mardi 11 septembre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 2e partie


Voyons les faits dans les détails.

Théories de Georges Sylvain

La Littérature Haïtienne : Une branche détachée du vieux tronc gaulois

En 1901, G. Sylvain publie son premier et unique recueil de poèmes français: CONFIDENCES ET MÉLANCOLIES.  Il le fait précéder d’un texte critique d’une belle facture, intitulé “À travers la littérature haïtienne”.  C’est dans cette étude que Sylvain, tout en clamant son amour pour la France reconnaît l’existence d’un embryon de littérature haïtienne originale:

“Malgré ces circonstances défavorables... il tend à se dégager de plus en plus une poésie haïtienne, très raffinée, il y aurait quelque témérité à le prétendre; tout à fait originale, je ne me harsaderais pas encore à l’affirmer mais en somme, vivante et ne demandant pour prendre pleine conscience d’elle-même dans quelques oeuvres vigoureuses, que des temps moins arides et un ordre social plus consistant.

L’haïtien, dit-il a conservé les lois, les moeurs, la langue et beaucoup du caractère et de l’esprit français. Mais, par leur style, leurs tours particuliers de pensée, les écrivains haïtiens sont des originaux.  On ne peut les confondre délibérément avec les autres écrivains d’expression française.  Pour faire image, Sylvain symbolise volontiers les aspirations de la littérature haïtienne comme

... Une branche détachée du vieux tronc gaulois, qui, transplantée en terre tropicale, produirait des variétés nouvelles de fleurs et de fruits.

Il analyse les oeuvres des poètes du Cénacle des Frères Nau, de Durand, de Coicou, de Guilbaud etc.  fait état après Seymour Pradel des deux courants littéraires de notre littérature et lance un appel au naturel et à la sincérité, car il considère que pour le cas d’Haïti, la poésie peut être une arme à double tranchant “Soyez sincères : l’originalité est à ce prix: Faites bon marché des formules et des procédés”.

Ce qui en outre retient l’attention dans l’étude de Sylvain c’est son sens critique très pousé qui l’a conduit, l’un des premiers, à découvrir les meilleurs parmi ses devanciers.  Les meilleurs qu’il n’offre pas souvent comme modèles achevés.  C’est que sylvain est exigeant.  Il pense qu’au nombre de nos poètes, il a manqué le temps pour fortifier et développer leur talent. “Ceux qui ont eu le temps n’ont pas eu les rentes nécessaires”.

Il fait un plaidoyer pour le livre haïtien et l’existence en Haïti d’une classe de gens de lettres vivant uniquement de leur plume.

Il ne nie pas, sur la littérature haïtienne, la forte influence de la France.  Mais il souhaiterait voir nos écrivains bénéficier de cette influence tout en restant eux-mêmes, c’est-à-dire originaux.

Voilà pourquoi, tout en indiquant les voies empruntées par la nouvelle poésie avec les jeunes de sa génération, il fait des réserves de principe:

“Une poésie plus personnelle, plus intime, plus raffinée, voilà à quoi se résument, ce me semble, les revendications de la nouvelle école.  Je n’y contredis point, pourvu que dans la recherche de l’inédit, de l’exquis, du fin, du rare, on ne perde pas le sens du naturel”.

Sylvain est l’un des maîtres à pensée de la génération de 1900.  Il a révélé d’eux-mêmes et au public, nombre de grands écrivains.  Sa promenade “À travers la littérature haïtienne” n’est pas passée inaperçue et fit couler beaucoup d’encre.

Théories d’Etzer Vilaire

Une élite haïtienne dans l’histoire littéraire de la France

Etzer Vilaire tonne contre ceux de ses contemporains qui recherchent une originalité de surface et factice en imprimant à des oeuvres avortées, écrites dans un langage batard, un caractère de réalisme purement local.

L’on ne me fera pas croire, dit-il que cette tentative d’une poésie populaire haïtienne qui serait le triomphe de la sottise, provient d’un égarement de l’orgueil national....”

Dans la même étude, (Avant propos des poèmes de la Mort) il s’indigne à la pensée que nombre de ses contemporains, ses compatriotes ont une conception toute primitive de la poésie nationale:

Aujourd’hui encore, pour exciter leur admiration, pour qu’ils s’extasient sur les merveilles de ce qu’ils appellent la littérature nationale, il suffit d’un palmiste au bout de méchantes rimes, dans des phrases décousues et où le sens commun, le bon goût et la langue française sont, tour à tour, et quelque fois tous ensemble, outragés avec une fougue toute tropicale...”

Vilaire repousse virilement l’idée de la séparation d’une littérature haïtienne autonome.  Le grand rêve de sa vie “c’est l’avènement d’une élite haïtienne dans l’histoire littéraire de la France, la production d’oeuvres fortes qui puissent s’imposer à l’attention de notre métropole intellectuelle...”

Et, il a soin de souligner que cette consécration qu’il recherche n’a rien d’égoïste : “c’est une ambition eminemment patriotique...”

Dans d’autres textes qui sont des poèmes (Haro, Credo LIttéraire, Inspiration). Etzer Vilaire complète sa conception de la littérature  Il est pour l’écleotisme.  L’inspiration joue un rôle capital dans toute oeuvre d’art.  Il fait la guerre aux poètes charlatans.  Il est pour la perfection artistique.  Le bon écrivain doit revoir, refondre et amendé son oeuvre avec courage et persévérance.  Il est pour l’imitation.  Mais une imitation originale.  “Je suis dit-il, une abeille et comme telle, je dois butiner les fleurs pour produire mon  miel”  (voir article de Haïti littéraire et scientifique du février 1912)

Vilaire nie donc l’existence de la littérature haïtienne. Conseille aux écrivains haïtiens d’élargir leur champ d’inspiration.  De prendre de toutes les écoles littéraires étrangères passées ce qu’elles ont de meilleures.  Et de lutter pour mériter une place dans l’histoire littéraire de la France comme certains écrivains de la Belgique et de la Suisse romande.

Bizarre : tout ceci dans un but patriotique.

Dès 1901, Vilaire est salué comme chef de file littéraire de sa génération.  Ce n’est pas peu dire.  Son influence sera capitale sur l’époque.

Théories d’Ussol

Parfaite identité du génie haïtien et du génie français : notre littérature est française.

Le 5 février 1905, paraît dans les colonnes de “Haïti Littéraire et Sociale, revue fondée et dirigée par Frédéric Marcelin, journaliste, économiste, poète et romancier national, un article signé du pseudonyme USSOL et qui fit sensation.

À une époque où Oswald Durand reçoit de la Chambre Législative une pension viagère de Chef d’État de la Pensée comme grand poète national, où T. Guilbaud, M. Coicou viennent de donner le meilleur d’eux mêmes dans le genre patriotique, où Frédéric Marcelin, F. Hibbert et J. Lhérisson publient des romans nationaux réalistes, Ussol nie l’existence de la littérature haïtienne:

Nous ne pouvons faire de la poésie nationale pour la bonne raison que nous n’avons pas de littérature nationale et que nous ne saurions en avoir.

Pour écrire une littérature nationale dit Ussol, il faut : “Une langue spéciale, des idées, des moeurs, des coutumes spéciales, enfin une âme spéciale différente de celle des autres et propre à cette seule communauté.  Or de ces éléments nécessaires, tout nous fait défaut”.

C’était du coup, nier également l’existence d’une culture haïtienne, d’une civilisation haïtienne.  C’est ce que fait Ussol d’ailleurs.  Haïti à ses yeux est une province française et les haïtiens des français colorés. Leur littérature ne sera “qu’un dérivé du grand courant français”:

Notre lange est française, françaises sont nos moeurs, nos coutumes, nos idées et qu’on le veuille ou non, française est notre âme: Le patois même que parle notre bas peuple, notre créole n’est qu’un composé de vieux mots français pieusemnet conservés et désarticulés à souhait pour le plaisir de nos lèvres paresseuses et de nos indolentes oreilles... Port-au-Prince, capitale de  notre république, centre de notre production littéraire, intellectuellement et socialement parlant, est plus près du boulevard et de Paris que tels autres centres bretons...”

Inutile de signaler toutes les exagérations que comporte l’article d’Ussol.  On peut les expliquer seulement par l’engouement pour la France des intellectuels haïtiens de cette époque.  Car, si les points de vue de l’articlier ne sont pas unanimement partagés, ils ont trouvé à l’époque beaucoup d’écho dans le coeur de ses contemporains.

Vilaire et Sylvain n’affirment-ils pas, le premier: “Nous sommes condamnés à la littérature d’imitation” : Et le second : “C’est un fait depuis longtemps notoire que quand la France éternue, Haïti à la coqueluche.  Imiter, d’autres disent singer notre ancienne métropole nous est passé en habitude chronique : c’est comme un vice de constitution.  En vain nous sommes nous proclamés indépendants : nous avons toujours la France dans le sang”.

Cet amour de la France se retrouve jusque chez les nationaux.  Les meilleurs principes moraux et sociaux pour une Haïti regénérée.  F. Marcelin les met dans la bouche d’Hodelin, un éducateur français (T.E. Labasterre).  Pour devenir meilleur, Séna, le politicien ignorant et corrompu n’a qu’à faire son petit tour en France, suivre des cours à la Sorbonne et au Collège de France (Séna de F. Hibbert).

Pour exagérées qu’elles soient les considérations d’Ussel sont donc à retenir pour comprendre la période que nous allons étudier.

Théories de Frédéric Marcelin

Une littérature réaliste reflet de nos vices, préjugés et vertus

Les théories littéraires de F. Marcelin rejoignent celles des écrivains de l’École de 1836.  Elles sont disséminées à travers toute son oeuvre de critique et de romancier.  Retenons surtout : “Ducasse Hippolyte, son Époque, ses Oeuvres” (1878) et Autour de deux romans” (1903).

Marcelin considère l’art comme l’expression d’un auditoire d’une peuple, d’une époque”.  Il pense que l’écrivain doit réagir contre les préjugés et les ridicules “C’est ainsi qu’il s’immortalise et marque sa place dans le mouvement contemporain”.  Marcelin combat la mythologie, la préciosité et après Sylvain (qui ne l’apprécie pas beaucoup) lutte pour le naturel et la sincérité en littérature:

Mais l’art en Haïti, peut-il être autre chose que ce qu’il est ailleurs?  Doit-il continuer à se vêtir du costume solennel des temps passés, depuis longtemps relégué à la garde-robe?  Lui faut-il l’épée au côté et l’imposante perruque poudrée?  S’adressant aux hommes de l’époque présente faut-il qu’il prenne le langage et les formes d’une époque antérieure?  Doit-il chercher ses justifications dans l’arsenal des allégories surannées?”

Il refuse l’exotisme que pronent ses contemporains haïtiens.  “Enfin, ne prenons pas nos aieux si loin en littérature.  Glorifions-nous d’être de notre siècle, d’obéir à ses inspirations, de suivre ses destinées”.

C’était en 1878 (Ducasse Hippolyte)

En 1903, il publie “Auteur de deux romans” qui est un autocritique de ses oeuvres et de sa doctrine.  C’est là qu’on découvre la partie positive de ses théories littéraires.  Marcelin est un écrivain national.  Il croit dans le devenir de la littérature nationale.  Il réclame la couleur locale et conseille à l’écrivain de s’inspirer de nos vieilles coutumes, de peindre notre mentalité, nos vices, nos vertus, nos préjugés, comme il venait de le faire dans “Thémistocle” et la “Vengeance de Mama”.

“La couleur locale...un des éléments constitutifs, en la matière de toute personnalité et de toute originalité, n’a pas toujours l’estime de nos écrivains.  Ils la considèrent à peu près, comme une faute de goût, un instinct non dompté de vulgarité banale.  S’inspirer de nos vieilles coutumes, peindre notre mentalité, présenter le tableau réel, photographique de nos préjugés, de nos vertus, ne leur paraît pas oeuvre sérieuse...”

Et un peu plus loin:

En dehors de la peinture exacte, fidèle de nos moeurs, de nos usages, de la riante nature qui est la parure de notre île, deux lignes principales m’ont guidé dans Labasterre: exalter d’abord les hauts faits d’armes de notre histoire nationale - j’entends de la partie épique-ensuite inspirer à la jeunesse le goût de la politique, du moins telle qu’on la pratique jusqu’à présent...”

Les théories de Marcelin tranchent sur celles de ses devanciers de l’École de 1836 et de l’École Patriotique. Il ne confond pas littérature nationale et amour de la patrie.  Il ne continue pas seulement, il amplifie la vision des patriotiques.  Il ne dit pas uniquement les beautés.  Il montre les laideurs, dénonce les tares et les vices pour une prise de conscience objective de la réalité.  Plutôt que d’idéaliser à la manière des “Patriotiques”, il choisit de faire la critique du présent avec un parti-pris délibéré d’insister sur la corruption des moeurs et l’indigence d’une mentalité : la nôtre.

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