mardi 7 mai 2013

UN REGARD DE JOHANNE TREMBLAY, ANTHROPOLOGUE: RAPPORTS SOCIAUX ET SIDA DANS LA COMMUNAUTÉ HAÏTIENNE


Religion et Sida

Les tabous liés à la sexualité posent également un problème.  De quoi peut-on parler?  Comment le dire?  Ces deux questions soulèvent des sujets délicats, entraînent des réponses qui embarrassent et rendent, par conséquent, la tâche souvent difficile à ceux qui s’occupent d’intervention préventive.

De quoi le sida nous oblige-t-il au juste à parler?  De condom et de jouissance, de désirs et de besoins, de relations à plus ou moins long terme, de transparence et de secret, de monogamie et de polygamie, d’égalité et d’inégalité, de clandestinité et de visibilité, d’érotisme et de sensualité; bref, des sujets qui sont difficiles à aborder.

En outre, la religion exerce une forte emprise sur les Haïtiens, influence qui se manifeste à travers leur discours, leurs perceptions et manières d’agir face à la sexualité.  La maladie et la mort restent très présentes, et ce malgré les changements culturels qu’ils ont vécus depuis qu’ils ont immigré au Québec.

En effet, en Haïti, la religion remplit une fonction de premier plan dans la codification des règles de conduite tant sociales que politiques.  Elle est la principale institution et joue un rôle très important dans les événements qui s’échelonnent dans le temps telles la naissance, la croissance, la vieillesse, la maladie et la mort. Elle fixe également les règles qui régissent le discours et les manières d’agir qui gouvernent le corps.  Le pouvoir avec lequel les institutions religieuses pénètrent les manières de vivre, la maladie et la mort nous amènent à examiner leur ascendant sur le sida tant au niveau préventif que curatif.

Pour les intervenants en milieu hospitalier et en santé communautaire, comprendre le rôle des institutions religieuses dans leurs rapports au “corps malade” et à la mort est essentiel.  Les religions gouvernent non seulement les conceptions de la maladie, les pratiques préventives et les stratégies de guérison mais exercent aussi diverses formes d’exclusion, qui peuvent aller jusqu’à l’ostracisme.

Le catholicisme privilégie l’esprit comme moyen d’accès à Dieu alors que le vaudou privilégie le corps comme intermédiaire pour accéder aux dieux (loas).  Ces deux religions ont une façon très différente de voir la sexualité.  Pour une personne qui est à la fois catholique et “vaudouisante”, le système d’interdits est très complexe et, suivant le lien qu’il noue avec ces deux religions, ces interdits peuvent lui créer des problèmes lorsque, le cas échéant, ils entrent en contradiction.  Quant au protestantisme, ici essentiellement fondamentaliste, il se protège du vaudou et essaie également de préserver ses membres des préceptes du catholicisme et du vaudou.

La notion de faute est envisagée différemment selon l’appartenance religieuse.  Le catholicisme et le protestantisme qui fonctionnent tous les deux avec l’idée de péché prennent principalement appui sur la séparation qu’ils opèrent entre l’esprit et le corps.  Ils se représentent le corps comme la source du péché et comme principal obstacle à Dieu.  Le vaudou cependant privilégie le corps et le voit comme médium et “réceptacle” des dieux (loas); la notion de faute se réfère davantage aux engagements que le croyant a pris vis-à-vis des dieux (loas).

Cette notion de faute modèle, en quelque sorte, la perception et la compréhension de la maladie. La crainte du protestant d’être infecté par le VIH est ancrée dans cette conception du péché et de l’inévitable sanction.  “Dieu va me protéger, c’est le salaire du péché”, dit un protestant. Le sida représente l’enfer sur terre pour celui qui déroge à la régle de monogamie. Le catholicisme fait aussi référence au péché, mais il procède différemment dans son appréciation et la pénitence qui en découle.

Même si lors de la phase III, une seule personne a révélé qu’elle observait les rites vaudou, les personnes ressources que nous avons rencontrées ont indiqué la présence de houmfors (temples, églises ou sanctuaires où se réunissent les adeptes et qui contient l’autel) à Montréal.  À l’étranger, le vaudou se pratique dans la clandestinité de façon à pouvoir se protéger de l’Occident qui, historiquement, ne le reconnaît pas comme religion.  Le sidéen révèlera rarement les traitements qu’il suit dans sa pratique vaudouisante.

Le lien entre catholicisme et vaudou est différent d’une personne à l’autre selon le rapport qu’elle entretient avec le catholicisme. Un adepte du vaudou peut être animé par la morale judéo-chrétienne et un autre par la morale vaudouisante. Le vaudou est une religion qui lève les interdits en ce qui concerne la sexualité. La relation aux loas (dieux) s’effectue au travers de rites fortement empreints d’érotisme, car il y a autant de rapports particuliers à la sexualité qu’il y a de loas.  La préventon vis-à-vis des MTS et du sida se fait à travers le contrôle qu’exerce le prêtre ou la prêtresse vaudou sur la conduite des membres de son houmfor.  Le vaudou peut faire autant appel à l’abstinence de ses membres qu’à leur capacité de transgresser les interdits sexuels.  Cette attitude devrait permettre une communication plus facile sur la sexualité et les comportements à risque, toutefois, l’aménagement des conduites préventives du vaudou à l’égard du sida reste à comprendre, ainsi que les formes d’ostracisme qui lui sont particulières.

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