vendredi 4 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 72e partie

ON DEVIENT CE QU'ON EST


Quelqu’un a dit : l’homme n’est que ce qu’il devient ou l’homme ne devient ce qu’il est?

Il est classique de distinguer dans le caractère des éléments naturels ou innés et des éléments acquis. On naît sanguin ou lymphatique, vif ou mou; mais les traits essentiels du tempérament peuvent être modifiés par des influences diverses; le climat, le métier, l’éducation et le milieu social, enfin l’effort volontaire.

La réflexion nous montrerait, que tout ce que nous observons en l’homme est acquis : l’homme n’est que ce qu’il devient : Mais une réflexion plus profonde nous ferait constater que ces acquisitions ne sont qu’apparentes : l’homme ne devient que ce qu’il est.

Tâchons de pénétrer le sens de ces deux réflexions antithétiques de ce penseur et de voir si l’observation les confirme ou les infirme.

L’homme n’est que ce qu’il devient. Que faut-il entendre par là? Si nous ne connaissons pas Amiel, nous pourrions proposer cette explication de simple bon sens; à sa naissance, nous n’observons dans l’enfant rien de ce qui fera de lui l’homme qu’il sera plus tard; tout ce qu’il sera, il doit le devenir, de sorte qu’on peut dire que l’homme n’est que ce qu’il devient.

Et en effet l’enfant qui vient de naître ne présente aucun caractère physique et surtout mental qui le distingue des autres. Henri Poincaré au berceau n’avait encore rien d’un mathématicien génial et il se comportait comme les autres enfants de son âge. C’est peu à peu que l’homme devient ce qu’il sera. Son développement physique donne à son corps une stature et une tournure caractéristique – les multiples expériences qu’il fait dans ses rapports avec les choses et avec les hommes ébauchent les linéaments de ses premières idées. Surtout il se laisse former par ceux qui l’entourent, héritant de la sagesse accumulée de nombreuses expériences et aussi de préjugés qu’impose le milieu. Plus tard, devenu adulte, de tout cet amas de connaissances et d’habitudes, il tâchera, s’il est réfléchi, de faire une synthèse logique : ce sera lui, le terme d’une longue évolution partie de quelque chose qui, en somme, n’était pas lui.

Ainsi comprise, la pensée de Amiel est évidente : c’est une vérité de bon sens. Mais précisément; il n’est pas vraisemblable qu’un esprit de la finesse de ce contemplatif se soit arrêté à une pensée si banale et surtout l’ait trouvée profonde. Sous les mots, il doit donc y avoir autre chose.

L’homme n’est que ce qu’il devient, ne signifierait-il pas que l’homme n’est que ce qu’il se fait, ce qu’il devient par lui-même; en définitive, l’homme serait quelqu’un dans la mesure où il est en enlevant à ce mot tout ce qu’il a de péjoratif – un parvenu; il n’y aurait en nous de vraiment à nous que ce qui est notre œuvre.

« Ne t’énorgueillis d’aucun avantage étranger, dit Epictète. Si le cheval s’énorgueillissant disait : ‘j’ai un beau cheval’, sache que c’est des qualités du cheval que t’énorgueillis. Qu’y a-t-il donc là de tien? » Il faut aller plus loin. Il n’y a pas lieu d’être fier de sa beauté, de sa naissance, de son intelligence : ces dons, ainsi que le mot l’indique, nous les avons reçus; ils ne sont point notre œuvre. Il en est de même de ce que nous sommes par suite de tout le système d’éducation et d’instruction dont nous avons bénéficié; nos idées religieuses, morales, sociales ne sont pas nôtres; ce sont celles de nos éducateurs. Pour devenir quelqu’un, nous devons faire d’une certaine manière la conquête personnelle de ce que nous avons reçu sans effort, et, mieux , encore, nous approprier de nouveaux royaumes à la pointe de l’épée; nous sommes ce que nous devenons, ce que nous faisons. Cette ambition de devenir quelque chose par soi-même, Cyranno l’exprimait bien par le vers connu : « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul. »

Voilà enfin un troisième sens qui nous paraît conforme, lui aussi, à la pensée de l’auteur : l’homme n’est que ce qu’il devient, c'est-à-dire ce qu’il réalise au cours de sa vie. L’être vivant et surtout l’homme, n’est pas une réalité statique et inerte – il est essentiellement dynamisme, et sa valeur dépend de ce dynamisme même.

Celui qui ne produit rien n’avait rien en lui, n’était rien : on n’est ce qu’on devient. « le génie latent, dit l’autre, n’est qu’une présomption. Tout ce qui peut être doit devenir, et ce qui ne devient pas n’étant rien. »

En portant ce jugement sévère sur ces hommes qui se sont arrêtés aux espoirs et aux ambitions et n’ont jamais rien réalisé, Amiel songeait douloureusement à lui-même : « la virtualité pure, écrivait-il, est mon refuge de prédilection, dès le commencement : j’ai été un rêveur, craignant d’agir, amoureux du parfait, et aussi incapable de renoncer à ses expériences que de les satisfaire, bref, un esprit étendu et un caractère faible; curieux de tout ressentir et impropre à rien exécuter. »

Quelques jours avant sa mort, il notait dans son journal intime : « Tant de promesses pour aboutir à un résultat aussi maigre! Ce que c’est que de nous!...comme les désirs trompent!... ». Amiel juge qu’il n’est rien, puisque de tout ce qu’il rêvait d’être il n’est rien devenu : l’homme n’est que ce qu’il devient. Mais cette réflexion douloureuse peut en amener une autre qui console, ou du moins invite à la résignation : celui qui n’est rien devenu n’était rien.

L’homme ne devient que ce qu’il est; pensée plus profonde encore, d’après Amiel.
On pourrait d’abord comprendre que l’homme ne devient que ce qu’il est par naissance, ou par cette naissance spirituelle qu’est la première éducation. Il est certains traits de caractère que le milieu physique ou le milieu social peuvent bien atténuer, mais qu’ils n’effaceront jamais. Ces tendances fondamentales détermineront toujours les réactions particulières de chacun : un sanguin entré dans la diplomatie parviendra à se maîtriser lui-même, mais il se maîtrisera en sanguin, qui toujours bouillonne. Le fonctionnaire, sans doute, s’adoptera à sa fonction; mais, plus encore, il adopte la fonction à ce qu’il est par nature, et sa nouvelle fonction devient en lui ce qu’il est.

De même un enfant élevé dans un milieu vulgaire et dont le tempérament n’implique rien de particulièrement délicat restera toujours vulgaire. Sans doute, si les circonstances ou sa valeur personnelle le font parvenir à une situation élevée qui le fera vivre dans un milieu choisi, il s’adaptera, il changera ses manières et son langage, prendra un air nouveau, deviendra distingué. Mais jusque dans sa distinction il restera quelque chose de rude et de grossier; son effort même pour être ce qu’il est devenu montre qu’il ne l’est pas encore et il ne le sera jamais qu’à la façon d’un parvenu, et, en prenant des manières distinguées, il les vulgarisera en quelque sorte, les amenant à son niveau; il devient ce qu’il est.

Cette interprétation est bien pessimiste et semble couper les ailes à tout espoir de progrès. Est-elle confirmée par les faits? Il semble bien que non. Si souvent l’homme nous donne des déceptions et des surprises? Tel, médiocre dans les études, révèle, au cours de sa vie, ouvert et réfléchi; tel autre, apathique et terne, se montre, au cours d’une guerre, entreprenant et finit en héros. L’homme ne devient pas ce qu’il est par une sorte d’évolution mécanique sur laquelle il ne peut rien. Il est capable, dans une certaine mesure, de diriger cette évolution.

Mais - et c’est là un second sens de la pensée d’Amiel – pour diriger cette évolution, il faut déjà être orienté, il faut être en partie ce qu’on rêve de devenir. Les psychologues modernes, en particulier M. Maurice Blondel, l’ont bien montré; rien n’entre dans l’homme, n’est assimilé par lui, c'est-à-dire ne devient lui-même, qui ne soit appelé par quelque aspiration profonde de son âme, qui ne soit déjà lui. De cette idée, nous trouvons déjà une amorce chez Amiel : « On ne peut apprendre avec fruit que ce qu’ils savent virtuellement. On ne leur donne que ce qu’ils avaient déjà ».

Devenir n’est donc qu’expliciter ce qu’on est déjà implicitement. De fait, on ne devient pas énergique ou affectueux; l’énergie ou l’affection qui apparaissent ne sont que le développement d’un germe naturel ou de cette seconde nature constituée par les toutes premières habitudes de l’enfance : devenir se ramène à réaliser les virtualités accumulées en soi. Mais il reste une importante marge à notre effort personnel : si ces virtualités sont en nous sans nous, de même que le germe est dans la graine. Indépendamment du fleuriste, leur développement dépend de nous. L’énergie du tempérament qui nous est échoué peut-être tournée à la domination de nous-mêmes afin de ne pas sacrifier les autres à nous. Il y a mille façons de s’attacher et d’aimer : il en est qui ennoblissent et d’autres qui avilissent. Peut-être ne deviendrons-nous jamais que ce nous sommes, mais nous pouvons être ce que nous sommes de bien des façons différentes, et la façon d’utiliser ce qu’on est importe plus que cela même qu’on est. Mais peut-être pourrait-on trouver à la pensée de ce subtil penseur, une signification plus subtile encore. L’homme ne devient à chaque instant de sa vie, que ce qu’il est à cet instant même. Dans la plupart de nos actions, nous sommes comédiens avec nous-mêmes. Nous nous faisons désintéressés, sensibles au beau et même angoissés de graves questions. Il n’y a là que pure façade, et un esprit pénétrant ne s’y trompe pas; on ne devient pas artiste, ou charitable, ou philosophe, parce qu’il est avantageux de l’être et comme une commande; on ne devient jamais que ce qu’on est.

Pour devenir ce qu’on désire être, il ne suffit pas de faire comme si on l’était déjà. L’orgueilleux qui fait comme s’il était humble use en quelque sorte les résistances qui, en lui, s’opposent à l’humilité : il n’est pas encore humble, et il peut rester orgueilleux dans son attitude humiliée. Les transformations qui nous modifient doivent être plus profondes, atteindre l’intime du cœur. Mais lorsque les résistances sont usées, lorsqu’une purification prolongée a établi dans l’âme comme un nouveau climat, un autre homme apparaît. La pratique des vertus, artificielle jadis, est devenue naturelle : les gestes et les paroles humbles sont l’expression spontanée d’une conviction intime. Alors on ne devient, dans ses actes, que ce qu’on est réellement à l’intime de l’âme.

Nous devons le reconnaître, c’est ce qu’on est qui attache et captive les hommes et non pas ce qu’on fait. Goethe l’avait déjà noté : « les natures communes payent avec ce qu’elles font; les natures riches avec ce qu’elles sont ». Amiel le répète en des termes analogues : « Ce n’est pas ce qu’il a, ni même ce qu’il fait, qui exprime directement la valeur d’un homme, c’est ce qu’il est ».

Cette pensée coupe les ailes aux rêves d’une ascension morale trop facile et trop rapide : elle n’a pas de quoi décourager. Ce que nous faisons, en effet, est comme le témoin de ce que nous sommes. De plus, une action persévérante informée par le même idéal parvient peu à peu à se confondre avec ce que nous sommes, de même que le métier, parfois, s’inscrit en quelque sorte dans l’allure de celui qui l’a pratiqué durant toute une vie et lui sculpte lentement un nouveau visage. Ne nous laissons pas hypnotiser par ce que nous sommes ou croyons être. Travaillons à devenir ce que nous voudrions être : il n’y a pas d’autre moyen de grandir.

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