessures émotionnelles en blessant autrui. Rien n’a vraiment changé, sauf qu’ils se retrouvent dans le rôle de l’agresseur au lieu d’être  une victime comme autrefois. Ce changement de rôle de victime à celui d’agresseur s’observe également chez certaines mères qui ont été battues dans leur enfance. Elles vivent la crainte d’agresser à leur tour leurs enfants.
Nous comprendrons de plus en plus que l’inconscient joue un rôle prépondérant dans la dynamique conjugale. Même avec les meilleures intentions du monde et en voulant réussir à tout prix cette relation d’intimité, les mêmes difficultés rencontrées dans l’enfance risquent de faire surface.
L’inconscient nous conduit à faire ce que nous ne voulons pas et à ne pas faire ce que nous voulons (paroles d’apôtre), L’intimité ne va pas de soi et on comprend maintenant pourquoi on entend si fréquemment ce genre de phrases : «  Dès que je fais l’amour avec une fille, elle ne me dit plus rien. », « nous jouons au yoyo, je m’approche, elle s’éloigne. Elle s’éloigne, je m’approche. » «  Soit je m’entends bien avec  mais ne la désire pas, soit je la désire passionnément, mais ne ressens aucune affinité. »
L’intimité sur le plan physique, affectif et spirituel est rare. Plus on s’approche de cette intimité complète, plus on s’approche également de nos blessures d’amour d’enfance, et nous entrons alors dans le cycle de la souffrance/évitement, d’où les distances qui suivent les rapprochements, les querelles monstres qui suivent l’harmonie. S’engager à vivre l’intimité, c’est s’engager à affronter les zones d’ombre, le refoulé en soi qui  tenteront  de refaire surface à la lumière de  notre conscience
Je me résume ainsi : la vision juste du couple, c’est savoir :
  • Que le conjoint n’est autre que papa-maman quand l’émotion intense d’attraction ou de répulsion me conduit hors de moi.
  • Que je regarde souvent mon conjoint avec les yeux de mon enfant intérieur qui cherche à recevoir ce qu’il n’a pas reçu, à guérir ce qui a été blessé et à exprimer ce qui a été réprimé.
  • Que le couple sera le lieu de la répétition des blessures d’enfance, et de leur guérison éventuelle, moyennant un certain savoir-faire qui favorise une interaction juste.

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