jeudi 29 novembre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 38e partie


Les paradoxes de l’occupation américaine n’avaient pas affecté profondément le contexte d’une expérience qui se déroulait entre les classes sociales depuis l’indépendance.  La bourgeoisie haïtienne avait réagi comme si elle avait rencontré l’occasion d’un grand destin; les classes moyennes avaient vécu avec les masses urbaines et rurales les événements tragiques de l’époque; et, ensemble, elles avaient retrouvé, dans le contexte des situations politiques délicates, tout ce qui les rapprochait et tout ce qui les séparait.

La ville non plus n’avait pas changé.  La force primait le droit dans les milieux urbains comme dans les sections rurales.  À la campagne, la vénalité des juges allait de pair avec l’arrogance des grands propriétaires fonciers.  Dans le monde rural, les chefs de section régnaient en maîtres.  La pauvreté du pays était devenue proverbiale, avec la rareté du numéraire, la pénurie des matières premières et le chômage.

Le pays, dépourvu de ressources, se trouvait à la merci du plus puissant chef de bande qui pouvait à n’importe quel moment donner le coup de grâce au régime pourri de Port-au-Prince et s’y installer sans encombre.  Il existait donc une volonté politique évidente d’ignorer les nécessités pratiques, pour aller aveuglément dans la voie de la division et de la discorde.  L’agriculture et le commerce gardaient leur caractère féodal.  La situation sanitaire sur tout le territoire était à son niveau le plus bas.  Le pian, la lèpre, la petite vérole, la malaria, la typhoïde et la tuberculose décimaient une population confrontée à la malnutrition et souvent à la famine.  L’espérance de vie, réduite à moins de 45 ans, résultait de la malnutrition et des conditions d’hygiène rudimentaires qui favorisaient les maladies endémiques et les épidémies saisonnières.  Le taux de mortalité infantile était l’un des plus élevés de l’Amérique latine et des Caraïbes.  La fameuse triptyque - l’ignorance, la misère et la maladie - s’installait dans ce pays pour anéantir les plurs belles espérances et contrecarrer, avec l’action destructrice des néo-colonialistes et de leurs acolytes locaux, l’aménagement d’une société civile jouissant des bienfaits de l’éducation, de la santé, de la justice et de la paix.

Par l’existence misérable qu’elle menait, la population subissait les conditions défavorables imposées par la nature et par l’égocentrisme aveugle de la bourgeoisie féodale.  Ainsi se déployait, de génération en génération, la vie haïtienne dont l’assombrissement et les vicissitudes s’extériorisaient dans la rupture entre le citadin et le rural,  entre le riche et le pauvre, entre le Noir et le Mulâtre, séparés par une sélection injuste et abusive qui excluait les uns et privilégiait les autres.

Ce pays gouverné par la violence était réduit à la plus complète impuissance.  Le nombre des agriculteurs marginaux et des paysans sans terre augmentait au fil des ans, en vertu des effets néfastes du Code Rural de 1826 et de la politique agraire tracassière des gouvernements successifs, qui déniaient aux groupes sociaux démunis l’accès aux facteurs de production et aux ressources agricoles productives.

Le problème de la paysannerie haïtienne est la conséquence du système colonial, de la mauvaise application ou de l’inexistence d’une politique de développement rural.  Il en est résulté un déséquilibre dans la répartition de la propriété foncière, mais aussi une accentuation de la prolétarisation du paysan haïtien.  Les problèmes de l’agriculture haïtienne se compliquent encore par la fragilité des sols, par les obstacles techniques, financiers et sanitaires qui freinent l’exploitation des terres cultivables, aggravent la précarité des conditions de vie paysanne, facilitent la séchresse et la désertificaiton des terres.  À cet égard, Haïti ne dispose pas d’une politique adéquate de mise en valeur du sol et du sous-sol qui soulagerait le prolétariat rural du lourd fardeau des dettes et des charges fiscales et le pays tout entier de la pauvreté endémique.

La bourgeoisie “compradore” haïtienne s’est substituée aux colonisateurs, au lendemain de la Guerre de l’Indépendance.  Depuis, elle n’a cessé de défendre les droits acquis et les privilèges d’une minorité au détriment des intérêts du plus grand nombre, ne laissant, à la masse des métayers, des artisans et des ouvriers agricoles, que l’occasion de retirer une maigre subsistance d’exploitations insignifiantes pour ne pas crever de faim.  L’exode a été la réponse appropriée du paysan aux handicaps qui nourrissent le malaise dans le milieu rural.  L’exode rural résulte de l’inadaptation du paysan dans un environnement qui étouffe ses aspirations et ne lui laisse que le poids des injustices, des abus et des outrages pour apaiser sa soif d’espérance et son ambition de participer aux décisions concernant sa vie et son pays. Victime de l’insécurité, du chômage, de la pauvreté, de la pénurie et de l’expropriation, le paysannat haïtien montrait “partout les stigmates de la misère, le souci du lendemain et la méfiance même.”

Tous ces handicaps se combinaient pour produire des conséquences fâcheuses sur la productivité.  Puisqu’il n’est pas facile de générer ou de trouver des emplois rémunérateurs dans le milieu rural, l’exode des paysans se poursuivit sans relâche, provoquant l’afflux de réfugiés dans les bidonvilles, alimentant ainsi le phénomène des “Canters” dont l’implication sur le plan international a fait ressortir l’ampleur et la gravité du problème haïtien.  L’une des conséquences néfastes de l’exode rural fut de provoquer l’effondrement des structures sanitaires et éducationnelles du pays.

Au fil du temps, aucune stratégie rationnelle de développement n’a été mise en application pour atténuer le dénuement des masses rurales, parce que, dans l’ensemble, cette démarche aurait impliqué la réorientation des ressources vers les ruraux pauvres, ainsi que la restructuration radicale de la société haïtienne, en s’attaquant aux privilèges des nantis.  “Il est évident, en fin de compte, souligne Paul Moral, que c’est l’assise solide de la vie rurale qui permet à l’élite de se livrer avec entrain à la dilapidation des fonds publics, aux entreprises concussionnaires, aux complots et prises d’armes, ainsi qu’aux créations de la plus authentique culture française.”

Dès lors, les faibles palliatifs au mal offerts par les régimes du passé, inclus ceux des deux Duvalier, ne suffirent pas pour arrêter la détérioration des conditions de vie et la “bidonvillisation” de la capitale et des villes du Cap-Haïtien, des Cayes et des Gonaïves.  Dans ce même ordre d’idées, mentionnons qu’aucune politique sérieuse de l’emploi n’a été mise en train pour absorber la main-d’oeuvre en provenance des campagnes démunies ou encore pour arrêter le trafic honteux des braceros vers Cuba et la République Dominicaine.

De plus, la croissance démographique vertigineuse a accru la dépendance de la population vis-à-vis de l’agriculture, exacerbant ainsi les tensions entre la ville et la campagne.  Malgré tout, les idées sociales de 1946 n’ont pas atténué l’isolement de la classe paysanne, parce que les théoriciens politiques de l’époque n’ont pas su comprendre que les belles idées socialisantes et progressistes ne suffisaient pas pour entreprendre une réforme agraire, ni pour créer, au bénéfice des ouvriers et des paysans, un environnement favorable à l’amélioration des structures économiques viables, à l’aménagement des structures économiques viables, à l’aménagement du crédit agricole et de la sécurité sociale.

Employés dans le secteur de la sous-traitance, les ouvriers se heurtaient  à des attitudes politiques et sociales incompatibles avec la croissance de l’emploi.  Les goulets d’étranglement imposés à l’économie haïtienne avaient détruit l’effet d’entraînement dans le processus d’amélioration des conditions de vie dans le milieu urbain comme dans le milieu rural.

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