vendredi 5 avril 2013

NOTION DE CONNAISSANCE


Dans le texte suivant, Leibniz s’efforce de définir la notion de connaissance. Une connaissance peut-être claire ou obscure. Une connaissance claire peut-être, à son tour, distincte ou confuse. Une connaissance distincte, ou bien adéquate, ou bien inadéquate, et encore ou intuitive ou symbolique.

Leibniz précise le sens de tous ces termes.

Une notion est obscure quand elle ne suffit pas pour reconnaître la chose représentée. Ainsi je puis avoir un certain souvenir de quelque fleur ou de quelque animal vu jadis, trop peu cependant pour que je sois capable de le reconnaître s’il m’est présenté ou de le distinguer d’un animal qui lui ressemble (…). Une connaissance est donc claire, lorsqu’elle suffit pour me faire reconnaître la chose représentée, et cette connaissance est à son tour ou confuse ou distincte… Elle est confuse, lorsque je ne peux pas énumérer une à une les marques suffisantes pour distinguer la chose d’entre les autres, bien que cette chose présente en effet de telles marques et les éléments requis, en lesquels sa notion puisse être décomposée. C’est ainsi que nous reconnaissons assez clairement les couleurs, les odeurs, les saveurs et les autres objets particuliers des sens, et que nous les distinguons les uns des autres, mais par le simple témoignage de sens et non par des marques que l’on puisse énoncer. C’est pourquoi nous ne saurions expliquer à un aveugle ce que c’est que le rouge, et nous pouvons faire connaître à d’autres de telles qualités, si nous ne les mettons en présence de la chose même et la leur faisons voir, flairer ou goûter, ou si tout au moins nous ne leur rappelons certaines sensations semblables qu’ils ont éprouvées dans le passé; cependant il est certain que les notions de ces qualités sont composées et peuvent être décomposées, puisque chacune des qualités à une cause. De même nous voyons que les peintres et les autres artistes reconnaissent très bien ce qui est bien fait et ce qui est mal fait, mais que souvent ils ne peuvent donner les raisons de leurs jugements et répondent, lorsqu’on les questionne, que dans l’œuvre qui leur déplaît il manque un je ne sais quoi. Une notion distincte est pareille à celle que les essayeurs ont de l’or; laquelle leur permet de distinguer l’objet de tous les autres corps, par des signes distinctifs et moyens de contrôle suffisants. Telles sont d’ordinaire les notions communes à plusieurs sens : celles de nombre, de grandeur, de figure, ainsi que les notions de beaucoup d’affections de notre âme, comme l’espoir ou la crainte, bref, les notions de toutes les choses dont nous avons une définition nominale, qui n’est qu’une énumération de marques suffisantes. Il y a cependant aussi connaissance distincte pour une notion indéfinissable, à savoir quand cette notion est primitive, c’est-à-dire est à elle-même sa propre marque, ce qui signifie qu’elle peut-être décomposée, qu’elle ne saurait être comprise que par elle-même et par conséquent n’a pas d’éléments constitutifs. Quant aux notions composées, il peut arriver que les notions singulières qui les composent soient elles-mêmes connues clairement mais pourtant confusément : ainsi sont connus par exemple le poids, la couleur, l’effet de l’eau forte et d’autres notions comprises dans la notion d’or : c’est pourquoi, bien qu’elles permettent de l’or une connaissance distincte, celle-ci reste inadéquate. Mais quand tout ce qui entre dans une notion distincte est à son tour directement connu, ou bien quand l’analyse en est menée jusqu’au bout, la notion est adéquate. Je doute cependant que les hommes puissent en donner un seul exemple parfait; toutefois les notions des nombres s’en approchent beaucoup. Mais le plus souvent et surtout si l’analyse est très longue, nous n’embrassons pas toute la nature de la chose à la fois; nous substituons alors aux choses des signes dont pour abréger, nous avons coutume d’omettre l’explication dans le travail actuel de la pensée, sachant ou croyant que cette explication est en notre possession (…). J’appelle cette connaissance aveugle ou encore symbolique; nous en faisons usage dans l’algèbre et dans l’arithmétique et presque en tout domaine. Et sans doute, lorsque la notion est très composée, nous ne pouvons embrasser à la fois par la pensée toutes les notions qu’elle enveloppe; mais quand cela peut se faire ou au moins dans la mesure où cela peut se faire, j’appelle cette connaissance intuitive, de même que la notion composée la connaissance n’est, le plus souvent, que symbolique.

Dans les méditations, Leibniz critique le principe cartésien : « Tout ce que je conçois clairement et distinctement d’une chose est vrai et peut-être affirmé de cette chose » il le trouve inutile « Si l’on n’y ajoute pas les critères du clair et du distinct, que nous avons proposés, et si la vérité des idées n’est pas préalablement établie ». 

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