samedi 20 octobre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 20e partie


LES DIX HOMMES NOIRS (1901)

Ce poème, le premier du second tome des Poésies Complètes est publié pour la première fois en 1901, la même année que Page d’Amour.  Si ce dernier passe inaperçu.  Les Dix Hommes Noirs au contraire est reçu avec enthousiasme par le public lettré d’Haïti et fait de Vilaire l’un des chefs de file de sa génération.

Analyse dix Hommes, dix jeunes jeunes haïtiens, vêtus de noir, montés sur dix chevaux blancs se donnent rendez-vous, aux douze coups de minuit dans un manoir délabré au fond d’une forêt.  Ils s’étaient rencontrés à l’armée.  Depuis, ils se sont liés d’amitié, partagent leur douleur, s’aidant à vivre.  Leur esprit déborde d’amertume.  Ils se considèrent comme des ratés, des faillis.  Ils sont mis en commun leurs derniers sous, se sont faits préparer un dîner copieux.  Ils mangent.  Puis, sur l’avis de l’un d’eux, ils disent à tout de rôle “l’enfer ou le destin les isole”:

Sans asile, ils avaient découvert le manoir,
Et venait cette nuit sur leur sombre existence
Prononcer en secret la suprême sentence.

Le patriote
La premier homme noir est un patriote.  Trois fois, il a conspiré pour mettre fin à la puissance d’un chef tyrannique qui dirige son pays.  Il a connu l’exil, la misère, le pain noir.  Il aurait pu occuper une situation enviable s’il s’était décidé à plier ses genoux peu flexibles. Mais, il a le sens de l’honneur.  Des tentatives pour sauver sa patrie, ont brisé sa vie.  Pourtant au souvenir des aieux, ses pères qui ont rompu les chaines de l’esclavage, il aurait tout donné pour que s’ouvre une ère de paix et de démocratie en Haïti.  Il refuse de vivre au sein d’un peuple en agonie. Il choisit de mourir.  Son discours s’achève sur des rêves d’un accent cornélien:

Je n’ai de place ici, que dans le cercueil....
Je n’échangerai pas l’honneur contre un empire;
Si la mort est un mal, la vie en est un pire;
Et j’aime mieux mourir vaincu mais incompté
Pauvre, mais noble encore et l’âne en liberté.

L’orphelin
Le deuxième est un orphelin.  Il a lutté pour grandir, mais la vie est un marâtre, elle lui a toujours offert le pain amère de l’indigent.  Il vit dans un milieu où le mérite “comme Job sur la cendre se couche et pleure”. Dans l’honneur de son désert, une oasis charmante: une fiancée, un amour partagé.  Mais, il ne travaille pas. Il ne pouvait demander à la jeune fille de partager son chômage.  Et cette dernière est morte d’avoir trop attendu qu’il ait les possibilités de l’épouser.  Rien ne le retient plus sur la terre.  Il opte pour la mort:

Travail, ô travail rédempteur
Quand verra-t-on chez nous ton bras libérateur
Tendu pour soulager les foules qui soupirent,
Quand dans cette fournaise où nos âmes respirent
Afflueront ta rosée et ton souffle vital?.....

Le musicien
Le troisième est un artiste.  Un musicien.  Il aspire à chanter.  Enthousiaste, il se sent du génie, mais la détresse, l’isolement ont au raison de ses rêves grandioses:

Ma voix dans un sanglot s’est brisée et s’est tue
Je porte mon coeur comme un luth en désaccord
Mais, je veux m’envolant chanter sur l’autre bord.

Le désespéré
Le quatrième est un désespéré.  En Haïti, il n’y a pas de motif de vivre.  Il est dans un vide effrayant.  La souffrance a flétri son coeur.  Il a l’âme davantage diminuée depuis qu’il a recourt à l’alcool pour noyer ses chagrins.  Il est nègre.  Sa race est méprisée. Si ceux qui rougiraient de s’appeler ses frères lui tendent la main, c’est pour mieux l’humilier ainsi que sa patrie. Il a appelé en vain la mort à son secours, c’est toujours la souffrance qui arrive trompant son attente suprême:

N’est-il pas un remède au mal de la douleur?
Je porterai ce philtre à mon âme tremblante.
J’irai dans un sépulcre achever ma mort lente!

Le poète
Le cinquième homme est un poète.  Il rappelle, dans son discours, qu’en Afrique, chez les  Iolofs, quand meurt un représentant de cette race fainéante qui célèbre l’amour, les danses et les dieux, on ne l’inhume pas là où dorment les marchands, les guerriers et les rois.  On exile ses restes dans la nuit des forêts et on suspend son corps dans le tronc d’un baobab afin qu’il devienne la proie des vautours

Ce que font les Iolofs au Guiriot mal né,
On l’inflige aux vivants chez nous, aux interprètes
De l’amour et du ciel, à nous pauvres poètes...
Un peuple d’épicierms sans Dieu, sans coeur, sans flamme,
Refuse sous le ciel une place à notre âme

Et alors, le poète dans ce milieu délètere est bien obligé de porter son génie “comme une dépouille outragée et bannie”. Il en a assez de la vie.  Lui aussi, il choisit la mort.

Le cocu
Le sixième homme est un amoureux cocu et jaloux, un cocu amoureux.  Les caprices d’une femme ont souillé sa carrière.  Son amour est plus fort que la honte, il le porte comme une blessure. Il choisit la mort pour cesser d’être humilié et de souffir:
.....Cette femme est mon sépulcre et mon suaire
Elle me perd!  Je suis trompé, je suis jaloux....
Je vais mourir l’aimant encore!....

Victime de la dilation
Le septième a été trahi par un ami qu’il considérait comme un frère.  Pour entrer dans les bonnes grâces d’un chef d’État ignoble, cet ami l’a dénoncé comme opposant.  Il fut pris, jeté en prison et connut les pires tortures.  Quand enfin, un jour on le libéra, il apprit un crime plus infâme:
Un ministre d’État avait séduit ma femme!
J’en meurs tous les instants de mille morts au lieu 
D’une!.....

Le maquisard
À son tour, le huitième prit la parole.  Il a deux soeurs qu’il chérit à l’égal de lui-même. Obligé de prendre le maquis, le bouge les a ravies à ses étreintes “l’horreur des jours sans pain les a prostituées.

Les tuerai-je?  Leur crime est moins grand que le sien
Monde infâme qui fit le spectre de la faim?
Ainsi je mourrai seul.

L’étranger
Triste et solitaire, le neuvième est accablé par l’ennui.  Il vit en étranger au milieu de sa famille et du monde. Il cherche en vain autour de lui une âme soeur, il se demande si le Dieu qui l’a créé en l’envoyant sur la terre ne s’est trompé de planète.

La vie a fait de moi un mystifié
Et j’y suis à ce point perdu, sacrifié
Que mon esprit captif qui crie et se soulève
Veut chercher dans la mort, la terre de son rêve.

Franck
Le dixième homme noir est le seul dont le nom soit révélé.  Franck, il n’accuse pas, il ne s’apitoie par sur son sort.  Il se penche sur les autres pour un dialogue fructueux.

La douleur dit-il à ses amis ne doit pas vous acculer au desespoir.  On ne choisit pas la mort aux premiers échecs.  Ce n’est pas une solution.  C’est une forme vile de démission.  Il faut tout tenter.  Acculer le sort.  Dieu éprouve votre foi et vous vous révoltez.

“La vie est triste, mais elle est grande aussi”
Ili faut lutter, espérer, aimer, croire.  Chacun de nos actes, heureux ou malheureux sont des portes qui nous ouvrent l’éternité.  Je ne me tuerai pas “mon désespoir à moi fuit le remords”

Quand on a cessé de vivre pour soi, pensez aux autres, sacrifions-nous pour les rendre heureux:
L’oubli de soi, l’amour de tout, la charité
C’est l’océan limpide, insondable, où l’âme ivre
Puise la force unique et la raison de vivre...
Et cessons de pleurer pour sécher d’autres pleurs

Moi également affirme Franck, j’ai au coeur la haine de la terre  “Mais je respecte l’âme, et j’ai besoin d’aimer”.  Il vous manque la volonté pour souffrir.  Vous vous révoltez.  Vous perdez la foi.  Pensez-vous trouver la paix et le bonheur dans le suicide?  Avez-vous perdu le sens de l’infini?  Unissons-nous, éclairons la route des hommes, faisons à tous le don de nos coeurs brisés:

Pour qui veut se donner s’oublier est aisé
Devenez pour plusieurs un soleil qui se lève
L’âme se multiple en répandant sa sève
Et l’amour peut créer d’une fleur un printemps
Et d’une goutte d’eau des mondes éclatants.

En dépit de l’optimisme de Franck, les neuf ne sont pas convaincus.  Le plus agé est jeune encore.  Il a trente ans.  C’est lui qui ordonne le massacre.
Le second frappera le premier, le troisième
Tuera le précédent; ainsi jusqu’au dixième
Et celui-ci sera Franck

Devant le corps inerte et ensanglanté de ses camarades que lèche l’onde
Franck est resté debout, les bras tendus, glacés....
Le front mort, l’âme éteinte, en fuite dans le vide.
Un gros rire effrayant fait palpiter son cou,
Tout le bois en tressaille...Il est devenu fou.

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