vendredi 24 août 2012

LA PHILOSOPHIE - 20e partie


CHATEAUBRIAND, LE GÉNIE DU CHRISTIANISME

Parmi les idées nouvelles que Chateaubriand a apportées dans le Génie du Christianisme; il en est une qui concerne la critique littéraire et qui devait être particulièrement féconde.  On sait comment il a abordé lui-même la critique dans son livre. Il se fait fort de prouver (parfois d’une façon un peu trop systématique) la supériorité des oeuvres modernes sur les oeuvres antiques, parce qu’elles sont inspirées par le christianisme.  Cette thèse nous a valu des pages tout à fait remarquables, et alors très neuves, sur Corneille, Racine, Pascal, Bossuet.

Chateaubriand s’attache donc à la mise en valeur des beautés de l’oeuvre littéraire; il applique à la critique littéraire l’idée de relativité l’histoire et l’observation psychologique, cas particulier de la méthode historique.  C’était rompre avec les principes de l’école classique.

L’école classique (Boileau) jugeait les ouvrages de l’esprit en se rapportant à des règles générales, qu’on croyait immuables et absolues.  Elle les comparait à des modèles (les Anciens). Le sens historique, qui est le sens de la différence des époques du passé, manquait alors aux critiques.

Voyez Boileau condamnant le théâtre du Moyen Age ou la poésie de Ronsard.  Partout où la perspective historique lui a manqué, il se trompe, ou ne juge qu’à moitié juste.

L’admiration pour les Anciens, celle d’un La Fontaine, d’un Racine comme d’un Boileau, ne cherche ses raisons que dans la raison. Ils ne se demandent pas si les règles valent parce qu’elles furent, après coup, tirées des oeuvres des plus grands créateurs (lyrisme, tragédie, éloquence) ou si ce sont les oeuvres qui doivent aux règles leur beauté.  D’autre part, cette incuriosité de la personne des auteurs vient, en grande partie, de l’ignorance où l’on était alors des détails de leur vie et du caractère de leur époque.  L’impersonnalité des grandes oeuvres classiques dispensait de cette recherche, jusqu’à un certain point.

Les auteurs du XVIIe siècle nourrissent sans doute leurs oeuvres de la sève intime de leur esprit et de leur coeur; il n’en peut être autrement dans l’oeuvre d’art. Mais ils ne se replient pas sur eux-mêmes et ne cherchent pas à exprimer directement leur moi.  D’où la moindre importance de leur biographie pour l’étude de leurs oeuvres.

Tout change avec le romantisme, c’est-à-dire, déjà, avec Rousseau.  L’oeuvre se confond avec son auteur. Elle est l’expression de son moi. Expression volontaire dans la littérature de confessions, de confidences, dans le lyrismes romantique, en vers et en prose; expression involontaire dans les genres qui ne sont objectifs qu’en apparence  (roman, théâtre, et même histoire) où les émotions, les passions, les aventures de sa vie s’impriment dans tout ce que l’auteur invente ou conçoit.

La curiosité historique s’empare alors des esprits et apportera des lumières nouvelles qui éclaireront l’oeuvre d’art.  Elle sera désormais expliquée plus ou moins en fonction de la personnalité de l’auteur, du milieu où s’est formé son génie, des sources où il a puisé, des moeurs, des idées et des goûts de son époque.  Mme de Staël a, la première avec Chateaubriand, inauguré cette méthode.  Des critiques distingués comme Joubert, Villemain, Fauriel, Victor Cousin, Saint-Marc Girardin, J.-J. Ampère Ozanam illustreront la critique dans la première moitié du XIXe siècle, mais ils sont tous surpassés et éclipsés par Sainte-Beuve, le grand maître de la critique au XIXe siècle (1804-1869).

Sainte-Beuve, qui doit tant à Chateaubriand et lui a consacré, d’ailleurs, un livre assez méchant mais perspicace, et qui, malgré lui, tourne souvent à l’éloge le plus délicat et le plus pénétrant, a vraiment élevé les idées éparses dans le Génie à la hauteur d’une méthode.  Infiniment curieux de psychologie, la critique, pour lui, est une sorte d’histoire naturelle des esprits.  À travers l’oeuvre, il veut surtout faire le portrait de l’écrivain, car il est persuadé qu’une oeuvre d’art, quelle qu’elle soit, est, avant tout, l’expression d’une personnalité.

Saint-Beuve veut arriver à définir un esprit.  Pour cela “il connaît et utilise plusieurs moyens d’enquête: information sur la famille de l’écrivain, ses origines, sur le premier milieu, le groupe d’amis et de contemporains dans lequel il s’est trouvé quand son premier talent a éclaté, informations sur ses opinions religieuses, sur sa situation de fortune, sur ses faiblesses, sur sa manière journalière de vivre, sur le plus ou moins de sincérité qu’il a apportée dans son oeuvre, sur la part du talent et celle du procédé...” (Littérature française de Bédier et Hazard, 2e vol. p.242)

Nous devons à cette méthode poursuivie avec labeur minutieux et finesse de tact l’oeuvre magistrale de Port-Royal, des Causeries du lundi, des Portraits littéraires et de son étude sur Chateaubriand et son groupe littéraire.

Cette méthode psychologique, en critique littéraire, qui commence avec Sainte-Beuve, est d’un intérêt indéniable. Il l’applique même, et très finement, aux auteurs classiques comme à ses contemporains.  L’excellence de son oeuvre fait preuve de la thèse, elle nous fait pénétrer au coeur même de l’oeuvre, nous en révèle l’esprit.

N’y a-t-il pas eu abus depuis lors?  Hélas, oui.  Certaine critique n’est plus que biographie.  Indiscrète ou vaine dans sa curiosité du détail anecdotique, elle en arrive à écraser les oeuvres qu’elle a pour mission d’éclairer. Telles, entre autres, ces gloses infinies sur Chateaubriand lui-même, qui est devenu, pour beaucoup, un personnage de roman: l’oeuvre disparaît derrière l’auteur!

On regrettera ce goût du “potin” et même du scandale que flattent ces recueils d’anectotes, d’autant plus goûtées qu’elles sont scabreuses et ressortissent à la chronique scandaleuse, à l’histoire passionnelle.

Mais surtout, il faut reconnaître que cette méthode d’explication, lorsqu’elle est pratiquée avec excès, détourne la critique de son vrai but : l’appréciation de l’oeuvre d’art.

Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art, en effet?  Une transposition de la réalité par des moyens propres au génie.

Celle-ci doit être étudiée franchement et directement, telle quelle été livrée au public par son auteur.  Étudier ses dessous (circonstances, individuelles qui l’ont inspirée) n’est valable que dans la mesure où cette étude nous permet de mieux saisir les secrets de cette transposition, pour mieux connaître non l’homme, mais l’artiste, afin de le mieux juger.

Un exemple : La Tristesse d’Olympio, de Victor Hugo, évoque Juliette Drouet et “Adèle”, mais qui s’en douterait sans les gloses des commentateurs?  Le poète a élargi, généralisé, “sublimé” ses émotions.  Laissons-lui le bénéfice de cette pudeur qui est aussi de l’art et du goût.  Les Nuits, de Musset, laissent davantage transparaître la réalité vécue, mais c’est dans la mesure où elles la dépassent qu’elles nous touchent.

La méthode biographique, très nécessaire mais jamais suffisante pour l’explication de certains auteurs, ne “donnerait” presque rien pour d’autres.  Elle convient à un Baudelaire, un Verlaine, mais à Mallarmé? à Paul Valéry? Valable pour Michelet, que vaut-elle pour Taine ou Fustel de Coulanges?  Ces réflexions s’appliquent plus spécialement à l’enseignement, s’il veut être solide et formateur du goût.


Sainte-Beuve, maître de la critique au XIX siècle.
Albert Thibaudet, voit en Sainte-Beuve le maître de la critique au XIXe siècle.

Les Lundis sont l’oeuvre du plus sûr liseur qui ait existé.  Dans les auteurs des trois siècles, de Rabelais à Lamartine, on peut être certain que la citation qu’il choisit est la meilleure, le trait qu’il retient le plus typique, et il faut avoir passé dans un sujet après lui pour voir qu’à la manière des anciens, il s’est levé le plus matin, a cueilli les plus beaux fruits.

La plume à la main, Sainte-Beuve est, en effet, le plus grand causeur de notre littérature, aussi agréable que Voltaire, aussi fort que Diderot.  Il le savait bien, quand se débarrassant, le vieux serpent, de ses peaux successives: romantisme, catholisme, sentimentalisme, mysticisme, il découvre pour sa forme dernière et plus vraie l’esprit analytique et la sensibilité du XVIIIe siècle.

Qu’importent alors les “théories” qu’on lui a prêtées ou par lesquelles il a caractérisé un moment ou une coupe de son éternelle mobilité?  Physiologie, histoire naturelle des esprits, ne laissons pas ces étiquettes se coller sur lui; magicien et non théoricien; réfléchissant et non pensant, promeneur et non professeur, douteur et non docteur, fils de Montaigne, le plus authentique du XIXe siècle.  Mais dans la causerie et l’esprit, toujours le sérieux et le substantiel, jamais comme dans Montaigne ou Diderot, de la pensée pour l’amusement ni le jeu gratuit.

Ses erreurs, comme les leurs, nous instruisent.  Ses lacunes ne nous gênent pas, puisqu’elles sont comblées par ses successeurs.  Par lui et par lui seul, la critique est devenue la dixième muse, il y fallait d’abord un poète, le passage du poète.

Descendant le plus authentique de Montaigne, Sainte-Beuve est comme lui un homme-dialogue.  Dialogue de Montaigne et de Port-Royal, dialogue du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, de la raison classique et des liaisons romantiques, un dialogue avec des partis pris et des affirmations, des amours et des haines, mais toujours maintenu à l’état de “causerie”, non seulement avec le lecteur mais avec soi-même, d’interrogation devant des problèmes sans cesse renouvelés...

Tout bien pesé, de même que les Essais forment une somme de la sagesse lettrée, les Lundis, ou plutôt ce rayon de bibliothèque dont les Lundis forment le centre, nous ont donné une somme des Sages Lettres.  Deux sommes qui continuent les bonnes lettres anciennes et modernes, unissant le sens socratique du doute, le sens humaniste de la raison libérale, le sens constructif de la civilisation acquise.

ALBERT THIBAUDET, Histoire de la Littérature française de 1789 à nos jours, Éditions Stock.

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