jeudi 8 novembre 2012

LITTÉRATURE HAÏTIENNE - 28e partie


Nostalgie du poète

Vieux a la nostalgie des temps passés avec tous leurs cortèges de conventions souvent périmées.  Il est courtois, spirituel. Il est créé pour l’élégance et la splendeur des cours.  Le siècle de la robe à parements de dentelles, de la “chemise à jabot”, de la perruque poudrée.  Il rêve d’être marquis et sa dame duchesse.

Vie élégante et polie, boudoir bleu d’azur qui fleure la bergamote, sentiments tendres, devinés et jamais dévoilés. C’est au siècle galant qu’il aimerait vivre (Marivaudage).

D’ailleurs, à l’occasion, il avoue tout simplement qu’il en a assez des jours ensoleillés, de la nature trop belle, toujours verte en toutes saisons. Il rêve de paysage “blanc comme une tombe”.

Oh! contempler ailleurs des sites désolés
Et pouvoir être enfin dans un pays de neige,
Un froid pays de brume au ciel morne et glacé,
En Hollande, en Suède, en Islande, en Norvège. 
(Sasiété)

Il semble méconnaître la mythologie vaudou.  Il remonte l’histoire de la civilisation grecque pour implorer les dieux paiens de l’Hellade “maîtres du feu, de l’eau des forêts et du vent”, leur tresser des guirlandes de myrthe, d’anémone et d’odorants jasmins.  Il leur offre des libations, de suaves gâteaux et de pur miel attique.

Le pré-indigéniste
Cette nostalgie est passagère. Le poète est vite conquis par la nature tropicale, éblouissante magnifique.  Presque tous ses vers rendent compte des monts et des vastes plaines aux sources jaillissantes, des fruits dorés, lourd de suc, de la brise qui court joyeuse entre les bananiers.

Il admire la nature.  Il la décrit en impressionniste.  Aucun débordement digne d’un romantique. Mais, quel crayon délicat que celui de Vieux. Voici Cott-Plage “un coin de mer, un pan d’azur, un vol d’oiseau”; Furcy : “un sentier s’étendant rouge sur le plateau” qui met des frissons verts au front des monts lointains.  Voici la mer, la mer calme avec des barques de pêcheurs aux rames indolantes”, des fleurs, beaucoup de fleurs : lilas, jasmins, buis, orangers, lauriers-roses et résédas qui parfument et font l’enchantement des soirs tropicaux. (Cott-Plage, Furcy, Parfums du soir, Correspondances, Réveil).

Le dernier texte de “L’aile Captive” est un hymne au paysan haïtien, toujours asservi à la glèbe, refaisant “le sillon tracé par les ainés partis sans funérailles”.  Ce sont des héros inconnus, les obscurs gardiens de l’héritage des ancêtres. Ils ont constamment les yeux et la mémoire remplis des tempêtes et des jours de désastres qui dévastent leur champ et écrasent leurs chaumières.  Vieux attristé se demande:

Quelle main tout à coup, levée à l’horizon,
fera renaître en eux l’allégresse et la force....
O vous qui connaissez le tragique malheur
Qui frappe sans pitié ses enfants de la terre....
Faites sur eux le geste auguste du semeur.
(Le paysan)

Dans DERNIÈRES FLORAISONS, le poème HEROS est consacré à magnifier nos aieux Aradas et Nagos, hommes rudes et forts qui vainquit “les faces pâles”, Aieules et Domination rendent compte de ses hérédités afro-européennes. Ces textes, ainsi que PAYSAGES parlent des attaches de Vieux avec l’École Patriotique en même temps qu’ils annoncent l’École Indigéniste de 1927.

Art de Damoclès Vieux

L’oeuvre de Damoclès Vieux témoigne que la littérature haïtienne, nourrie de l’âme nationale peut valablement s’enrichir au contact d’autres littératures, et se renouveler.

Précision, clarté, simplicité, élégance sont les qualités essentielles de ses poèmes.  Les influences des littérateurs étrangers sont indéniables, mais la forte personnalité du poète confirme à ses compositions une marque originale qui conquiert le lecteur à première lecture.

Il écrit souvent en stances.  Rythme riche et cadencé, élégance des fois mièvre.  Vieux laisse le modèle d’une poésie sincère, affranchie de toute rhétorique, une poésie où dominent la musicalité des vers et le prestige de la forme et qui annonce tantôt L. Laleau, tantôt Émile Roumer.

“Dans une forme impeccable, Damoclès Vieux cisela des choses fines et délicates, jeta une efflorescence de miellures artistiquement travaillées sur un fond d’amertume et chanta l’amour léger qui fait crier la chair et l’âme, qui tue et que l’on adore quand même” (Seymour Pradel, in les Deux Tendances).

Dominique Hyppolite de son côté porte le jugement sur l’oeuvre du barde “Émotion discrète, délicatese des sentiments d’une âme hautaine et pourtant pleine de tendresse grâce, élégance de la forme, couleurs somptueuses, c’est tout cela que l’on rencontre dans les pages de Damoclès Vieux, esthète admirable qui, avec Probus Blot, renouvela la poésie haïtienne en y apportant la vie et son frémissement...” (In préface Dernières Floraisons).

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