dimanche 5 mai 2013

RÊVER DES RÊVES INRÊVÉS ET DES CRIS INTERROMPUS - 2e partie

Les jeunes nés à l’étranger déstabilisent un certain nombre de pratiques coutumières et rompent souvent avec certaines d’entre elles.  Mais ces changements ne sont pas assez importants pour que l’on puisse déjà sentir une transformation dans les rapports hommes/femmes.


Le Québec peut représenter, pour beaucoup de femmes haïtiennes, la possibilité de relever le niveau de leurs conditions d’existence tant économiques que psychologiques.  Les hommes, plus lents à changer, jouissent encore de leur pouvoir de polygame, en ayant au Québec la possibilité de diversifier leur “échantillonnage” de femmes.  La transparence comme valeur importante dans la culture québécoise et l’incompréhension des femmes québécoises face au mensonge du polygame donnent à celui-ci la possibilité de diversifier ses jeux amoureux avec assez de succès. Cette polygamie se réaménage donc au Québec en fonction des moeurs du pays, mais ne change en rien sa structure.  En ce qui concerne le sida, nous pouvons supposer que la conduite sexuelle du polygame haïtien, vivant à Montréal, met en danger la femme haïtienne et la femme québécoise.

L’étude réalisée en Haïti a permis également de souligner qu’il est impossible de contrôler de façon efficace la transmission du VIH, s’il n’y a pas une amélioration des conditions de vie des femmes.  L’inégalité sociale entre les hommes et les femmes procède des mêmes dispositifs des relations de pouvoir que ceux qui ont été mis en place dans les pratiques politiques totalitaires qui ont tant marqué Haïti.  Le sida en tant que maladie sociale révèle les inégalités sociales dans les rapports hétérosexuels et il semble évident que l’intervention préventive du sida doit être fait sur ce terrain difficile.

Une discussion entre garçons de 17 à 19 ans a permis de bien montrer le mode de distribution du pouvoir dans la famille, la conscience que ces jeunes en ont et enfin le maintien et la reproduction des rôles qui permettent ces inégalités.

Le jeunes et la structure familiale
Les enfants vieillissent et très vite ils vont essayer de se libérer du joug familial en créant des contacts à l’extérieur de cette cellule.  Malgré les transformations qui se font dans la vie familiale haïtienne au Québec, la famille, avec ses valeurs traditionnelles avec celles, différentes, de la société québécoise dans laquelle ils vivent. Le père, les hommes de la famille servent de modèles aux jeunes garçons.  Ils calquent leurs attitudes, leurs comportements, voire leurs discours, sur ceux de leurs aînés.  Le jeune garçon se valorise notamment en ayant plusieurs partenaires sexuels.

Devenir un homme, c’est pouvoir enfin obtenir une place de personne à part entière dans la hiérarchie sociale, par comparaison aux femmes et aux enfants.  Dès lors, même si le garçon a conscience de l’injustice de la situation des femmes dans sa famille, il se conformera malgré tout aux règles masculines et envisagera ses rapports amoureux et sexuels de façon à fonder sa liberté sur la soumission, voire la docilité des femmes.

La jeune fille, quant à elle, est très vite sensibilisée aux tâches domestiques et aux responsabilités liées aux soins des enfants.  Très tôt, elle fait l’apprentissage de son rôle de mère.  Les parents contrôlent davantage ses allées et venues; si la fille semble trop libre, elle sera immédiatement associée à une fille aux moeurs légères, ce qui l’éloignera de l’image de la mère souhaitée par le groupe familial.  En situation d’émigration, les conflits de la famille haïtienne perdent leurs modes de régulation habituels et éclatent au grand jour.  L’autorité de l’homme est plus facilement remise en cause au Québec, ce qui a pour conséquence de nuire à la stabilité de la structure familiale et de modifier la trame sociale des rapports homme-femme et des rapports parents-enfants.  La vie sexuelles est profondément marquée par les résistances des uns à s’engager dans des changements et par la volonté des autres à y accéder. Il reste encore à trouver un équilibre, puisque les manières d’être et d’agir - bien qu’elles soient de plus en plus différentes - relèvent encore de la tradition.

Au travers de cette dynamique aussi bien intra-culturelle qu’inter-culturelle, les jeunes de la communauté essaient de se trouver une identité propre.  La communication n’est pas facile et les relations entre adultes et jeunes témoignent des ruptures et déchirements qui se manifestent entre générations et au sein même de chacune de ces générations.

Il n’est pas étonnant que la famille haïtienne vivant à Montréal se heurte à de nombreuses difficultés tant sur le plan interne que dans ses rapports avec le Québec.  L’intervention communautaire met inévitablement en évidence un certain nombre de contraintes qui sont intimement liées aux conditions d’existence de la famille.

La famille haïtienne est en butte à des difficultés économiques qui l’empêchent de se doter de conditions de vie plus comfortables.  De plus, elle se replie sur elle-même, privilégiant plutôt des rapports avec sa famille élargie et ne perd jamais de vue sa volonté et son désir de retourner vivre dans son pays d’origine.  Enfin, d’autres facteurs contribuent à la rendre instable: l’éloignement des jeunes face aux valeurs qu’elle essaie de préserver; la rébellion de plus en plus affirmée des jeunes filles à l’égard des rôles sociaux qui leur sont traditionnellement assignés; l’absence du père qui, au Québec est davantage perçue comme inadmissible par les femmes, plus conscientes de leur position sociale.

La famille haïtienne se heurte aussi aux conceptions québécoises sur l’éducation des enfants.  Celles-ci tendent à favoriser la communication avec les parents sur un mode égalitaire qui respecte ainsi l’autonomie de chacun.  Cette manière de faire dans l’éducation des enfants au Québec sert de référent aux jeunes Haïtiens qui cherchent à obtenir un pouvoir plus important dans les décisions qui les concernent.

Les jeunes que nous avons rencontrés reprochent souvent à leur famille un certain repli sur elle-même. En Haïti, les relations familiales sont généralement fondées sur des réseaux d’entraide et d’échange.  Dans le pays d’immigration, on essaie de recréer ces réseaux sur une base familiale ou d’alliances.  Par exemple, une famille protestante de type fondamentaliste recevra de préférence, dans son réseau, les membres de même obédience.  L’organisation en forme de clan ou de confrérie est une des caractéristiques de ces réseaux.

Serge Larose, dans son étude sur l’immigration haïtienne, montre que la façon dont la famille haïtienne s’insère dans des “réseaux migratoires internationaux” conditionne très profondément l’organisation de la vie familiale dans le pays d’accueil.

Les jeunes d’origine haïtienne, nés au Québec ou d’immigration ancienne, s’identifient davantage à l’organisation des rapports sociaux qui prévalent dans la société québécoise.

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