jeudi 22 novembre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 34e partie


Le Dr Jean Price-Mars
Au lendemain de l’occupation américaine d’HaÏti, l’homme avec sagesse a pris du recul par rapport à lui-même, par raport aux réalités nationales, avant de dégager la conscience qu’il avait de nos traditions et de notre Histoire.  Aussi, c’est avec intérêt qu’on lit aujourd’hui les écrits du Dr Jean Price-Mars dont les arguments, apportés en faveur de la culture haïtienne, confèrent de l’autorité à des préceptes émis pour défendre le pays contre l’assimilation et l’ethnocentrisme.  C’est dire que Mars représente une figure de proue de la littérature nationale; et la diffusion de ses idées marque un tournant décisif dans l’évolution de la pensée sociale haïtienne.

Des générations successives d’Haïtiens ont été marquées par ces idées qui continuent de produire une résonance profonde dans les lettres et dans la culture haïtienne.  La publication de Ainsi Parla l’Oncle affirmait la dialectique qui rendait intelligible la totalité du mouvement indigéniste.  Depuis, l’influence du Dr Jean Price-Mars n’a cessé de s’imposer dans le milieu intellectuel haïtien, où poètes, romanciers, dramaturges et écrivains scientifiques attribuent leur fortune à la juste compréhension de la doctrine de l’Oncle.

L’École des Griots, par le contenu du message véhiculé, montrait des affinités profondes avec l’oeuvre de Price-Mars.  L’un de ses représentants, le Dr François Duvalier, ne jurait au début que par ce maître à penser.  Il semble que le rapprochement entre les deux hommes ne fut pas seulement intellectuel, mais aussi idéologique.  Trop sûrs d’eux-mêmes, Lorimer Denis et François Duvalier se démarquèrent de la doctrine de l’Oncle pour donner à leurs travaux une affirmation particulière à travers laquelle se dégageait la thèse du noirisme. Malgré tout, l’influence de Mars a permis aux tenants de l’École des Griots de trouver de nombreuses explications aux questions concernant la culture haïtienne ainsi que les sources africaines de notre civilisation. Les tenants de la génération indigéniste, dans leurs écrits, témoignaient de la solidité de la pensée du Dr Price-Mars.

Mais ce n’est pas sans heurts que se produisit la démarcation philosophique entre le disciple et le maître.  Les deux hommes appartenaient à deux classes sociales différentes.  Il s’ensuivit que leurs perceptions de la réalité sociale haïtienne ne pouvaient s’accommoder d’une définition jugée étriquée de la notion de classe sociale, telle qu’elle était comprise par Price-Mars.  Si les deux écrivains reconnaissaient l’humain à travers les situations concrètes dans lesquelles l’individu évolue, il existait, pour l’un, des situations objectives méconnues par les institutions socio-juridiques haïtiennes, tandis que, pour l’autre, la société entretenait des clivages qui contrevenaient à “l’affirmation de l’égalité foncière des hommes”.

D’autres facteurs entrent en ligne de compte quand on analyse l’opposition entre Jean Price-Mars et François Duvalier.  Il ne s’agissait pas, de prime abord, d’une simple escarmouche de frontière, mais d’un conflit idéologique dans lequel les protagonistes proposaient avec un certain détachement, chacun en ce qui le concernait, des solutions aux problématiques questions de la vie haïtienne.  Par la façon dont le conflit a évolué, les problèmes en question se trouvaient posés au niveau de la dialectique.  Dès lors, la coexistence entre les deux tendances d’une même pensée ne pouvait être pacifique.  La tension qui en est résultée montrait que le duvaliérisme n’avait pas accepté une interrogation honnête sur des principes qui exigeaient une réévaluation de la notion de classe dans la société haïtienne.

Or, malgré les apparences, la lutte des classes en HaÏti n’a jamais été une simple question de conflit entre Noirs et Mulâtres, encore moins l’expression du rapport de forces entre deux aristocraties noire et jaune.  Il s’agit plutôt d’une question fondamentale qui met aux prises nantis et démunis, quelle que soit la nuance épidermique.  À l’époque du Mouvement de Praslin, à la chute de Boyer, Jean-Jacques Acaau disait déjà : “Neg rich ce mulatt, mulatt pov ce neg.” (Un nègre riche est un Mulâtre, un Mulâtre pauvre est un Nègre.)  Une formule lapidaire, mais assez judicieuse qui mettait l’accent sur la détention de la richesse plutôt que sur la couleur de la peau comme condition objective de l’appartenance à une classe sociale.

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