mardi 27 novembre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 37e partie

SON ENFERMEMENT DANS L'HISTOIRE

La République d’Haïti a le culte de l’anarchie.  Deux siècles d’Histoire représentent une bien longue période de guerres civiles, de coups d’État, de coups fourrés, de coups d’éclat, de violations de droits humains, de discordes continues qui avilissent la conscience nationale.  Le climat social, marqué par les événements politiques et par une crise économique permanente, offre une caricature féroce des joies éphémères et des douleurs atroces éprouvées par une communauté d’hommes qui semble n’avoir guère évolué.

Le malaise de la bourgeoisie haïtienne est de n’avoir éprouvé aucune culpabilité devant l’échec de l’idée nationale et de continuer à exercer une responsabilité qui débouche sur le néant.  Ainsi, elle a conduit la nation sur le chemin du chaos, en privilégiant une vie de coteries et de désoeuvrement, avec pour corollaire ce que Germaine Brée appelle “un affairisme dépourvu de scrupules.”

Cette bourgeoisie, plus française qu’haïtienne par les valeurs aristocratiques qu’elle cultive, est frappée d’un sentiment d’ambivalence qui apporte le trouble dans les esprits.  De génération en génération, elle s’est complue dans les moeurs dépravées de l’Occident, dédaignant les coutumes locales pour extérioriser une fausse identité retraçant les conflits et les tourments d’une existence sans objet.

Ecartelée entre l’argent et le pouvoir, la bourgeoisie haïtienne épouse une vision balzacienne de la réalité sociale, avec ce que Maurice Sachs appelle “un désordre général de toutes espèces de valeurs....une évidente corruption des moeurs, un manque de grandeur très remarquable.”

Cette bourgeoisie affairiste veille avec une religiosité soutenue au maintien de la hiérarchie des classes, en vue de préserver les voies d’accès à l’éducation, aux affaires, à la fortune, aux carrières libérales et à l’exercice du pouvoir politique.  Tout est mis en place pour éviter que le climat social ne change.  C’est toujours la même rengaine, c’est-à-dire, une routine caractérisée par le maintien des privilèges d’une classe égoïste, parasitaire et exclusiviste.

Si la bourgeoisie haïtienne s’investit d’une mission, c’est pour éviter qu’une réforme sociale ne vienne changer les structures archaïques dans lesquelles s’enferme une minorité sélectionnée par le sort, par les circonstances, par les lois et par la force, au détriment des classes moyennes, des paysans, des ouvriers relégués à leur situation de parias, sans espoir d’ébranler le statu quo.

Ainsi la bourgeoisie haïtienne a partie liée avec notre misère chronique et notre sous-développement.  Obsédée par l’argent, elle montre dans la spéculation un instinct morbide, continuant à servir de foyer d’incubation pour les basses oeuvres, les activités lucratives et l’intrigue.  Elle transforme le pays en un milieu opaque où la corruption, l’agitation, l’appât du gain ponctuent la vie nationale. Elle s’est fait l’alliée des trafiquants de tout poil, venus d’horizons divers.  Elle fait pacte avec des agitateurs, des intrigants et des aventuriers internationaux qu’elle héberge en son sein pour soutenir des escroqueries qui rendent l’argent facile et qui multiplient les audaces.  La politique, qu’elle feint de dédaigner pour se consacrer aux spéculations financières, est le laboratoire d’où découlent les événements qui font la une de l’actualité.  Se complaisant dans son cercle fermé, la bourgeoisie montre peu d’idéal et d’aspiratioin pour conduire la nation en dehors des sentiers de l’incertitude et du chaos.

Malgré les drames individuels, malgré les occasions manquées et les signes de décadence, la bourgeoisie haïtienne a survécu au choc des événements, grâce à une souplesse sereine et une habileté liée à une certaine conscience nouvelle manifestée par des éléments avancés d’une classe “qui se perpétue, vivotant dans l’illusion, dévouée en paroles aux hautes vertus traditionnelles, mais en fait plongée dans l’avarice, à la remorque des puissances d’argent.”

Dans leur brillante étude sur la mission des élites haïtiennes dans l’organisation du pays, le Dr François Duvalier et Lorimer Denis avaient dénoncé avec acrimonie “le sectarisme des élites, sectarisme qui les porte toujours à placer la suprématie de leur classe au-dessus des intérêts patriotiques et nationaux.”  Dans l’ensemble, ils ont conclu que cette mission a été un échec.

Le dilemme de la bourgeoisie haïtienne, vouée à une culture qui exclut les masses populaires du fait national, trouve sa source dans l’incurie du système social, lequel creuse un fossé assez large entre la classe privilégiée et le prolétariat urbain et rural.  Les exemples abondent dans l’histoire nationale de ces “fils de certaines familles, pour la plupart légèrement teintés ou frottés de culture classique qui se libèrent volontiers de toute contrainte morale quand il s’agit de réussir” imposent au pays des vicissitudes atroces.

Les fondements même de l’empire dessalinien furent détruits, parce que l’empereur avait voulu équilibrer les rapports entre les différentes catégories sociales en présence, parce qu’il avait essayé de donner une nouvelle dimension au statut de la propriété coloniale et d’établir, au lendemain de l’indépendance, un nouveau système d’exploitation de la terre, basé sur l’équité et la justice.

“Nous avons fait la guerre pour les autres, s’était écrié Jean-Jacques Dessalines.  Avant la prise d’armes contre Leclerc, les hommes de couleur, fils de Blancs, ne recueillaient point la succession de leurs pères, comment se fait-il que depuis que nous avons chassé les colons, leurs enfants réclament leurs biens.... Les Noirs dont les pères sont en Afrique n’auront-ils donc rien?....Prenez garde à vous, Nègres et Mulâtres.  Nous avons combattu contre les Blancs.  Les biens que nous avons conquis en versant notre sang appartiennent à nous tous; j’entends qu’ils soient partagés avec équité.”

En inaugurant l’ère du drame agraire haïtien, cet avertissement offrait un saisissant tableau de la dure réalité qui devait s’imposer dans le pays, au lendemain du crime crapuleux du 17 octobre 1806. Une politique agraire agressive et inéquitable s’établit dans le pays sous le couvert d’un libéralisme fallacieux avec Pétion, d’un caporalisme agraire devenu oppressif avec Christophe, d’un système coercitif avec Jean Pierre Boyer.  La politqiue obscurantiste du successeur de Pétion alimentait la vie sans issue de la classe paysanne, victime de la cupidité des politiciens et des grands propriétaires fonciers, et abandonnée aux spéculations brutales d’une poignée de trafiquants sans vergogne.

La politique de doublure chère aux Ardouin recherchait, avec la montée au pouvoir de Noirs ignorants et incapables, un assouplissement dans les revendications populaires.  L’insurrection de Jean-Jacques Acaau dans la Grande-Anse s’enchaînait dans la foulée d’une lutte de castes qui devait emporter le régime de Boyer.  Malgré son caractère militant et populiste, le mouvement d’Acaau fut écrasé par les représentants de l’aristocratie terrienne.  Cependant, l’armée souffrante avait réussi à secouer l’imagination du petit paysan indépendant et créé en Haïti l’exemple d’une jacquerie permanente contre la classe des privilégiés.

Le mot d’ordre d’Acaau “Negre rich ce mulate, mulate pauvre ce negre” (Un nègre riche est un mulâtre, un mulâtre pauvre est un nègre) apportait une nouvelle dimension à la question de couleur en Haïti. C’est ce qui poussa Horace Pauleus Sannon à écrire très judicieusement : “Après la révolution morale qui venait de s’accomplir, et qui était l’oeuvre d’une portion notable de la bourgeoisie, apparaissait la révolution matérielle aux tendances quasiment socialistes effectuée par des hommes du peuple.”  Acaau avait exprimé, durant sa lutte contre les privilèges, le refus de la classe paysanne haïtienne d’accepter la politique de “zombification” à outrance qui ouvrait l’ère des déchirements au sein de la société haïtienne.

La politique de doublure reflétait la sensibilité du moment.  La voix profonde de la nation, en 1843, s’était fait entendre, mais la réponse des classes dirigeantes ébranlées et inquiètes fut de consolider la paralysie du pays.  L’administration de Geffrard, après la liquidation de l’empire faustinien fortifia les incertitudes de l’avenir.  Les fossoyeurs de la nation ne désarmèrent pas pour autant.  Les luttes de Salnave et de Salomon contre une oligarchie sans entrailles avaient pour but d’assurer, aux exploités du pays haïtien, une place adéquate dans une société bloquée.  L’échec de ces deux tentatives, comme plus tard celui du Firminisme, montrait que la grande bourgeoisie haïtienne “ancrée dans ses traditions et privilèges de classe” continuait à imposer les hiérarchies traditionnelles, en barrant la route aux idées nouvelles et aux forces de l’avenir.

L’occupation américaine posa le problème des classes sociales haïtiennes dans une perspective nouvelle.  Les débats de l’heure avec les tenants de La Revue Indigène et plus tard avec les jeunes du Mouvement Les Griots présentaient les paramètres de la crise de l’identité haïtienne. Pour le milieu intellectuel bourgeois, l’ouvrage monumental du Dr Jean Price Mars Ainsi Parla l’Oncle posait le thème de la condition haïtienne, en dénonçant “ le bovarysme collectif”, qui conduisit la nation au désastre du 28 juillet 1915.

Si la prise de conscience de la génération de l’occupation annonçait un climat intellectuel nouveau, dans les cercles bourgeois, la survivance des vieux schémas engoncés  dans un nationalisme étroit, fermé à l’éveil des idées nouvelles qui, entre les deux guerres mondiales, privilégiaient l’esprit porteur “d’un humanisme destiné à tous les hommes, de tous les temps” empêchait que le terrain fût déblayé.

Dans cette situation, le pays pouvait-il aller hardiment du côté de la concorde? Le monde rural, lui-même, n’avait pas changé.  Il vécut le drame de Marchaterre et l’épopée de Charlemagne Péralte et de Benoît Batraville dans la certitude qu’il incarnait le mieux l’esprit d’Acaau, ainsi que cette volonté de rupture avec les conventions désuètes et les idées archaïques.

Le roman paysan avec Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis et Edriss Saint-Armand, plus particulièrement, dénonçait la culture mystificatrice de l’époque qui maintenait un profit du citadin le mythe de l’infériorité du monde rural.  Gouverneurs de la Rosée dégage un message de paix, d’amour et de réconciliation, annonciateur de la transformation profonde d’une société jusqu’ici imperméable au changement.

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