lundi 8 octobre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 14e partie


LE FABULISME  (Cric-Crac, 1901)

C’est également en 1901 que Georges Sylvain publie Cric Crac livre de Fables écrites en langue créole.  Les fables sont adaptées et non traduites de La Fontaine.  Elles sont au nombre de 31 et dites par un montagnard haïtien, homme sage et lettré qui a lu “gnou moun tout-d-bon/ yo rélé Lafontaine.”

Précurseurs de Georges Sylvain
La fable est un genre qui n’a pas beaucoup tenté les écrivains haïtiens.  Avant Sylvain elle est représentée par des dilettantes.  Milscent, conteur sec et sans vie qui écrivait ses fables dans le seul but d’y accoler une morale.  Oswald Durand, Charles Seguy Villevaloix Alcibiade Fleury Battier qui ont tenté, par de rares créations, mais sans fruit d’imposer le genre.

Avec Cric-Crac, Sylvain est notre premier grand fabuliste et notre premier grand écrivain de langue créole.

Personnage des fables 
Les personnages des falbes de Georges Sylvain sont, tantôt des hommes (Péchè ak ti pouesson, Capitaine ac Majò Cabrit, (Commè la Cigal ac sô fronmi, cochon ac chien, choguiè ak pott, còbeau ac Reinna, Bouriq ac ti chien, Chèv sourrit nan trou crab etc...)  Ces personnages ne sont pas calqués sur ceux de la Fontaine.  Ils parlent, ils agissent comme ceux du monde haïtien.  Ils sont tirés directement de notre folklore.

Sujets des fables

Les sujets sont inspirés de La Fontaine. Mais le génie propre de la langue créole, les moeurs dit coutumes du peuple haïtien, la détermination de faire national ne permettaient pas à Georges Sylvain de faire une transposition fidèle du fabuliste français. Il a fallu donc repasser les situations à la lumière de nos traditions. Et c’est là qu’éclate le génie de Sylvain.

Ti Yette (La laitière et le pot au lait chez la Fontaine) est une jeune grifonne qui habite “Bois Verna” à une époque où ce quartier (maintenant résidentiel de Port-au-Prince) était une forêt, peuplée de paysans qui n’avaient d’autres occupations que vendre du lait et danser le vaudou.  Un jour que Ti Yette

Avec gnou ti lè tranquil
Dé zié gran louvri, tancou
Feil qu’apé bouè la-rosé

allait en ville débiter du lait pour compte de sa mère, elle fait des rêves d’avenir.  Si, sur le prix de la vente, sa mère lui donne deux centimes chaque jour, cela en fera quatorze au bout d’une semaine.  Elle aura assez d’argent pour devenir marchande de tablettes, en attendant de pouvoir établir un restaurant en plein air et de monter enfin boutique.  Riche, elle se fera confectionner une jolie robe pour aller aux bals du Bel-Air. Les hommes la voyant fraîche et pimpante tomberont amoureux d’elle et l’inviteront à danser.

Atò nan chalè causé
Ti Yett, qui couè sa rivé
Pôsé dé pas en avant:
Tra la la
Main ala
Boutèill yo, li pa té
Invité
Qui rentré nan rond : klingin ding!
Gangnin, troquett tout chaviré
A guio rôb soi! A guio bastring!
Laitt tombé, la ventt bannan:

Et toute penaude, Ti Yette attendit tard pour rentrer chez elle. Ce qui n’empêche pas sa mère qui voyait près de ses sous de retrousser la robe de la donzelle de lui infliger une raclée en règle pour lui apprendre à faire attention.

Pourriq ac ti chien (Chez La Fontaine “L’Âne et le Chien”)
Chez un homme de la plaine, vivait un chien blanc d’une extrême beauté.  C’était le joujou préféré de toute la maisonnée.  Les meilleurs plats, les lits les plus moelleux, les plus tendres caresses étaient pour “Guianmant” (c’était le nom du chien).  Un pauvre âne qui vivait sur l’habitation jaloux du sort fait au petit chien se demandait vexé ce qui pourrait porter ses maîtres à lui préférer Guianmant : 

Figui?
Moin bel gaçon pasé li!
La voix? Cé bétiz!, L’esprit?
Cé sous sa moin fò. Pou su
Moun yo ya gadé nou bien!
M’a fait yo ouè moin dinmain!

Et le lendemain, bourrique avec quatre énormes pattes sales entra au salon,  écrasa le canapé, pissa, s’avança vers le maître de maison et voulut donner à Madame un petit baiser.  Et madame se mit à crier :

Tout moun nan cay la rivé:
Fouett, baton, rigouès gaillé
Jouq bourriq mandé padon

Li pas té mérité ça
Min Jean chaché, Jean trouvé!
Frès bourriq té doué shongé:
Zandolitt pas mété
“Cançon mabouya”!

La morale
Georges Sylvain prêche la résignation.  C’est ce qui ressort de son apologue.  La misère est partout, dit-il en Guinée et au pays des blancs.  Partout c’est la souffrance.  Il faut baisser la tête.  À la volonté de Dié!

Con ça gnou jou n’a fini
Pas monté nan paradis! (Prologue)

Sylvain conseille donc une certaine pleutrerie que d’autres prendront pour la sagesse, mais qui n’est autre que la lacheté. Conseille qu’il n’applique pas d’ailleurs en 1915.  Il le fit et fit bien.

Il recommande le travail, l’effort, la prudence, le sens de l’économie (travaillè, tê, commè la Cigal ac sò fonmi).  Il bannit l’ambition exagérée et déplacée (Téta qui couè la capab gro con bef).  Invite à ne pas bâtir chateau en Espagne (Ti Yett).  La morale est placée, tantôt au début, tantôt à la fin du récit.  Dans Ti Yett, elle est au début:

Nan ventt poul allé compté zé
Cé métié moun sott!
Si zott pas vlé ça qui rivé
Ti Yett rivé Zott
Pas fait con li : Tann pou’la ponn!

Dans “Bourriq ac ti chien”, elle est à la fin
Dans “La cigal ac sò fonmi”, il invite le lecteur à tirer lui-même la morale:

Vouézin millò passé fanmill;
Cé cou ça moun longtemps té dit;
Main temps passé pas temps jodi:
A lhè qui lè pas palé ça!
Toutt coucou cléré pou jé yo.
Moin pas méprisé sièq ça la
Main dit moin quil-ess ou pito?

La langue
La langue de Sylvain est riche et savoureuse.  Elle ignore les pudeurs exagérées.  Sa phrase est d’une surprenante aisance.  Il a une connaissance parfaite de la langue créole, des moeurs et coutume du paysan haïtien.  Les tours de phrases, les jeux de mots.  Les images, rien n’est traduite du français.  Tout est tiré avec art de notre vernaculaire.  Chaque mot est à sa place.  Il parle la langue des paysans, des laitières, des contrebandiers, des renards, des moutons et des cigales.

Le créole comme toute langue évolue.  C’est ce qui explique certaines expressions aujourd’hui désuètes que l’on rencontre dans les fables et qui en rendent la lecture des fois pénible.  Ajoutez que l’orthographe étymologique adoptée par l’auteur est anarchique, et l’on aurait tendance à fermer le recueil. Mais, une fois dans le bain la lecture devient aisée et constitue une véritable fête pour le coeur et l’esprit.

Le classique
Georges Sylvain a-t-il fait défiler dans Cric-Crac, la société de son temps?  J’en doute, il a plutôt fait des portraits classiques, vrais pour tous les temps.  Voici le renard courtisan et orateur, insinuant et perfide, le corbeau vaniteux l’âne, le pauvre, le serf toujours sacrifié.  Voici le loup brutal, crédule et maladroit, la fourmi ménagère, économe de ses paroles et de ses provisions etc....

Originalité de Sylvain
Sylvain avoue très humblement qu’il traduit la Fontaine.  Et les critiques sans aller voir, ont répété après lui.  La traduction française qui accompagna chaque fable est là pour prouver l’originalité du fabuliste haïtien et son bilinguisme irréprochable.  Un livre écrit en créole, avec traduction française: c’est la première tentative de ce genre, que nous sachions et qui ne fait que mettre davantage en valeur les possibilités de la langue créole.

Rendant compte de l’oeuvre de Sylvain, M. Augusto Viatto conclut: “... c’est en créole qu’il donne son chef-d’oeuvre: les vers français de ses “confidences et mélancolies” palissent à côté du savoureux cric-crac, “fables de la Fontaine contées par un montagnard haïtien”; l’apologue n’est pas avec la chanson, l’expression favorite de l’âme nègre? Georges Sylvain a un précuseur à la Martinique, le fabuliste Marbot, qu’il imite de près, ces remaniements d’un même thème rappellent la façon dont on use le bonhomme lui-même envers Esope ou Bidpai; la drolerie des adjonctions, la parenté d’esprit entre le sceptiscisme du Chapenois et l’humeur narquoise d’Haïti, la transplantation réussie, sauvent l’originalité, et font de “Cric-Crac”, après “Choucoune” et avant “Haïti Chérie” d’Othello Bayard, ce que la langue créole a produit de meilleur” (Histoire littéraire de l’Amérique Française, par Auguste Viatte, page 419).

Conclusion
Georges Sylvain est un narrateur, exquis.  Ses fables sont des réussites.  Aucune surcharge dans la narration. Sa langue est claire.  Il sait observer et peindre les ridicules. Il manie l,art du dialogue et prête à chacun de ses personnages le langage de sa condition.  Poète lyrique, il observe, médite et sait dire ce qu’il pense des hommes sous le couvert des animaux.

Sylvain a eu le mérite de reconnaître de très tôt, au milieu de préjugés stupides, la valeur de notre créole.  Il eut le courage de penser dès cette époque et de trouver que, débarrassé de ses scories et purifié, le créole pouvait tenter avec succès la fortune littéraire.

“Nous n’écrivons pas assez en créole dit-il.  Nous ne réfléchissons pas que pour élever le peuple à la conception de l’idéal artistique, pour affiner son esprit, pour le moraliser en l’éveillant au sentiment du beau, il faut commencer par lui parler sa langue....”

“Le jour où par l’acquit d’un certain nombre d’oeuvres fortes, comme celles que nous doivent nos gentils poètes Oswald Durand, M. Coicou, V. Ducasse, le créole aura droit de citer dans nos écoles primaires, rurales et urbaines, le problème de l’organisation de notre enseignement populaire sera près d’être résolu... (Cité par Duraciné Vaval dans Essais critiques).

Sylvain a prédit un avenir de grandeur pour la langue créole.  On a à peine commencer à l’employer pour alphabétiser la masse de nos illétrés.  Quand Cric-Crac sera réédité à des millions d’exemplaires, quand des générations successives d’haïtiens, auront l’occasion de goûter toute la grâce aimable du fabuliste haïtien, il sera l’un de nos poètes les plus populaires.

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