mardi 6 novembre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 27e partie


DAMOCLES VIEUX (1876-1946)

Introduction

Damoclès Vieux est le dernier des grands romantiques attardés du début du XXème siècle haïtien  Il est le poète de l’amour et de la mélancolie sans cause.  Poète du bonheur convoité et insaisissable.  Chantre de nos paysages, de la campagne haïtienne et de nos hérédités, il écrit des textes qui l’apparentent à Durand et qui font de lui le proche précurseur des poètes indigénistes de 1927.  Il a la nostalgie des salons galants du 18e siècle et fait du marivaudage.  On comprend qu’il en a assez de l’éternelle splendeur des couchants ensoleillés et qu’il rêve d’un ciel où il y a plus de douceur et d’ombre à son coeur : un pays de neige aux sites désalées.

Nourri de classiques grecs et latins, formé par des professeurs qui lui inculquèrent goût des grandes oeuvres des 17e et 18e siècle français, admirateur des romantiques, parnassiens et symbolistes européens, et se souvenant d’eux quand il écrit, Vieux peut être offert comme un exemple réussi de poète éclectique.

Sa vie, son oeuvre
Democlès Vieux est né à Port-au-Prince, le 14 novembre 1876.  Il fait ses études secondaires et primaires au lycée Pétion. Il est nommé répétiteur puis professeur de lettres à ce même établissement. Il collabore à la Ronde où il publie une bonne partie de ses poèmes. Son recueil L’AILE CAPTIVE qui paraîra en 1913.  Happé par les engrenages de l’administration publique, il est nommé successivement Chef de Division au département des Travaux Publics, de l’instruction Publique et de l’Agriculture. Il retourne au Lycée Pétion, cette fois en qualité de Directeur.  C’est là que le gouvernement de 1930 le choisit pour en faire son Secrétaire d’État de l’instruction Publique.

Marié à Yane Martelly, il eut un fils unique, emporté très jeune par une maladie.  Ce coup le desespéra amèrement et lui inspira des poèmes mélancoliques.  Il ne survécut pas longtemps à la publication. Il meurt le 23 mai 1936.

En 1947, ses derniers poèmes furent réunis et publiés par les soins de son épouse sous le titre de DERNIÈRES FLORAISONS.

PRINCIPAUX THÈMES POLITIQUES D. VIEUX

Poète de l’Amour éternel

Vieux publie son premier recueil à 37 ans, à un âge où il affirme avoir vécu.  Il a butiné aux corolles des lèvres, il “connaît” la beauté des levants qui s’irisent, il a joui des bienfaits de la liberté, du soleil et de la chanson des brises.  Assagi, il dépose son coeur au pied de sa belle dont “le charme est moins vain que les horizons d’or”.  L’aile Captive, il aspire au bonheur.

C’est donc le souvenir de ses expériences de jeune amoureux qu’il nous fait revivre dans l’Aile Captive. Il a aimé toutes les femmes belles et distinguées, mais a rarement connu le bonheur.  Le bonheur est insaisissable “on ne le tient jamais captif entre les mains” (Le bonheur) Fou d’affection, mais impuissant, le poète le regarde passer par de clairs matins “vêtue de mousseline et de fines dentelles”, véritable déesse des bois. VISION D’ÉTÉ, SOIR DE RÊVE, VAINS SONGES sont des textes charmants où Vieux brûle du désir de goûter à l’ivrese de la volupté.  Il souhaite en vain voir l’être aimé en robe blanche lui apporter l’Amour, le bonheur. Il a froid au coeur.  Avril est venu et la solitude assiège sa maison:

J’ai souhaité de vous voir belle sur mon chemin,
Je t’ai dans le jour clair fermement attendue
Pour te donner mon âme en te donnant la main,
L’or du couchant palit, et tu n’es pas venue.
                                    (Attente)

Ce bonheur arrive plusieurs fois à travers le recueil, sous des visages différents. La première fois, un soir de décembre, à l’église.  Vieux, le confesse avec délicatesse dans “Billet”.  Un texte bien ciselé popularisé par une valse de Ludovic Lamothe et la voix tendre de Martha Jn Claude. Vieux aime sa belle pour ses yeux, ses lèvres, son sourire.  Elle est venue par les chemins de la tristresse, un lys de tendresse à la main. Elle défend contre l’ennui, sa solitude et dirige ses pas qui chancellent (Litanies)

Malgré toi, malgré moi nos yeux se rencontrèrent,
Je ne sais pas pourquoi tu détournes les tiens,
Il suffit, cependant; Nos âmes se parlèrent,
Et ce fut entre nous la plus tendre des liens 
                                (Billet)

L’amour du poète est pur.  Il est a demi vécu, demi rêvé. Jamais charnel. Il recherche une âme semblable à la sienne. Et quand, au bal, au boudoir ou sur la route publique, il croit le reconnaître, il frémit, s’émeut et se lamente enfin quand il réalise qu’il fait des rêves de poète.

O mon coeur! Ton destin misérable s’achève.
Compte stoïquement les débris de ton rêve
Comme un héros vaincu ses blessés et ses morts

Mais éternellement amoureux, Vieux recommence quelques jours plus tard sa quête de bonheur toujours possible, toujours fuyant.

La tristesse du poète

Après les jours d’ivresse arrive les cortèges des “riens” qui jette un voile mélancolique sur toutes les amours du poète en attendant que l’habitude émousse la sensibilité et provoque la rupture.  Le poète est inquiet, jaloux.  Il croit comprendre que le souvenir ancien d’un profil effacé trouble la voix et le regard de l’être aimé.  Son coeur est désenchanté. Il médite sur la fragilité des choses humaines.  Son âme est lasse et l’heure qui sonne est comme un glas.  Il souffre de sentir son grand amour comme un oiseau captif qui bat de l’aile (Ultima hora, Le Masque, Tout un soir).

Constatant que son bonheur est passager, le poète prend le parti de jouir des lèvres et de la bouche brune qui s’offrent à lui, en silence et sans vaines promesses:

Tais-toi, pour que demain, après nos heures folles,
D’un éphémère lien il ne subsiste en moi
Que le cher souvenir de lèvres sans paroles
Et d’une âme énivrée et muette. Tais toi
                                         (Tais-toi)

Le poète en définitive est un insatisfait.  Rien ne lui va.  Il saisit les moindres occasions pour se lamenter et offrir en pâtures les lambeaux de son coeur au lecteur.  Il se répète trop.

DERNIERES FLORAISONS recueil posthume n’éclaire pas davantage les causes de la tristesse profonde du poète. Il est vrai qu’il se fait vieux qu’il médite sur le passé, qu’il pleure son fils. Mais c’est l’époque où assagi, il chausse ses pantoufles et moins folâtre se fait une conception plus sereine du bonheur.  Ce n’est plus un bien lointain difficile à saisir par l’homme. Il est toujours à portée de sa main:

Respirer avec joie un arôme des bois
Voir des aubes en fleurs avec de purs émois
Entendre un chant ailé comme un troublant message,
C’est du bonheur déclos qui se capte au passage
(Bonheur)

Il est vrai que Vieux est troublé devant les mystères de l’infini. Dans toute son oeuvre, une seule fois, il s’est adressé à Dieu, mais pour le nier. Il a parfumé d’encens les dalles, les parvis et les nefs des églises, offert des sacrifices aux dieux paiens, “ployés ses genoux sur les caillous des routes”, cherchant, implorant la vérité.  Mais, nul n’a répondu “aux accents désolés de la souffrance humaine”:

“Et j’ai compris enfin, ô cieux, la chose amère,
Que tous les dieux sont morts, vous ayant désertés 
(Le Pèlerin)

Il comprend alors que toute joie est éphémère et conclut que le pur et suprême bonheur est de glisser sans heurt dans une calme agonie. En bon romantique il se console aux bras de la mort:

La mort est seule vraie et seule salutaire
Gloire à toi, gloire à toi, Reine de l’infini
Toi seul sais donner aux martyrs de la terre
Le calme inaltérable et l’éternel oubli
(Le Pèlerin)

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