samedi 1 septembre 2012

LA PHILOSOPHIE - 21e partie


LA BRUYÈRE ET MONTESQUIEU

Le vif succès des Caractères dure encore pendant les premières années du XVIIIe siècle.  Montesiqueu veut recueilir l’héritage de La Bruyère et songe à exploiter la même veine.  D’ailleurs, tout observateur des moeurs sait désormais qu’on peut refaire les Caractères deux ou trois fois par siècle.

Si les Lettres persanes rappellent les Caractères elles en diffèrent cependant profondément quant à l’observation, à la satire sociale, au style.  Ces oeuvres sont le témoignage de deux époques, de deux esprits bien différents.

Chez la Bruyère et Montesquieu, tout d’abord, apparaît une part d’observation pittorestque qui vise à divertir.  Ils ont le sens du ridicule et excellent  à le mettre en relief par des traits piquants.  Ici, Montesquieu marche sur les traces de La Bruyère: le “décisionnaire” est le décalque d’Arrias.  Ils se rencontrent peignant la coquetterie des femmes, les vanités de la mode, l’infatuation des grands seigneurs.  Montesquieu tient davantage du feuilletonniste, du chroniqueur parisien, lorsqu’il décrit la comédie, les salons et certains aspects de la rue à Paris: les cafés, les clubs, choses nouvelles.

Mais, si La Bruyère note le dehors, le physique de ses personnages, c’est pour pénétrer au dedans, aller jusqu’aux âmes; c’est l’observation morale qui est son but: il s’intéresse à la nature humaine, analyse très finement les sentiments, les travers, les mobiles des actes : curieux de l’homme (De l’homme, Du coeur, Du mérite personnel), il vise à faire réfléchir son lecteur pour l’aider à s’améliorer.  Cette intention morale transparaît même à travers ses portraits les plus plaisants, lorsqu’il fustige, par exemple, les esclaves de la mode (“cet homme qui a une âme et une religion”... (l’amateur de tulipes).

Montesquieu ne cherche pas à dépasser cette superficie plaisante des êtres qui prête à la moquerie; il est plus exclusivement un satirique.  Il est donc comme moraliste moins profond que La Bruyère: il rappelle plutôt Le Sage dans son Gil Blas: même désinvolture, même impertinence de ton; mais moins de drôlerie et moins d’insouciance: il n’est guère qu’un observateur amusé, indifférent moralement au spectacle des scandales et des petitesses des hommes.

Les idées morales de La Bruyère sont celles d’un chrétien pessimiste, qui a vu en noir son époque et l’humanité en général sous l’influence d’un jansénisme diffus, propre à presque tout le XVIIe siècle.  Pourtant, il ne laisse pas de croire à la grandeur de la destinée humaine, au sérieux de nos devoirs et au caractère absolu de la loi morale, comme au fondement de l’autorité politique et religieuse, telles qu’elles sont alors établies.  Il n’est pas révolutionnaire.  D’autre part, il est humain.  On sent frémir l’indignation, la pitié sous l’ironie du satirique.

Montesquieu, le premier des “philosophes” du XVIIIe siècle, est rationaliste; ce qui l’intéresse dans l’homme, c’est surtout “l’animal sociable”.  Il a, comme juriste, la curiosité des formes de gouvernement, des législations comparées et des moeurs des différents peuples.  La critique faite par des Persans de nos institutions et de nos coutumes insinue l’idée que morale et religion même, comme la politique, sont choses relatives.  On pressent à certaines audaces encore voilées les attaques de Voltaire et des Encyclopédistes.

La satire sociale tient une grande place chez les deux auteurs.  La Bruyère nous a laissé un tableau très complet de la société de son temps: la cour, les grands, le monde, les financiers, les femmes, les prédicateurs, les directeurs de conscience, un aperçu sur la campagne, la province et le peuple.

Chez Montesquieu, la société parisienne sous la Régence est prise sur le vif avec sa légèreté, sa frivolité, son persiflage, sa corruption élégante.  Mais, de même que chez La Bruyère tels traits faisaient deviner, sous l’ironie, le blâme sévère, voire l’indignation ou le mépris, chez Montesquieu, esprit plus réfléchi, plus sérieux qu’il ne veut le paraître, puisqu’il écrit pour les salons, nous découvrons un censeur très âpre des moeurs de son époque. Il juge sans indulgence le règne qui vient de s’achever: le despotisme et le favoritisme de Louis XIV, les fautes de son administration financière sont critiqués hardiment; il dit un mot sur l’affaire Law, il a des traits féroces sur les financiers, se moque de l’ignorance des juges, persifle le clergé, les moines et les théologiens, s’exprime sur le pape avec irrévérence, lance un coup de patte à l’Académie française, flétrit la morgue et l’avidité des courtisans.  Enfin l’apologue des Troglodytes laisse deviner ses idées politiques au début de sa carrière: son horreur de la tyrannie, son amour de la liberté; il montre la monarchie comme un pis-aller et la république comme un idéal.

Nous sommes loin de la Bruyère, qui avait pourtant dénoncé certaines tares du régime à la fin du règne de Louis XIV : l’avidité des financiers, le déplacement des fortunes, l’insensibilité des nobles qui leur aliène l’affection du peuple, la misère des paysans.  Mais la Bruyère ne mettait pas en question la forme du gouvernement ni les institutions sur lesquelles reposait le régime, et il respectait la personne royale (éloge de Louis XIV dans le chapitre du Souverain), il ne songeait pas à ébranler la hiérarchie sociale. Chrétien scrupuleux, il signale avec regret certains relâchements dans le clergé et il termine son livre par un chapitre contre les esprits forts (les “libres penseurs” de son temps).

Comme écrivain, Montesquieu doit beaucoup à la Bruyère: l’idée même de son livre; présenter sous une forme plaisante et imaginée dans un style épigrammatique, des observations plus sérieuses qu’elles ne le paraissent.  Dans les deux ouvrages, même absence de composition régulière.  L’un nous donne une suite de morceaux brillants: portraits, maximes, réflexions plus étendues; l’autre adopte la forme du roman par lettres, cadre commode pour y jeter pêle-mêle les observations et renouveler l’intérêt par la diversité.  Le libre de La Bruyère est plus travaillé dans le détail.  Il possède l’art d’attirer l’attention par une foule de procédés de style où il reste sans égal.  Chez Montesquieu, il y a des parties languissantes, aujourd’hui sans intérêt (l’histoire de harem, d’un libertinage si froid). Comme peintre, La Bruyère est plus coloré, plus succulent, grâce à son riche vocabulaire.  La prose de Montesquieu est plus grêle et plus sèche comme dessin, mais d’un vif agrément dans son persiflage.

Somme toute, Les Caractères sont un plus grand livre, plus riche de substance humaine; il ne se resent pas d’une mode, il ne tire pas son prix de l’actualité.  Il marque l’extrême maturité de l’idéal classique.  Avec les Lettres persanes s’annoncent les inquiétudes d’une société qui fermente et va se désorganiser. C’est l’intérêt principal du livre d’être le témoin d’une époque et l’annonciateur d’une grande oeuvre qui va suivre (le grave Esprit des Lois). Les Lettres persanes sont “le plus sérieux des livres frivoles”.


Les principales idées de Montesquieu sont déjà dans les “Lettres persanes”

Dans ses Causeries du Lundi, Sainte-Beuve marque le côté sérieux des Lettres persanes, annonçant les autres livres de Montesquieu.

Les Lettres persannes sont un livre capital dans la vie de Montesquieu: il n’a fait véritablement que trois ouvrages: ces Lettres (1721), l’admirable livre sur La Grandeur et la décadence des Romains (1734), qui n’est que comme un épisode détaché à l’avance de son Esprit des Lois (1748).

La manière de ces trois ouvrages ne diffère pas autant, toutefois, qu’on le croirait. Dans Les Lettres persanes, Montesquieu, jeune, se joue et s’ébat, mais le sérieux se retrouve dans son jeu; la plupart de ses idées s’y voient en germe, ou mieux qu’en germe, et déjà développées.  Il est plus indiscret que plus tard, voilà tout, et c’est en ce sens principalement qu’il est moins mûr.  Car il gardera la plupart de ses idées; seulement, dans ses futurs ouvrages, il ne les rendra pas de même, il les réfléchira autrement et ne parlera qu’avec sérieux, sentant de plus en plus la grandeur de l’institution sociale et désirant l’ennoblissement de la nature humaine.  Ce qui donne bien aux Lettre persanes leur date et le cachet de la Régence, c’est la pointe d’irrévérence et de libertinage qui vient là pour relever le fond et l’assaisonner au goût du jour... Aujourd’hui cette partie nous paraît morte, articificielle, ce qui nous plaît et ce que nous cherchons dans ces Lettres c’est Montesquieu, se partageant légèrement entre les divers personnages et jugeant, sous un masque transparent, les moeurs, les idées et toute la société de sa jeunesse.  Rica est l’homme moqueur, Parisien dès le premier jour et peignant avec badinage les travers et les ridiculues des originaux qui passent sous ses yeux et desquels il s’accommode.  Usbek, plus sérieux, résiste et raisonne; il aborde les questions, il les pose et les discute dans les lettres qu’il mélange apparent, décèle le talent de composition, c’est qu’à côté d’une lettre de sérail, il y en aura sur le libre arbitre.  Un ambassadeur de Perse en Moravie écrira à Usbek une demi-page sur les Tartares qui serait aussi bien un chapitre de l’Esprit des Lois.  Rica, tout à côté, fera la critique la plus fine du babillage des Français et des diseurs de riens en société, puis Usbek dissertera sur Dieu et sur la justic dans une lettre fort belle et qui porte loin.  L’idée de justice, indépendante en elle-même, y est exposée d’après les vrais principes de l’institution sociale.  Montesquieu (car c’est lui qui parle ici ainsi qu’il parlera en son nom jusqu’à la fin de sa vie) tâche d’y établir en quoi cette idée de justice ne dépend point des conventions humaines : “Et quand elle en dépendrait, ajoute-t-il, ce serait une vérité terrible qu’il faudrait se dérober à soi-même.”

Montesquieu va plus loin: il tâche même de rendre cette idée et ce culte de justice indépendants de toute existence supérieure à l’homme; il va jusqu’à dire par la bouche d’Usbek: “Quand il n’y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice, c’est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée et qui, s’il existait, serait nécesairement juste.  Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l’être de celui de l’équité...” On a dans ces paroles la mesure de la croyance de Montesquieu et de son noble désir; jusque dans l’expression de ce désir, il se glisse toujours dans cette supposition que, même quand la chose n’existerait pas, il serait mieux d’y croire.  Il ne blâme point cet hommage rendu en tout cas à l’élévation et à l’idéalisation de la nature humaine, mais je ne puis m’empêcher de remarquer que c’est prendre et accepter les idées de justice et de religion plutôt par le côté politique et social que virtuellement et en elles-mêmes.  Montesquieu, à mesure qu’il se dégagera de l’ironie des Lettres Persanes entrera de plus en plus dans cette voie respectueuse pour les objets de la conscience et de la vénération humaine; je ne crois pas qu’il y soit entré pour cela plus intimement.  Qu’en résulte-t-il?  C’est qu’au milieu de ses parties majestueuses, une sorte de sécheresse percera.  Il a des idées, mais il n’a pas, on l’a remarqué, de sentiments politiques.  Une sorte de vie manque, un lien, et l’on sent un puissant cerveau plus qu’un coeur.  Je tiens à noter ce côté faible, en un grand homme, du moins ce côté froid.

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