vendredi 11 mai 2012

LA DÉTRESSE DES HOMMES - 74e partie

LA SOUFFRANCE RELATIONNELLE


Les couples se présentent souvent en thérapie en se plaignant d’incompatibilité de caractère, de divergence dans leurs idéaux et leurs valeurs, d’un sentiment d’étouffement, ou de la crainte d’être abandonnés. Derrière ces souffrances se cache une répétition traumatique des enjeux infantiles réactualisés dans les composantes défensives de leur collusion inconsciente. Ces impasses les paralysent autour d’une même problématique non résolue.

COLLUSION : CONCEPT
Dans notre société post moderne, les références sont plurielles. Certains ont une vision romantique du couple, issue de la lecture des classiques. D'autres nourrissent à son égard des préjugés qui datent des années 60 et 70, aux couleurs de la révolution sexuelle et du conflit des générations. Pour d'autres encore, le couple est une association qui n'existe que pour satisfaire une volonté d'affirmation sociale. Enfin, il y a ceux qui ne désirent que des histoires d'une nuit, et , inversement, ceux qui espèrent que l'union couronnera le rêve de leur vie.
Dans le foisonnement de ces attitudes, il est devenu impossible d'identifier la direction qu'emprunte la modernité: nous avons tous raison ou tous tort, selon les circonstances.
Mais, quels qu'ils soient, ces modèles ont à se confronter au cadre d'une société de consommation qui accorde de moins en moins de place au privé et à la préoccupation morale. Le couple romantique n'existe donc que dans l'imagination. Dans la réalité, il est écrasé par les impératifs du quotidien.

1. LE COUPLE ET LA COLLUSION INCONSCIENTE 


Quand le corps est malade, le diagnostic est rapide et le traitement à portée de main. Lorsqu’il s’agit d’un couple, l’issue du pronostic est beaucoup plus incertaine. La complexité des interactions humaines étant un labyrinthe dans lequel même le médecin de l’âme le plus expert risque de se perdre. Les fonctions que l’inconscient attribue à l’union ramènent aux images de l’enfance, qui sont celles vers lesquelles on régresse en cas de crise. À ces démons du passé que nous décrirons volontairement en faisant référence aux figures mythiques étudiées par la psychologue Jungienne, VERENA KOST, on demande parfois de compenser ou de réparer une souffrance, ou encore de se répéter tout simplement dans le temps.
Dans ces lignes, nous limiterons notre examen à quatre types de couples en lutte, en nous inspirant des travaux du psychiatre ZURG WILLI. Si par hasard vous vous reconnaissez dans l’une de ces typologies, ne vous alarmez pas : le fait qu’une relation soit saine ou non ne dépend pas de son appartenance à l’une de ces catégories, mais à l’intensité de la collusion en cause.


L’AMOUR COMME FUSION : LA COLLUSION NARCISSIQUE 
Pour former un tel couple, un narcisse ne suffit pas, il en faut deux : un qui exhibe son narcissisme et un autre qui l’inhibe. Pour l’un comme pour l’autre, la pathologie est la même.
Le monde est plein de ces narcisse expressifs. On les reconnaît au premier coup d’œil; dès la première rencontre, ils racontent tout d’eux-mêmes. Ils posent parfois des questions, non par curiosité, mais dans le seul but de souligner l’infériorité de leur interlocuteur. Ils n’ont qu’un désir, que l’on s’intéresse à eux, et même plus : que l’on voit en eux des êtres extravagants, pervers, révolutionnaires ou géniaux. Ils ne demandent qu’une chose, qu’on fasse savoir ainsi à quel point ils sont extraordinaires. Les narcisse vivent de l’admiration d’autrui, ce qui leur fait rechercher la compagnie de personnes insignifiantes, qui ne leur proposent que le reflet d’eux-mêmes. 


Fragiles, les narcisse expressifs ont besoin d’être admirés. Incertains de leur propre valeur, ils ne peuvent voir en l’autre que le simple instrument d’une confirmation du soi, et non pas un individu autonome. Ils s’entourent donc de béni-oui-oui et laissent flotter autour d’eux un halo de démocratie marquant leur autoritarisme : leur monde n’est fait que d’amis ou d’ennemis, qui sont, selon le cas, une source d’harmonie ou la cible d’une amertume et d’une agressivité débordantes. A ces derniers, ils livrent de véritables guerres saintes, et enrôlent tous leurs amis affectés sans exception à la dévotion exclusive du général. Il est inutile de préciser que le plus petit signe de dissension signifie la fin de leur amitié. Par définition, un narcisse expressif entretient un rapport de collusion violente avec tout le monde, sans excepter son partenaire inhibé, celui que le jargon médical définit comme un « schizo ide empathique : » Celui-ci n’attend que la reconnaissance de son talent caché d’écoute, qui lui permet de conquérir la confiance d’autrui. Quand deux archétypes de ce genre se rencontrent, c’est l’amour à coup sûr.


Avant de s’aventurer dans les dédales de ce rapport, il est bon de faire un petit retour aux origines de la structure narcissique. Elle est propre aux individus que leur mère a empêchés d’acquérir un soi autonome et qui ont dû apprendre à décrypter ses moindres désirs de peur de ne pas être aimés en retour ou d’être taxés d’ingratitude.


Le couple narcissique reproduit le modèle : l’un des partenaires y abdique en faveur de l’autre. Mais tous les narcissiques n’ont pas le même bonheur en amour. Et ceux qui ne rencontrent pas le bon comportement connaissent des destins divers et variés.
Certains restent attachés à l’objet principal de leur désir, leur mère. D’autres se rabattent sur des prostituées qui leur offrent contre de l’argent des prestations sexuelles qui répondent à leurs désirs : pour d’autres encore, l’onanisme permet de débrider l’imagination. Ce que les relations humaines qu’ils entretiennent habituellement leur interdisent, puisqu’elles mettent en jeu une personne autre, aux rythmes et aux manières qui leur sont propres. D’autres enfin, officiellement unis, vivent des passions narcissiques parallèles et leurs amants doivent être extrêmement stimulants pour mériter les cadeaux que le narcisse aime dispenser avec beaucoup de fierté. Une seule chose est interdite à ces amants d’un jour : compliquer la vie.


Les vrais amours narcissiques sont quant à eux de véritables coups de foudre. Malheureusement, ils sont passagers. Notre narcissique expressif n’étant capable de se livrer totalement que pendant peu de temps, la fée qu’il choisit se transforme rapidement pour lui en sorcière sans intérêt petit à petit exclue de son monde affectif. La personnalité narcissique de type inhibé favorise son autocritique qui veut qu’elle ne mérite pas l’amour de l’autre, et se mésestime. Le fait même d’avoir été choisie la rend prête à n’importe quel sacrifice. Elle rêve de se perdre dans l’autre, dont elle égrène dons et succès, sans laisser la moindre place à un autre type de rapport humain.


C’est le cas de Marthe, une femme de quarante ans que m’a envoyée un gynécologue parce qu’elle refuse depuis six mois tout rapport sexuel. Elle est déprimée et elle a pris du poids. Selon ses dires, son mari Laurent est coupable de tout. Il a quinze ans de plus qu’elle et la retraite anticipée l’a transformé en véritable tyran. C’est du moins la façon dont elle le décrit lorsqu’elle raconte à quel point les exigences sexuelles de son mari ont augmenté. « J’ai du temps libre; profitons-en » semble t-il dire avant de harceler littéralement sa femme. Elle souligne que cette Satyriasis n’est que la dernière d’une longue suite de brimades. Il a commencé par l’empêcher de travailler, la privant ainsi de son seul espace d’autonomie. Puis il l’a contrainte à subir une stérilisation sous prétexte de ne pas augmenter la progéniture qu’il a eu d’un premier lit. Enfin, il a fini par l’obliger à vivre sous le même toit que sa belle-mère. À tant de violence s’ajoutent des relations sexuelles insatisfaisantes : l’éjaculation précoce est le seul épilogue possible des rapports intimes avec Laurent.
Pourquoi Marthe reste-t-elle avec un tel homme? Le seul mot qui me vienne à l’esprit, à l’écoute de l’histoire de sa vie, est celui de masochisme. Cette femme a en effet passé son enfance à s’occuper de son père aveugle. Infirmière de métier et de cœur, elle a réalisé bien tard que son mari n’était guère que le dernier d’une longue liste de personnes qu’elle a assistées depuis toujours. Laurent a certes pourvu aux besoins matériels de la famille, mais son comportement affectif a largement compensé cet échange. Avant d’en avoir une perception claire, Marthe a ressenti cette collusion narcissique dans son corps sous forme de migraines et d’un refus total de la relation sexuelle. Il ne s’agit là que du premier « non » qu’elle devra apprendre à prononcer afin de recouvrer son bonheur. 


L’AMOUR COMME NOURRITURE RÉCIPROQUE : LA COLLUSION ORALE 
La collusion orale tourne autour de la thématique de la sustentation réciproque. Imaginons que les partenaires soient une mère et son fils. La première doit continuellement répondre aux besoins inépuisables de l’autre. Elle jouit de l’apaisement de son enfant après la tétée, et lui de la nourriture qu’il a reçue.


La relation mère-enfant est la première expérience de la réciprocité. Certaines mères sont tellement remplies d’amour pour leur enfant, qu’elles se sentent offensées et frustrées lorsqu’arrive le moment où il ne se laisse plus manipuler passivement comme une poupée, première séparation qui leur procure un sentiment d’infériorité et de dépression. Le rôle que l’enfant joue dans cette relation, est important. Nous l’imaginons souvent comme une victime inerte : en réalité, il a toute la force de ses cris et de ses caprices pour s’opposer à sa mère. S’il n’évolue pas, sa personnalité orale adulte cherchera un partenaire qui le soignera et s’occupera de lui comme le faisait sa maman. Parfois cette avidité se transforme en boulimie.


Paradoxalement les personnalités orales finissent par haïr ceux qui satisfont à leurs désirs, parce qu’ils sont le témoignage vivant des besoins dont ils sont esclaves. Leurs partenaires idéaux sont donc rarement pétris d’ambitions personnelles. JURG WILLI explique qu’ils ont une prédilection pour les gros pulls, les grandes écharpes, bref, pour tout ce qui leur confère un sentiment de sécurité. Ils aiment la chaleur, s’assoient volontiers devant un feu de cheminée et aiment vivre dans des maisons lambrissées ou remplies de meubles en bois. On est frappé par la hâte avec laquelle ils se mettent à la disposition des autres. Mais leur désintéressement n’est qu’apparent. Ils craignent en réalité que la relation se rompe, si jamais on les trouvait inutiles. 


Le rôle du bébé est tenu par celui des deux qui ne parvient pas à s’identifier au rôle maternel, les frustrations vécues avec sa mère ayant été trop nombreuses. Les fonctions maternelles sont donc transférées sur le partenaire qui doit correspondre à l’image idéale d’une mère gratifiante. En revanche, celui (ou celle ) qui assume le rôle maternel cherche sans arrêt à prendre soin de l’autre, n’étant pas capable de s’occuper de lui-même. En projetant sur l’autre le rôle du nourrisson, c’est son côté enfant qu’il prend en charge. Dans une telle collusion, le « bébé » vit une situation de régression. La « mère » de progression. Le premier renonce volontiers à une relation horizontale et compense sa position d’infériorité par toute la « nourriture » qu’il reçoit. Le partenaire-mère éloigne le danger de la régression, en maintenant l’autre à la place infantile qu’il refuse d’occuper lui-même. Le couple ne risque la rupture que lorsque l’envie prend le dessus. La « mère » est alors jalouse de l’attention portée à « l’enfant » qui est à son tour angoissé par la position régressive dans laquelle il est tombé. Ce n’est pas par hasard si, dès que le partenaire-mère tombe malade, le partenaire-bébé fait de même. Ces couples oraux sont prêts à tout lorsqu’il s’agit d’éviter d’échanger les rôles.


Claude se saoulait parfois et frappait alors à la porte de ses voisins, pensant que c’était la sienne. Il est aussi arrivé qu’il urine sur leur paillasson, mais il a été vite pardonné. Ses voisins savent qu’il est veuf, que sa femme est morte d’un cancer de la vessie et qu’elle était à la fois pour lui une mère, une épouse et une infirmière. En tout état de cause, elle était plus qu’une simple partenaire. Claude le sait aussi. C’est ce qu’il exprime en tout cas quand il retrouve sa lucidité. Il redevient un homme d’âge mûr, aisé et sympathique, qui partage sa vie entre ses demeures entre Montréal et Québec. Il parvient même à raconter son histoire, celle d’un jeune homme de bonne famille qui ne s’est révolté contre la sévérité maternelle qu’après l’âge de vingt ans, en quittant le poste dans une compagnie d’assurance, pour se consacrer à sa vraie vocation, la musique.


Il a rencontré sa femme, Huguette, au cours d’une fête à laquelle il participait avec son petit orchestre. Il était alors un playboy qui aimait s’étourdir dans la fête, elle était avocate et dotée d’une personnalité vive et de goûts marqués. Bref, ils formèrent un couple oral typique; pendant douze ans, il se réfugia dans ses bras maternels ou elle l’accueillait comme la plus aimante des mères. Ils n’ont jamais eu d’enfant, il travaillait trop, elle redoutait de perdre sa liberté et ils étaient si bien ensemble! Parfois la nuit, Claude se réveille encore brusquement pour parler à Huguette. Mais elle n’est plus là depuis des mois. Il s’est mis à boire, voulant oublier sa femme, mais il n’y arrive pas. Il vit seul, a abandonné la musique, et son unique plaisir réside dans des repas somptueux qu’il s’offre parfois au restaurant. Huguette avait façonné la personnalité de Claude. Mais celle-ci s’est évanouie avec sa mort. Avant tout, il a fallu mettre un frein à son alcoolisme, puis nous l’avons aidé à parler, à exprimer sa tristesse. Maintenant qu’il va mieux, il pense aller vivre aux U.S.A. ou la vie est plus facile pour les veufs, surtout quand ils sont aisés. 


L’AMOUR COMME POSSESSION RÉCIPROQUE : LA COLLUSION SADICO-ANALE
Ce qualificatif peut sembler étrange; il se réfère en fait à l’art des stades de développement décrit par Freud. Celui pendant lequel l’enfant prend plaisir à contrôler ses sphincters. Parallèlement, il existe des couples qui prennent plaisir à satisfaire leur goût du pouvoir en multipliant les conflits dont le seul objectif est que l’autre n’ait pas gain de cause. Tous les prétextes à se quereller sont bons : l’activisme du partenaire ou sa passivité, son autonomie ou sa dépendance, son obstination ou sa souplesse, son amour de l’ordre ou son laisser-aller. Les deux composantes de ces pôles dialectiques sont comme souvent présentes en chacun de nous, mais le rapport pervers de domination pousse à plaquer l’un ou l’autre sur le partenaire dans le seul but de pouvoir le critiquer.


Dans de tels couples, le partenaire dominant fait preuve d’attitudes véritablement despotiques. Non seulement il exige une fidélité absolue, mais il voudrait de plus qu’elle soit le fruit d’une décision spontanée de conjoint : en bref, il a l’ambition de contrôler autant l’esprit de l’autre que ses comportements. Le partenaire passif supporte tout, satisfait de pouvoir déléguer les prises de décision, et de vivre sous la protection de l’autre.


Il s’agit pourtant, encore une fois, d’un mécanisme de pouvoir : la résistance passive n’est guère que le meilleur moyen de dominer son compagnon, tout en feignant d’être sous sa domination. Même violents, les conflits issus de ces collusions ne se placent pas dans une logique de séparation. Sans bouc émissaire il n’y aurait plus de conflit.


L’émergence de tendances jusqu’alors refoulées et protégées sur l’autre déclenche en revanche la véritable crise. Imaginons que le sujet dominant veuille vérifier jusqu’où va son ascendant sur l’autre, alors que celui-ci a décidé d’exprimer sa propre autonomie, le premier affirmera qu’il se comporte de façon aussi tyrannique parce que l’autre fuit et ne se laisse plus contrôler, alors que l’autre prétend qu’il ne se laisse plus contrôler, parce que son partenaire ne lui veut plus que du mal. Il est évident que ces relations trouvent un débouché naturel dans le sado masochisme, ne serait-ce que psychologique.


Dans la vie quotidienne, un rien suffit à exaspérer le litige. Lui serait prêt, par exemple, à préparer de temps en temps le petit déjeuner, mais il ne supporte pas que sa femme le lui demande. «Si pour une fois seulement il me montrait un peu d’attention! » soupire-t-elle. « Si je lui donne le petit doigt, elle me mangera la main. », se dit-il.


L’idée fixe de ces couples est de dominer sans être dominé. Personne ne prend d’initiative, de peur que son geste ne soit interprété comme un signe de faiblesse et ne donne lieu à des revendications. Leur sexualité fonctionne selon le même mécanisme : il n’est pas rare que la femme masque son orgasme, tandis que l’homme tente de précipiter son éjaculation. Bref, personne ne désire montrer à son partenaire qu’il a gain de cause. 


C’est le plaisir que procure la peur de l’autre qui rend les conflits de pouvoir inépuisables, à la manière d’une grotesque guerre de tranchées. JURG WILLI cite le cas d’un couple dont les membres s’accusaient mutuellement d’égotisme : ils avaient construit chez eux une cloison mobile qui divisait le couloir de leur maison en deux parties égales, ce qui leur permettait d’entrer et de sortir sans être vu par l’autre. Ils ne communiquaient que par écrit et faisaient preuve d’un sens de la provocation toujours plus raffiné. Le mari en particulier était maître en la matière : avant que sa femme n’entre dans la salle de bain, il urinait dans le lavabo, ou bien il vomissait dans les casseroles à l’heure de la préparation des repas. Elle ne décida de s’en aller que le jour où il la menaça de mettre le feu à l’appartement.
Quelle surprise. Ce départ le rendit apathique et il dut être hospitalisé, ne parvenant plus à se nourrir seul. Il ne se rétablit que le jour où elle devint son infirmière, à leur commune satisfaction. Ce fut la fin de cette lutte conjugale qui n’avait été pour lui qu’une dernière tentative pour exprimer son autonomie. L’échec de ce modèle avait ramené leurs rapports dans un cadre quasi normalisé.


C’est peu dire que pour un thérapeute, ce genre de couple est exaspérant. Les exercices de communication, tellement utiles dans d’autres circonstances, se limitent pour eux à des tentatives de prise de contrôle de l’un par l’autre ou même du thérapeute, comme ce fut le cas avec Élisabeth. En entrant dans mon cabinet, elle tenait presque par les oreilles son mari Fernand. Elle voulait que je le réprimande parce qu’il refusait de subir une vasectomie et parlait le doigt pointé sur son ventre, rond d’une grossesse de cinq mois. Il m’a fallu un peu de temps pour réussir à éclairer la situation, par ailleurs très simple. Plus jeune qu’elle de cinq ans, il avait un an auparavant fait un enfant à l’une de ses maîtresses, qui avait décidé de le garder. À l’annonce de ces faits, la réaction d’Élisabeth avait été explosive : non seulement elle l’avait contraint à lui faire immédiatement un enfant, mais elle le sommait aussi de se faire stériliser. Une conclusion qui correspond bien à l’histoire de ce Canadien installé aux États-Unis depuis dix ans et qui s’est rapidement fait accaparer par l’énergique Élisabeth. Après s’en être emparé, elle voulait le castrer. Elle m’a même trouvé un rôle tout fait : celui du juge qui blâme le mari. Ma première tâche fut de lui démontrer que je ne pouvais être complice d’une telle manipulation.


Dans ces couples, plus l’élément dominateur poursuit l’autre de sa jalousie, plus celui-ci le trompe pour affirmer son autonomie. Mais plus il cherche à fuir, plus son partenaire prétend faire de lui sa propriété privée. Le premier dit : « Je suis jaloux parce que tu es infidèle », ce à quoi l’autre réplique : « je suis infidèle parce que tu m’étouffes avec ta jalousie ».Et la seule envie que nous ayons, nous les thérapeutes, c’est d’abandonner ces couples à leurs inépuisables prises de bec. 


L’AMOUR COMME DEVOIR : LA COLLUSION HYSTÉRIQUE 
Ce type de rapport est aussi appelé la collusion oedipienne par les psychiatres. Ses origines symboliques se situent dans les manifestations affectueuses que le fils adresse à sa mère : il arrive qu’il se rende compte qu’elle les apprécie, surtout lorsqu’elle est sexuellement insatisfaite, et qu’elle bloque tout à coup le processus de séduction. L’incohérence de ce comportement empêche l’enfant de renoncer à sa mère en tant qu’objet sexuel et le blesse dans son identité masculine. Un phénomène analogue active et interrompt les mouvements oedipiens de la fillette avec son père.


La collusion hystérique reproduit le même modèle comportemental. Superficielle, incohérente dans sa vie sentimentale, la femme hystérique a tendance à transformer les conflits à l’extérieur du couple ou à les transformer en des maladies impromptues. Pour séduire, elle se croit obligée de jouer à la femme désinhibée.


Mais elle évite d’avoir des rapports personnels trop intimes et sexualise tous les autres rapports, au risque de se faire molester par ceux qui ne comprennent pas ses provocations.
En général, l’homme hystérophile a vécu longtemps avec sa mère et son émancipation sexuelle a été tardive. Passif par nature, il évite de le montrer. Il rompt le lien qu’il entretient avec la terre ( à ses yeux la plus importante de toutes les mères ) en choisissant des sports virils et ascensionnels comme l’alpinisme, le parachutisme ou le deltaplane. Il s’occupe des autres pour dissimuler son besoin d’attention. Mais sa vraie nature se révèle dans une sexualité pauvre, qu’il néglige pour mieux cultiver des liens affectifs qui lui permettent de jouer les sauveteurs.


Leur mal de vivre les rapproche. C’est toujours le même schéma qui se répète : une femme qui cherche de l’aide et un homme que sa famille a convaincu de rentrer dans le rang. Elle se marie sans être amoureuse mais pense qu’un jour ou l’autre l’amour viendra. Lui n’aspire qu’à la consoler, mais il est constamment frustré puisque, malgré toutes ses tentatives, sa compagne ne peut sortir de son état d’insatisfaction chronique. Si par hasard il se permet de lui demander de l’aide en cas de maladie ou de difficulté professionnelle, elle le repousse avec dédain. Comment pourrait-elle porter à son mari la moindre attention maternelle?... Yolaine est une femme de la haute bourgeoisie, formaliste et égocentrique. Elle a toujours souffert de maux imaginaires qui n’ont fait qu’augmenter avec l’âge. Lorsque son mari a commencé à souffrir de dysfonctionnements de la prostate, une migraine soudaine l’a mise dans l’impossibilité de s’en occuper . Elle raconte à ses amies à quel point il est difficile de vivre avec un homme atteint de tels maux. Ce qui est loin de déplaire à son mari qui préfère être plaint plutôt que de devoir prendre l’initiative, notamment en matière sexuelle.
Rapidement, ils se comportent comme frère et sœur et elle commence à collectionner les amants en prenant comme prétexte l’indifférence de son mari. Situation qu’il accepte, puisqu’il considère que la virilité des autres est une forme d’agression très éloignée de la noblesse et de la tolérance qu’il manifeste.


Ce type de femme a beaucoup de succès, car les hommes aiment les femmes imprévisibles : elle veut systématiquement le contraire de ce qu’on lui offre, un vieux subterfuge qui lui permet d’avoir toujours raison. Ses amants sont des hommes forts, l’hystérique désirant toujours que soient bien séparés la douce routine du lit conjugal et la passion de l’alcôve. Même lorsqu’elle n’a pas d’amant, elle opère cette scission en faisant de ses enfants les témoins de la faiblesse de leur père, ce qui perpétue chez eux un complexe oedipien non résolu.


Les rôles peuvent évidemment être inversés : il arrive que l’homme soit autoritaire, et la femme, soumise . Il fait l’éloge de sa virilité, en tant que démenti à ses angoisses de castration et à ses tendances homosexuelles latentes, mais lorsque l’admiration féminine se ternit, son orgueil phallique s’en trouve blessé. Sa femme, qui le sait fragile, veut le rassurer pour une bonne raison : elle sait qu’il n’existe que dans la mesure où il peut se prouver à lui-même sa virilité au point que s’il en était autrement, il irait voir ailleurs. Si, dans cette situation, s’ajoute le facteur d’une grande différence d’âge, les compromis sont inévitables. Un homme plus âgé est attiré par l’idée d’initier une femme plus jeune à la vie conjugale, tandis qu’elle lui remet entre les mains son insécurité. Une femme plus âgée assume auprès d’un homme plus jeune et privé d’autonomie, un rôle essentiellement maternel. Elle devient à ses yeux une reine et une madone; une femme plus jeune lui semblerait trop immature. Il arrive qu’il accompagne sa dépendance d’un net penchant pour la boisson et les jeux de hasard.


L’alccol n’est qu’un moyen de se soustraire à la tutelle de son épouse, mais il finit en définitive par légitimer l’autorité de celle qui va le récupérer dans les bars ou paie la caution pour le sortir de prison. 


En conclusion, ce type de collusion remet en cause la relation horizontale et tente de maintenir la dichotomie entre conjoint fort et conjoint faible. Il faut pourtant garder à l’esprit le fait que le partenaire dominant n’est pas toujours le plus fort. Combien de fois, lors des séances de psychothérapie, découvre-t-on la force cachée des faibles ?

0 Comments: