mardi 10 juillet 2012

LA PHILOSOPHIE - 11e partie


LA FONTAINE

Un poète philosophe a dit de La Fontaine : « Voulez-vous être ému? Lisez les deux pigeons. Voulez-vous ressentir les transports excités par une mâle et vigoureuse éloquence? Lisez le Paysan du Danube; si vous préférez retrouver en lui le charmant conteur, ouvrez son livre au hasard; enfin si rien ne vous plaît tant que toutes ces qualités ensemble, relisez pour la centième fois la chêne et le Roseau. »
On peut trouver dans les Fables toutes les variétés de poésie. Elles défient toute classification rigoureuse. Plusieurs s’y confrontent.
- La comédie, au sens précis ou au sens large : comédie animale, comédie humaine.
- Le lyrisme, avec tous ses thèmes : la nature, l’amour, la mort.
- La poésie épique. Ampleur de sa vision. : « La Fontaine est notre Homère. »
- L’éloquence, lorsque, chez lui, hommes ou bêtes tiennent des discours.
- La Satire. Veine gauloise de La Fontaine, moqueur et frondeur; il n’épargne aucun rang ni aucune condition. Sa sympathie pour les humbles.
C’est la diversité de ces tons qui fait la richesse et la souplesse de son talent de poète vraiment universel.

La Fontaine aurait pu dire comme voltaire : « Variété c’est ma devise », il s’est plu à souligner ce caractère de son tempérament et de son œuvre.
              ¨je suis chose légère et vole à tout objet
               J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
              La  ville, la campagne, enfin tout…¨
Il confesse ailleurs ce défaut charmant :
               ¨L’inconstance d’une âme en ses plaisirs,  légère
                 Inquiète, et partout hôtesse passagère.¨
Ainsi la mobilité de sa nature, sa vaste culture : les anciens et les meilleurs des modernes (et même tout un fatras de conteurs obscurs dont il fait son profit) , et surtout la richesse de son génie poétique, plus vaste que le genre qu’il adoptait, vont l’amener à renouveler la fable, à se créer un genre nouveau, qui renferme tous les genres, ou du moins tous les tons.

C’est que l’étude de quelques fables peut le  démontrer.
Peut-on tenter de classer les Fables en catégories?

Chercher à les classer, « ce serait en méconnaître l’esprit et attenter à leur diversité. », remarque Sainte-Beuve. Il distingue seulement les grandes fables philosophiques(le Berger et la mer, Le Paysan du Danube), les contes moraux, remplis d’une haute sagesse ( le vieillard et les trois jeunes hommes), les délicieuses élégies ( les deux pigeons, les deux amis), les comédies satiriques. Émile Faguet a essayé de classer les Fables d’après la nature des personnages : les fables--contes (personnages humains) les fables zoologiques ( personnages d’animaux), les fables naturistes( qui ouvrent des perspectives sur toute la nature), mais il est évident que cela est trop abstrait; ces caractères extérieurs n’expliquent rien.

On pourrait plutôt rapprocher certaines fables de tel ou tel genre poétique, mais on observerait bien vite que dans une même fable plusieurs genres se confondent sans nuire à l’harmonie de l’ensemble. La Fontaine lui-même assimile sa Fable à la comédie en prenant le mot dans son sens le plus large :

                                                  «  Une ample comédie à cent actes divers
                                                  Et dont la scène est l’univers. »

Ce caractère est très accusé dans la plupart des fables, car il y a généralement action et dialogue. On y trouve des tragédies en raccourci, toujours mêlées d’un peu de comique, ne serait-ce que par le ton narquois du narrateur, ou tel détail plaisant de style. Les animaux malades de la peste sont évidemment une tragédie : mais l’astuce du lion dans sa confession, la servilité adroite du renard amènent un sourire, la naïveté de l’âne aussi.
Le Chêne et le roseau commence par un dialogue à moitié comique. La peinture de l’orage est magnifique, il semble une vengeance du ciel contre le superbe :

                                           « De  qui la tête au ciel  était  voisine
                                           Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts ».

Quelle façon d’agrandir le sujet! C’est sur cette vision d’une sombre beauté que nous laisse le narrateur.

Des comédies? Elles abondent chez La Fontaine : La tortue et les deux canards, ces canards en qui Taine décèle l’esprit commis-voyageur, Bouvard et Pécuchet, pour un peu, dirait-il!  La tortue est un personnage grotesque, et d’un grotesque (à l’inverse de ceux de Victor Hugo) parfaitement naturel.

Le Savetier et le Financier, autre admirable comédie, où La Fontaine est ici tout près de Molière.

De même, le Meunier, son fils et l’âne, a donné lieu à Léon Chancerel, pour son théâtre mimé, l’idée d’un « Sketch » très animé et très plaisant.

La Fontaine est aussi un poète lyrique dans le sens le plus vrai et le plus large du mot. Toute son œuvre nous livre sa sensibilité et son imagination, promptes à vibrer et à s’enflammer pour tout « sujet », mais il ne s’interdit pas les confidences; ce ton discret, mais sincère, est la grâce même et la mesure française.

                                                 « Las, quand revivrons-nous de semblables moments
                                              Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
                                              Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète?
                                                   …….Ai-je passé le temps d’aimer? »

Ailleurs, c’est un hymne à l’amitié :

                                                 «  Qu’un véritable ami est une douce chose….. »

L’attrait de la nature et de la rêverie s’exprime musicalement dans ces vers :

                                               « O! Qui m’arrêtera dans ces sombres asiles?
                                                … Solitude où je trouve une douceur secrète,
                                                ….Ne pourrai-je jamais
                                                Loin du monde et du bruit goûter l’ombre et le frais »?
« Chez lui, a-t-on dit, la pensée devient sentiment, son âme sent avec  trop de force et de délicatesse, son cœur est trop riche de sympathie pour que, sous l’écrivain, l’homme ne se trahisse pas. À la voix des acteurs s’ajoute une voix nouvelle, d’un timbre plus haut, d’un accent plus ému, c’est la voix du poète. Tantôt, c’est un cri qui nous la révèle, une douleur, une indignation, une colère, parfois c’est un simple frémissement de fierté, une joie, un enthousiasme. Dans tous les cas c’est une confidence personnelle, c’est une émotion vive et sonore où se dessine déjà le rythme élémentaire d’un chant»

La poésie épique se trouve telle aussi dans les fables? On a pu soutenir qu’elle y apparaît. Et l’on a composé quelques fables aux «  petites épopées » qui composent la Légende des Siècles de Victor Hugo. «  Si la grandeur ici n’est pas dans le cadre, elle est dans le contenu : le monde physique, tout l’univers, le ciel, la terre et les eaux avec leurs habitants, le monde moral, toutes les passions de l’homme, tout l’infini de l’âme. » N’a-t-il pas dit :                           
                                        «Tout parle en mon ouvrage et même les poissons »

Et encore :                             «  J’ai passé plus avant, les arbres et les plantes »
                                                   Sont devenus chez moi Créatures parlantes.

La Fontaine avait-il en lui l’étoffe d’un orateur? Certains passages de ses fables le feraient supposer. Qu’on relise les plaidoyers si sensibles et si véhéments de la vache, du bœuf et de l’arbre dans l’homme et la couleuvre, mais surtout cette pièce d’éloquence politique : le Paysan du Danube, morceau d’une rare beauté, où la science du rythme vient soutenir l’énergie et la fierté du discours.

Quant à la satire, elle est partout chez La Fontaine : satire morale, satire sociale. Sans adopter les vues trop systématiques de Taine ( La Fontaine et ses Fables), on reconnaîtra facilement dans son ample comédie tous les types de son temps, traités avec une malicieuse bonhomie : le roi, le courtisan, le hobereau, le bourgeois, et les diverses professions et conditions : le médecin, le juge, le moine, le marchand, les paysans, les artisans. Toute la vieille France revit là, sous des traits plaisants, car La Fontaine est l’héritier le plus direct des conteurs du Moyen- âge, des auteurs fabliaux, et il donne la main à Rabelais. La parodie, le burlesque, tout proches de la satire, sont aussi un aspect charmant de la moquerie chez La Fontaine. Il relève, par des allusions à l’histoire ou à la mythologie, de petites choses et d’humbles personnages. Il le fait sans lourdeur, avec une sûreté de goût bien rare en ce genre.

Oui, La Fontaine est un auteur inépuisable. En sa poésie viennent confluer les richesses les plus diverses, mais elles sont si bien fondues qu’on les remarque à peine. «  C’est à manier ce langage tant chargé  de souvenirs qui luisent faiblement et qui frémissent comme d’une vie ralentie que La Fontaine triomphe. Entendez qu’à l’accoutumée, il peint moins les choses que leur reflet dans l’âme, et dans quelle âme exquise! Car le langage en poésie n’a point pour but unique de désigner des objets, mais plutôt d’évoquer nos rêveries autour des objets. »

Cet art, chez La Fontaine, de passer ainsi d’un ton à l’autre et de parcourir tout le clavier poétique avec une souplesse sans égale fait de lui le plus populaire, le plus français et le plus universel des poètes.

Sainte-Beuve pose la question, pourquoi donc La Fontaine a-t-il su être un grand poète dans ce même genre de la fable? C’est qu’il en est sorti, c’est qu’il se l’est approprié et n’y a vu, à partir d’un certain moment, qu’un prétexte à son génie inventif et à son talent d’observation universelle.

Dans sa première manière, pourtant, à la fin du premier livre, dans le Chêne et le Roseau, il a atteint la perfection de la fable proprement dite, il a trouvé le moyen d’y introduire de la grandeur, de la haute poésie, sans excéder d’un seul point le cadre; il est maître déjà. Dans le Meunier, son fils et l’âne, il rejoue, il cause, il fait causer les maîtres, Malherbe et Racan, et l’apologue n’est plus qu’un ornement de l’entretien, mais sa seconde manière commence plus distinctement et se déclare, ce me semble, avec son second recueil, au VIIe livre qui s’ouvre par la fable des Animaux malades de la peste. Le poète, dans sa préface, reconnaît qu’il est un peu sorti ici du pur genre d’Ésope, « qu’il a cherché d’autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ses récits ».

Quand on prend le volume des fables à ce VIIe livre et qu’on se met à le relire de suite, on est ravi : c’est proprement un charme comme dit le poète dans la Dédicace; ce ne sont presque que de petits chefs-d’œuvre qui se succèdent : le Coche et La Mouche, la Laitière et le Pot-au-lait, le Curé et le Mort et toutes celles qui suivent. La fable qui clôt le livre VII, un animal dans la lune, nous révèle, chez La Fontaine, une faculté philosophique que son ingénuité première ne laisserait pas soupçonner : cet homme simple, qu’on croirait crédule quand on raisonne avec lui, parce qu’il a l’air d’écouter vos raisons plutôt que de songer à vous donner les siennes, est un émule de Lucrèce et de cette élite des grands poètes qui ont pensé . Il traite des choses de la nature avec élévation et fermeté. Dans le monde physique, pas plus que dans le monde moral, l’apparence ne le déçoit. A t-il à parler du soleil, il dira en un langage que Copernic et Galilée ne désavoueraient pas :
                                               
                                              «  J’aperçois le soleil : Quelle en est la figure?
                                                ………………………………………………………………..
                                              L’ignorant le croit plat, j’épaissis sa rondeur,
                                               Je le rends immobile et la terre chemine. »

En voilà plus que Pascal lui-même n’osait dire sur le  mouvement de la terre, tout géomètre qu’il était. Ainsi dans sa fable de Démocrite et les Abdéritains, il placera sa pensée plus haut que les préjugés du vulgaire. Nul, en son temps, n’a plus spirituellement que lui réfuté Descartes et les cartésiens sur l’âme des bêtes et sur ces prétendues machines que ce philosophe altier ne connaissait pas mieux que l’homme qu’il se flattait d’expliquer aussi.

Dans sa fable, les deux Rats, le Renard et le Bœuf, adressée à Madame de la Sablière, La Fontaine discute, il raisonne sur ces matières subtiles, il propose même son explication, et, en sage qu’il est, il se garde d’oser conclure.

Dans les Souris et le Chat-huant, il revient sur ce sujet philosophique. Dans les Lapins, adressés à M. de la Roche Foucault, il y revient et raisonne encore, mais il égaye vite son raisonnement, selon son usage. Il faut passer au travers comme un parfum de bruyère et de thym.

Sur la classification impossible des Fables, mais les divers genres auxquels elles s’apparentent, Sainte- Beuve remarque qu’il faut placer au premier rang les grandes fables morales : « Je n’ai pas ici la prétention de classer les fables morales : Le Berger et le Roi, le Paysan du Danube, où il entre un sentiment éloquent de l’histoire et propre de  la politique; mais ces autres fables, qui, dans leur ensemble, sont un tableau au complet, d’un tour plus terminé, et pleins également de philosophie. Le Vieillard et les trois jeunes Hommes, le Savetier et le Financier, cette dernière parfaite en soi, comme une grande scène, comme une comédie de Molière. Il y a des élégies proprement dites : Tircis et Amarante et d’autres élégies sous forme moins directe et plus enchanteresse, telle que les deux Pigeons.

Si la nature humaine a paru souvent traitée avec sévérité par La Fontaine, s’il ne flatte en rien l’espèce, s’il a dit que l’enfance est sans pitié et que la vieillesse est impitoyable ( (l’âge mûr s’en tirant comme il peut), il suffit, pour qu’il n’ait point calomnié l’homme et qu’il reste un de nos grands consolateurs, que l’amitié ait trouvé en lui un interprète, si habituel et si touchant. Ses deux Amis sont le chef-d’œuvre en ce genre, mais toutes les fois qu’il a eu à parler de l’amitié, son cœur s’entrouvre, son observation railleuse expire, il a des mots sentis, des accents ou tendres ou généreux, comme lorsqu’il célèbre dans une de ces fables en madame Harvey :

                                                       «  Une noblesse d’âme, un talent pour conduire
                                                    Et les affaires et les gens
                                                    Une humeur franche et libre, et le don d’être amie
                                                    Malgré Jupiter même et les temps orageux. »

C’est quand on a lu ainsi dans une journée cette quantité choisie des meilleures fables de La Fontaine, qu’on sent son admiration pour lui renouvelée et rafraîchie et qu’on se prend à dire avec un critique éminent, «  il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu’on ne trouve nulle part dans les auteurs français.

La fable et le conte.

«  Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc  ou noir. »  ( La Fontaine, «  Les animaux malades de la peste ».)

Les Fables (1668-1694) de Jean de La Fontaine, inspirées par l’antiquité grecque, latine et orientale (Ésope, Phèdre et Pilpay) Satiriques, elles critiquent la justice, la cour, la monarchie «  de droit divin » et traitent de thèmes plus philosophiques, solitude, vieillesse..

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