samedi 1 décembre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 39e partie


Avec la disparition progressive des emplois dans le secteur de la sous-traitance, on assistait, dans la capitale, à un accroissement du nombre de vendeurs ambulants, de brouettiers et d’artisans, les uns aussi inefficaces que les autres, mais toujours soucieux d’attirer l’attention sur le désespoir qui les assaillait.

Une redistributioni équitable des moyens de production s’imposait au nom du progrès et de la justice sociale.  Mais comment entreprendre une redistribution radicale de la propriété foncière en Haïti sans provoquer une violente lutte des classes et susciter un chambardement de l’ordre social existant?

Pour éviter les distorsions inutiles qui entravaient l’économie nationale, il convenait de mettre en place la dynamique du développement, génératrice d’évolution sociale.  Restait à savoir si l’interaction entre la bourgeoisie haïtienne et les masses urbaines et rurales pouvait se faire de façon harmonieuse, sans entraîner de conséquences fâcheuses qui déboucheraient sur une situation anarchique, peu propice à une amélioration dans le domaine de l’enseignement, du logement, de la santé, de la nutrition.

Or, de tout temps, on s’est contenté de demi-mesures. On a privilégié les solutions faciles qui n’ont fait qu’aggraver la situation.  “La politique de l’autruche suivie par les élites au pouvoir, qui se refusent à agir aujourd’hui même et avec énergie, risque de précipiter la catastrophe.”

La catastrophe est venue à travers les milles images monstrueuses du “déchoukage”, à travers le profil de la misère insupportable et révoltante qui hante et détruit les enfants en bas âge, à travers la violence aveugle qui abrutit l’homme haïtien et prophétise notre décadence, à travers nos querelles politiques interminables qu’évoque la horde des politicailleurs abrutis, amateurs d’expériences hypothétiques et forgeurs d’avenir nébuleux.  La démagogie et la veulerie sont devenues les deux formes assez répandues de l’activité politique ; d’où les relations difficiles que les politiciens entretiennent avec les masses, avec la représentation qu’ils se font du pouvoir, par quoi ils se définissent. L’idée que l’homme politique haïtien se fait de sa mission, la phraséologie qu’il utilise pour soudoyer les masses, son attitude devant les grands problèmes nationaux sont en étroite relation avec sa perception de la réalité sociale haïtienne.

Il n’existe pas de schéma simple pour caractériser la lutte des classes avec le gonflement d’une classe moyenne promue à un échelon important de la vie nationale, à la faveur des événements de 1946 et de 1957. Il est cependant indubitable que, durant les dernières années du gouvernement du Dr François Duvalier, l’évolution des masses rurales et urbaines a marqué les lignes de clivage d’une époque ouverte à la réflexion et à l’action.  La bourgeoisie elle-même, mieux imbue de la nature du contexte socio-politique national, a participé ou assisté aux débats sourds de l’époque, en essayant d’exploiter en sa faveur les violentes passions politiques des années soixante.

Les Haïtiens avaient vécu ces années dans une atmosphère irréelle, provoquée par la peur du lendemain et par une triste impression d’impuissance. Ils se voyaient soumis aux graves difficultés que le pays affrontait.  Paul Moral, dans son magistral ouvrage Le Paysan Haïtien nous a dressé un tableau saisissant d’une Haïti dépourvue des moyens d’action effectifs pour assurer son essor. “1959, écrivait-il, le pays encore engagé dans une crise d’une exceptionnelle gravité, au fort de laquelle, en 1956-1957, beaucoup entrevoyaient la désagrégation même de la nation, montre un bien triste bilan: les richesses naturelles saccagées par l’exploitation anarchique du sol et une coupable inconséquence gouvernementale, l’accroissement alarmant de la population, la misère générale et son cortège de calamités, la situation précaire d’une culture d’élite isolée au milieu d’une masse analphabète.”

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