jeudi 5 juillet 2012

LA PHILOSOPHIE - 10e partie


L'INTROSPECTION ET SES LIMITES

L’Introspection, ses limites et ses qualités propres et irremplaçables.

Les « humanités » formaient naguère les jeunes esprits par un contact prolongé avec les grands auteurs – dramaturges, poètes lyriques ou épiques, romanciers et penseurs- qui avaient analysé le plus exactement les rouages de l’activité humaine et pouvaient le mieux faire comprendre l’homme à lui-même.

Mais les progrès des Sciences ont obligé les responsables de l’éducation à doubler ce programme de formation humaniste d’un autre programme  de formation scientifique, dont l’esprit, bien différent de celui du premier, est parfois en contradiction avec lui.
L’humaniste est particulièrement attentif à ce qui se passe au-dedans de lui-même : il suit avec curiosité le jeu de ses pensées, s’intéresse  à la naissance de ses sentiments; il prend plaisir à expérimenter en lui-même les états d’âme que sa finesse lui fait deviner chez les autres ou dont il lit les descriptions dans les livres. Bref, l’esprit formé aux humanités classiques est préparé è l’observation intérieure ou introspection; il sera naturellement porté à y voir le moyen unique de la connaissance de soi et des autres, et même l’unique méthode de la psychologie.

La science. au contraire, demande qu’on regarde à l’extérieur, qu’on fasse appel à ses sens, qu’on ne tienne compte que de ce qui se voit et de ce qui se touche.
Cette habitude de la recherche scientifique rend sévère pour le mode d’observation de l’humaniste, l’introspection, dont le psychologue s’est contenté jusqu’à ces derniers temps. Ces données lui paraissent si pauvres et présentent si peu de valeur qu’il est tenté de lui substituer une méthode de connaissance ayant un champ plus vaste et des résultats plus sûrs.

Certains même ont prétendu se passer totalement d’introspection et constituer une psychologie au moyen d’une observation extérieure analogue à celle du physicien ou du biologiste.

Tâchant de réduire à leur juste mesure les possibilités de l’introspection, mais aussi de maintenir ce qu’il y a en elle de précieux, nous dirons d’abord ses limites, ensuite ses qualités propres et irremplaçables.

Rien de plus universel. À première vue, que l’introspection : puisqu’elle consiste dans une observation de la conscience par elle-même, elle semble d’abord possible à quiconque est conscient, donc à tous les hommes; elle paraît ensuite pouvoir atteindre tous les faits de conscience. Mais un peu de réflexion nous amènera à rétrécir singulièrement les limites dans lesquelles elle peut s’exercer.

D’abord le psychologue ne peut, par introspection, connaître que lui-même : la conscience des autres hommes lui est aussi fermée que celle du chien ou celle de la grenouille.

Sans doute, les autres peuvent lui faire part des données de leur observation intérieure. Mais pour lui, ces données n’ont pas la valeur d’une intuition personnelle. D’ailleurs, ils sont, en réalité, très peu nombreux les hommes capables de le renseigner sur leur vie intérieure, parce que très restreint est le nombre de ceux peuvent pratiquer l’introspection : ce repli sur soi-même exige, en effet, toute une éducation. En sont incapables les enfants, dont la connaissance serait si précieuse pour expliquer l’origine des idées et des sentiments, les primitifs, auprès desquels nous pourrions apprendre, par comparaison avec ce que nous devons à notre milieu; les gens incultes, grâce à qui nous pourrions nous rendre mieux compte de ce que nous devons à l’instruction.  On le voit, la presque totalité des hommes est incapable d’introspection. Ne peuvent s’observer intérieurement que les adultes civilisés. Bien plus, parmi ces derniers, il y a des exceptions. Dans son enquête sur l’imagination des auteurs dramatiques, Alfred Binet constata que certains des plus connus, habitués à observer les autres, étaient dépourvus du pouvoir de s’observer eux-mêmes.

Le nombre de ceux qui sont doués du précieux pouvoir de lire dans leur conscience est donc très limité : ils ne constituent qu’une rare exception.

Sans doute, quand il s’agit d’établir des lois, le nombre des cas observés n’est pas indispensable. Quelques observations rigoureuses et complètes suffisent à contrôler une hypothèse. Qu’il y ait, de par le monde, quelques esprits de diverses races et de culture différente se pénétrant à fond, et la science de l’esprit humain s’édifiera. Mais ces esprits existent-ils? Le psychologue le mieux préparé, quand il dirige son regard intérieur vers sa conscience, ne rencontre t-il nulle part quelque barrière qui l’arrête et marque pour lui les limites de l’introspection?

Il est d’abord assez communément admis que toute une part de notre vie intérieure reste inconsciente, et pour certains psychologues, ces pensées, surtout ces sentiments inconscients, seraient le ressort le plus important de notre vie intérieure.
Impossible d’atteindre par l’introspection cette zone obscure. Par suite, toute cette partie importante de la vie de l’esprit reste hors du domaine du psychologue qui prétend se contenter de l’introspection.

On a le droit de nier l’existence de faits psychiques inconscients, mais on sera bien obligé d’admettre leur équivalent pratique : des faits dont nous n’avons qu’une très faible conscience et au sujet desquels nous hésitons à nous prononcer. Ces états psychiques que n’éclaire qu’une lumière de crépuscule ne peuvent pas être observés directement : l’attention qu’on porte sur eux les renforce ou, au contraire, les dissipe; ils restent, eux aussi, hors du champ de l’introspection.

Il en est de même, à l’autre extrémité de l’échelle, des états violents, comme une crise de colère. Dans ces cas-là, toute la force psychique est absorbée, et le coléreux ne peut pas en  distraire celle qu’il faudrait pour fixer l’attention; s’il y parvient, ce n’est plus un état violent qu’il observe, mais un état qui se rapproche de la moyenne.

C’est en effet, aux états moyens que se limitent les possibilités de l’introspection, comparer les sensations produites par une légère pression de pointes de compas diversement écartées, suivre les anneaux d’une association d’idées, chercher les éléments de sa mauvaise ou de sa bonne humeur : voilà qui n’est pas au-dessus des possibilités du psychologue s’observant intérieurement.

De ces états moyens, avons-nous du moins, grâce à l’introspection, une connaissance certaine et précise? Les observations du psychologue ont-elles la même valeur scientifique que celles du physicien ou du chimiste?

Nous devons céder encore, une grande partie du petit terrain qui nous reste, et avouer que les données de l’observation intérieure n’ont qu’une valeur limitée.

Le courant de la conscience qu’observe le psychologue est d’une mobilité extrême, et ce qu’il a entrevu en un rapide coup d’œil est déjà différent à l’instant où il le formule.

Ensuite, ce qui est psychique ne comporte pas la mesure. Par suite, toute observation directe du psychisme restera nécessairement vague, imprécise; aussi nombreux que soient les faits recueillis, ils ne permettront pas d’établir des rapports quantitatifs entre les divers phénomènes de la vie intérieure, et de préciser dans quelle mesure l’un influe sur l’autre.

En comparaison de l’observation externe sur laquelle se base le physicien, l’introspection du psychologue nous paraîtra renfermée dans des limites bien étroites. Les faits du monde physique, quiconque a des organes normaux peut les observer, affirmer avec certitude leur réalité et, dans bien des cas, les mesurer assez exactement. La mesure de certains phénomènes physiques est sans doute plus difficile; mais tous ceux qui en connaissent la technique et utilisent les instruments nécessaires aboutissent au même résultat. Le psychologue est loin de cette perfection.

Cependant, l’introspection n’en conserve pas moins ses qualités propres qui la rendent supérieure à l’observation extérieure du physicien elle-même et en font pour le psychologue un instrument irremplaçable.

Sa qualité essentielle, celle d’où découlent les autres, c’est qu’elle est intuitive. Celui qui est capable de s’observer intérieurement voit sa vie intime en elle-même, sans intermédiaire, se rend comme présent à son jeu. Cette qualité est vraiment propre à l’introspection.

Ce n’est pas par intuition, inutile de le dire, que nous connaissons les sentiments d’autrui. Dans son âme, nous n’avons aucun accès direct, et nous conjecturons ce qui s’y passe, ce n’est qu’au moyen des signes extérieurs qu’il nous les donne ou qu’il les laisse paraître.

Du monde extérieur lui-même, le physicien n’a pas une connaissance aussi intuitive que celle que fournit l’introspection : même si l’on admet que l’objet extérieur est connu sans raisonnement, il reste, entre lui et l’idée que nous nous faisons, un intermédiaire, ou plutôt de nombreux intermédiaires : toutes les modifications physiologiques qui conditionnent la sensation. Aussi, tandis que le fait de la pensée dont j’ai la conscience immédiate est indiscutable et indiscuté, on discute sur l’existence du monde extérieur.

Le qualificatif d’intuitif convient donc bien à l’introspection et, à strictement parler, ne convient qu’à elle seule : il lui est vraiment propre.

Par suite, l’introspection est la source de renseignements la plus certaine. Sans doute, pratiquée sans esprit critique, elle expose à de nombreuses et grossières erreurs. Mais, au service d’un esprit vraiment scientifique et philosophique, elle seule peut conduire au roc inébranlable où s’ancre la première certitude : les philosophes, avant et surtout depuis Descartes, ont douté de l’existence du monde extérieur connu par les sens; de l’existence de la pensée constatée par l’introspection, personne n’a jamais douté : «Je pense, donc je suis » (Descartes), « Je fais effort, donc je suis. » (M. De Biron) « Je veux, donc je suis. » ( Hopenhaüer) autant de principes inébranlables de divers philosophies, tous fondés sur l’intuition psychologique.

Intuitive, l’introspection est enfin éclairante. Le physicien, voyant les phénomènes des yeux  de son corps, constate ce qui est; il ne comprend pas pourquoi les choses sont ainsi. Grâce à l’introspection, le psychologue pénètre plus intimement dans le jeu des causes; il aperçoit non seulement le fait, mais encore le comment et parfois le pourquoi. Que l’aimant attire le fer, nous le voyons de l’extérieur, nous le constatons, mais nous ne le comprenons pas. Au contraire, l’attrait pour un camarade sympathique, notre goût pour le succès, nous en avons une expérience intime et compréhensive. Aussi, dans sa partie éclairée, l’activité de notre âme nous est plus intimement connue que celle des corps extérieurs.

Étant seule à nous donner l’intuition des faits de conscience, l’introspection est irremplaçable pour le psychologue. Toute science, en effet, doit commencer par des intuitions. Le physicien commence par regarder le monde : il observe des mouvements et des couleurs, il écoute des sons, il palpe et constate la mollesse ou la dureté des choses, remarque leur odeur ou leur goût : sans ces premières données de ses sens, sa pensée n’aurait pas d’objet. Il en est de même pour le psychologue : sans introspection, il ignorerait ce que peut être la douleur ou la tristesse, la rêverie ou l’émotion, tout  comme l’aveugle de naissance ignore ce que c’est que le vert ou l’orangé.

On ne peut donc pas prétendre suppléer l’observation de soi-même par l’observation des autres. Nous l’avons dit en effet, de la vie intérieure des autres, nous ne percevons que des signes extérieurs qu’il faut interpréter; or on ne peut interpréter ces signes sans avoir déjà fait l’expérience de sa propre vie, pour savoir à quel état intérieur correspond le comportement qui seul nous directement connu. Sans doute, nous avons parfois l’impression de lire comme à livre ouvert dans l’âme de personnes qui nous sont familières. En réalité, c’est en nous même que nous lisons, réalisant en nous la situation dans laquelle elles se trouvent; nous réagissons intérieurement à cette représentation, et c’est à ces réactions dont nous avons, en effet, la connaissance intuitive, que nous avons l’impression d’atteindre intuitivement l’âme d’autrui. Ainsi, c’est encore par l’introspection que nous avons de la vie psychique des autres, la vue la plus claire.

L’introspection a bien vraiment une qualité qui lui est tout à fait propre, qui la distingue de tout autre mode de connaissance, et qui en fait l’instrument indispensable de la psychologie.
L’esprit scientifique qui s’est répandu si universellement au cours du XIXe siècle a été favorable à la psychologie comme aux autres disciplines. Il a développé ou suscité chez les psychologues le goût des observations exactes, des démonstrations certaines. Aussi a-t-on vu apparaître des procédés de recherche tout nouveaux, des laboratoires de psychologie et des instruments de mesure. La connaissance de l’âme ne peut que profiter de ces méthodes nouvelles. Mais ce ne seront jamais là que des méthodes de complément : le psychologue devra toujours partir de l’introspection, sous peine de ne pas savoir de quoi il parle, et toujours il devra terminer par l’introspection, s’il veut comprendre ce qu’il a dit.

Sans introspection, en effet, nous ne connaîtrions jamais le moindre fait psychique : le penseur de Radin ne nous donnerait pas la moindre idée de ce que peut être la réflexion, la vue d’une mère qui sanglote derrière un corbillard nous laisserait ignorant de ce que c’est la douleur, tout comme les savantes études sont incapables d’apprendre à un aveugle de naissance l’impression produite sur les voyants par la couleur.

On ne saurait donc songer à faire une psychologie sans introspection : l’introspection reste le point de départ indispensable, le fondement essentiel de la science psychologique. Mais on peut se demander si cette science peut se contenter de l’introspection et si le psychologue ne doit pas recourir à d’autres procédés.

Si la psychologie n’avait pour objet que la connaissance de soi, on pourrait à première vue mettre en doute la nécessité, pour le psychologue, d’avoir recours à un mode d’observation autre que l’introspection.

Qui, en effet, est mieux préparé que lui, continuellement penché sur lui-même, à déceler les nuances de sentiment les plus délicates, à suivre les pensées dans leur vol, à pénétrer les intentions les plus secrètes? Trouverons-nous quelqu’un pour qui sa conscience soit plus accessible que pour lui-même? Notre vie intérieure, n’est-elle pas, au contraire, pour tout autre  que pour nous, un « jardin secret » entouré d’un rempart infranchissable?

D’ailleurs, l’expérience le montre, l’homme doué du sens de l’introspection et qui s’est longuement observé arrive à bien se connaître : il ne restait pas à Amiel grand-chose à apprendre sur la faiblesse de sa volonté et sur la vanité de ses rêves. Rousseau nous a découvert, mieux que n’auraient pu le faire ses amis les  plus intimes, les mobiles secrets de nombre de ses actions. Bien plus, c’est à une juste connaissance de soi obtenue par une constante introspection que de grands penseurs comme Pascal doivent ces jugements sur l’homme : c’est en eux, qu’ils ont eu l’intuition des grandes lois de l’activité humaine.

Conclurons-nous donc que, pour se connaître, le psychologue peut se contenter de l’introspection? Ce serait s’illusionner sur la facilité de l’observation de soi-même, et se faire de la vue de l’esprit une idée bien simpliste.

L’introspection est fort difficile et sujette à bien des illusions. Du fait de sa constante mobilité, de son étroite liaison avec l’ensemble de notre état actuel, tout phénomène psychologique est bien difficile à observer; mais les plus grosses illusions résultent sans aucun doute de l’identité, dans l’introspection, de l’observateur et de l’objet observé.

Quand je m’observe pensant ou que j’assiste en moi à la naissance d’un sentiment, je cesse de penser et de sentir naturellement : je n’ai plus devant mon œil intérieur qu’une pensée et une sensibilité artificielles; je me joue la comédie de la pensée et du sentiment, ce ne sont pas de vrais sentiments qui se passent en moi.

Je peux sans doute laisser mon esprit suivre son cours naturel, puis, dans un instant de réflexion, prendre en quelque sorte un instantané qui me fait connaître de moi une attitude sans artifice et sans apprêt. Mais, on l’a assez répété; dans la perception les pré percepteurs fusionnent au point d’être indiscernables du donné actuel de la sensation. Ce qu’on dit de la perception externe est tout aussi vrai de la perception interne ou introspection : nous voyons en nous ce à quoi nous attendons, nous nous attendons à ce qui satisfera nos ambitions et nos rêves. Ainsi, manquant d’impartialité, nous n’avons de nous même,  bien que nous soyons seul à nous atteindre directement, qu’une connaissance plus imparfaite, bien souvent, que celle d’autres peuvent en acquérir de l’extérieur.

Comment expliquer, dans ce cas, cette connaissance de soi si pénétrante à laquelle sont parvenus certains penseurs? Nous devons répondre : par la connaissance des autres.

D’abord un psychologue n’est pas ordinairement un solitaire. Il vit dans un milieu composé de types assez différents. Habitué à s’observer, l’esprit éveillé sur tout ce qui touche à l’activité intérieure de l’homme, sans le vouloir et sans s’en rendre compte, il observe aussi les autres. Se connaissant déjà un peu, il les comprend mieux et, les comprenant mieux, il arrive à se mieux comprendre lui-même. S’il parvient à une vue si nette de ce qu’il est, c’est grâce à la lumière qu’il trouve dans la connaissance des autres. Ensuite, les jugements implicites ou explicites qu’il porte sur lui-même, il les confronte, le plus souvent inconsciemment, avec ceux des autres, et par là est amené à les réviser. Si, me croyant désintéressé ,   je constate que je passe pour égoïste, je me demanderai si je ne me suis pas fait illusion et tâcherai de m’observer avec plus d’attention. Qui dira combien de fois une parole ou une attitude des autres a provoqué un retour sur nous même qui a sensiblement modifié le premier jugement fondé sur la seule introspection?

Ce n’est donc pas l’introspection seule qui permet au psychologue de parvenir à une exacte connaissance de lui-même. De son moi, qui cependant lui est si familier, bien des retraites demeurent inexplorées, tant que l’observation des autres ne l’a pas poussé à la découverte des terres inconnues.

À plus forte raison ne peut-on pas prétendre tirer de la simple observation de soi-même les lois générales de l’activité humaine, objet de la psychologie?

Supposé que l’introspection nous ait permis de déterminer les causes des phénomènes qui se passent en nous, nous aurons bien sans doute une certaine idée des lois de la psychologie de l’homme en général : étant de même nature, les autres doivent, dans les mêmes circonstances, se comporter d’une façon analogue. Mais étendre rigoureusement à tous les hommes ce que l’on a observé en soi-même serait tout à fait illégitime. Il est, entre les individus de même espèce, des différences importantes, et la variété augmente avec la perfection de l’espèce. Avec l’homme, elle atteint un degré que nous ne soupçonnons pas par manque de réflexion : songeons-nous que la plupart des contrats tirent leur valeur d’une signature, c'est-à-dire, en définitive, des diverses façons de former les mêmes lettres? Les réactions dépendent donc de l’individu; c’est pourquoi, avec les inconnus, nous tenons sur la réserve, ne sachant pas comment nos avances seront reçues.

Pour établir des lois valables pour l’homme, il faut donc observer un grand nombre d’hommes, et, par conséquent, ne pas se cantonner dans une étroite introspection de soi-même.

L’observation des autres est encore plus nécessaire pour comprendre la mentalité d’individus d’une culture différente de la nôtre, à plus forte raison la mentalité d’individus formés dans un milieu de civilisation toute différente, ou des primitifs.

L’Esquimau et le Japonais, le serf au moyen-âge et l’esclave de l’Empire Romain sont des hommes, tout aussi bien que l’étudiant de l’Université de Montréal ou l’ouvrier des usines Chevrolet. Ce n’est pas l’introspection, inutile de le dire, qui permettra au lettré du XXIe siècle de déterminer des lois valables pour les hommes de tous temps, de toute race et de toute culture.

Il est enfin une espèce de lois intéressant tout particulièrement le psychologue et même le philosophe qui ne peuvent être découvertes. Si on ne sort pas de soi-même pour observer des êtres  bien différents : ce sont des lois de l’évolution psychologique.

Les questions d’origine préoccupent le philosophe, et le psychologue tâche  de tirer la réponse de l’observation : d’où viennent  les sentiments altruistes et comment apparaissent-ils? Quelle est l’origine du langage? Celle de l’idée de Dieu? Durant des siècles psychologues et philosophes ont discuté et ils discutent encore sur l’origine des idées générales et des principes de la raison. Pour répondre à ces questions, on ne saurait se contenter de l’introspection.

Le psychologue qui s’observe remarquera bien en lui les idées ou les sentiments dont il cherche l’origine, mais il ne sera guère renseigné sur cette origine même. C’est tout enfant qu’il aurait dû suivre attentivement les premières démarches de son esprit encore vierge. L’introspection étant impossible à cet âge, le psychologue en est réduit à observer, de l’extérieur, les premières réactions de l’enfant, et à conjecturer, d’après les progrès de son comportement, les progrès de son mode de penser.

À toutes ces grandes questions d’origine, l’école sociologique française prétend y  avoir répondu d’un seul coup; les facultés et les fonctions humaines qui manquent à l’animal sont d’origine sociale. Pour juger de la vérité de cette théorie, on ne peut pas faire appel à l’introspection : le primitif sur lequel la société n’a pas encore laissé son empreinte est incapable de s’observer intérieurement, comme  de comprendre la question que se posent les psychologues. Pour discuter, en s’appuyant sur les faits, la théorie sociologique de l’origine des facultés spécifiquement humaines, le psychologue doit recourir à l’observation extérieure des primitifs.

Nous conclurons donc sans aucune hésitation que la psychologie ne peut pas se contenter de l’introspection.

Mais faudra-t-il entendre par là qu’il n’y a pas d’étude sérieuse de la vie intérieure de l’homme sans laboratoire avec instruments de précision, sans statistiques et calculs? Que la connaissance de l’homme exige une documentation variée prise auprès de peuplades de toutes sortes et, par suite, une érudition universelle?

Nous n’en croyons rien. Ce qui est nécessaire pour compléter l’introspection, c’est  la connaissance des autres dans les relations ordinaires de la vie. Sans doute, les mesures obtenues au moyen d’appareils de laboratoire peuvent permettre au psychologue d’apporter un peu plus de précision dans les lois qu’il énonce. Elles ne l’amènent pas à comprendre mieux le mécanisme de l’âme humaine, dont le secret n’est pénétré que par l’introspection. Par ailleurs, si la lecture des relations de voyageurs ayant vécu parmi les peuplades primitives nous éclairent, c’est avant tout en nous faisant prendre conscience en nous des restes de la mentalité primitive; cette mentalité, en effet, les disciples de Durkheim eux-mêmes le reconnaissent,  subsiste en dessous ou en marge de la mentalité civilisée et parfois prend le dessus sur elle. Ici encore, l’observation extérieure se contente de nous ramener à nous-mêmes,  pour une introspection plus attentive ou plus profonde,

En définitive, si la psychologie laisse quelquefois l’introspection, c’est pour préparer une introspection plus complète.

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