lundi 26 août 2013

PASOLINI ET LA VIE : ENTRE L’HORREUR ET L’INNOCENCE - 6e partie

Si pour l’école de Francfort, il s’agit de recourir au couple pratique - critique pour dénoncer et faire éclater la clôture du réel : parachèvement de la raison en système, tautologie technologique - pour Passolini il s’agit de montrer comment cela est déjà passé, oublié, vécu.  L’irréalité a dévoré le réel et toute représentation est désormais impossible.  La pensée a perdu son objet et le fascisme s’implante comme esthétique pure de l’absence de pensée.  Pasolini nomme cela l’abolition de toute médiation dialectique ou la métaphore totale de l’irréalité capitaliste.  Le film Salò est la mise en scène de cette métaphore d’irréalité dont le principe se donne comme suit : remplir par le vide et abolir tout centre ou toute connexion symbolique.  Dans ce film tout a disparu: les symboles, les objets, les individus, la figure du pouvoir, les maîtres, les esclaves, les corps.  Tout s’agence autour de la merde et cela fonctionnne - un fonctionnement qui se situe en dehors de toute reconnaissance, par la conscience aliénée ou la médiation de l’objet, et, au-delà de toute qualité sémiotique du réel, puisqu’ici il n’y a plus aucune place pour la transcription, le déchiffrage ou la reconstruction, à partir de signes vivants, de signes-objets  Cela tourne et fonctionne pour durer, mille ans, comme le Reich: “Nous ne nous trouvons plus , comme désormais tout le monde le sait, devant des “temps nouveaux” mais devant une nouvelle époque de l’histoire humaine; de cette histoire humaine dont les échéances sont millénaristes” - confiait Pasolini à J. Duflot.

Salò annonce donc un Nouveau Pouvoir dont le principe réside dans “l’autonomie” de l’objectivité et de la subjectivitié. Ce qui signifie, comme l’a remarqué avec force Hans Jürgen Syberberg, que les sens sont aussi soumis à la fonction hédoniste de consommation qui attaque les objets dépourvus de durabilité: “Le pire terrorisme de l’assujettissement consiste à notre époque à terroriser les sens”.  Le réel parle tout seul, la nature est naturelle, l’objectivité se construit elle-même en-dehors de la subjectivité - telles sont les abstractions magmatiques du Nouveau Pouvoir.  Aussi avant de développer cet aspect fondamental de l’abstraction nous faut-il absolument tenir à l’esprit que pour Pasolini, qui accordait une importance exceptionnelle au montage, la nature n’est pas naturelle mais mythique, elle incarne le code linguistique dans toute sa complexité.  La nature est douée de puslsions scéniques, elle apparaît comme scène sur laquelle le cauchemar représente le moment privilégié où la nature requiert d’être vue et sentie.  Théâtre - theatai (spectateurs), theorein (contempler), theos (divin), noemai (appréhender, percevoir), nous, noein (esprit) - en allemand Wahrenehmung (perception littéralement, saisie de la vérité) - l’éthymologie nous convainc elle-même que ce qui est naturel, divin et vrai, a besoin de spectateurs, de sujets.  Or, c’est précisément du contraire dont le Nouveau Pouvoir est en passe de nous persuader.

Dans la tradition grecque-occidentale le réel appraît au sujet qui l’éclaire.  Grosso modo des Grecs jusqu’à Descartes chaque phénomène est rattaché à un système général de représentation symbolique dans une tension religieuse-culturelle entre l’historique et la suprahistorique.  Pasolini exprime cela avec justesse lorsqu’il définit la dialectique comme dépassement de données empiriques qui ne sont jamais détruites et se sédimentent en se juxtaposant dans le temps.  Avec Descartes et jusqu’à l’avènement de la société bourgeoise moderne s’affirme le souci de déchiffrer le réel depuis lui-même grâce aux capacités cognitives et normatives de la Raison.  La société bourgeoise prend pour objet de représentation le réel posé comme rationnel.  Spinoza pourra donc dire “tout ce que chacun fait selon les lois de sa nature est conforme au droit le plus élevé de la nature”.  La société bourgeoise, surtout avec Hobbes, Kant, Rousseau et Hegel, s’efforce d’accomplir un effort incessant d’unité entre la nature et le sujet socialisé, entre le général et le particulier.  Kant définira la société comme société civile de rapports et de personnes morales.  Hegel, ayant perçu ce qu’il y avait d’abstrait à poser d’un côté le sujet objectivé et de l’autre une société posée préablement comme existante (comme unité supérieure) introduit la dialectique des consciences.  L’individu auto-conscient dépasse l’individu abstrait et se rapporte à la médiation sociale par laquelle il rejoint sa vérité dans une autre conscience auto-consciente et sujet comme nouvelle auto-conscience ou conscience supérieure issue de l’interaction générale.  C’est pourquoi à côté de la propriété définissant des personnes juridiques, Hegel - et c’est là grandeur - a approché le réel par l’élaboration d’un système reliant le travail, les besoins, l’amour et le divin.  Ainsi la société bourgeoise se donnait accès au réel en le représentant, en parlant sur et vers lui, elle supposait donc un système de références et un ensemble de règles d’où s’engendraient les pratiques sociales.  Pour cela il fallait un ensemble fonctionnel-institutionnel intégrant et reproduisant ces pratiques - l’espace public, ainsi qu’une unité symbolique garantissant la compréhension réciproque des sujets sociaux - la nation.  L’idéologie des intellectuels bourgeois était rendue possible par une distance entre celui qui parle et l’objet dont il parle.  Distance qui était le privilège de l’intellectuel et qui lui garantissait la conscience historique que Pasolini a évoquée à plusieurs reprises, sous le mode de la tragédie intérieure, la sienne propre, dans le ceneri di Gransci et Poesia in forma de Rosa notamment, et c’est cette distance qui se trouve abolie par le Nouveau Pouvoir.  Le statut du réel se transforme: la représentation se mue en code opérationnel composé de mesages libres de toute contrainte référentielle, sous le modèle médiatique généralisé du journal télévisé.  La représentaiton se transforme en simulacre.  Si dans la société bourgeoise le réel apparaissait toujours comme réel médiatisé, distancé, représenté - ce qui autorisait un jeu de pratiques variables et de foyers multiples de socialisation, dans la société du Nouveau Pouvoir les média identifient ce qui doit être cru à ce qui peut être vu.  Une vision commune, autoritaire, un diktakt à tout prix! sont alors systématiquement organisés.  Dès lors les individus sont assujettis au réel visible.  Tout le reste n’existe pas, c’est ce que Pasolini nomme l’irréalité des nouveaux rapports de production.


 Le réel est simulé, il se donne directement sans le travail du rêve ou de la conscience parce que désormais il n’y a plus de limite aux faits qui appellent invariablement d’autres faits.  La dialectique du suprahistorique et de l’historique a cédé la place au modèle fourre-tout dans lequel ont disparu les pulsions, les symboles et les normes de l’altérité: l’information exerce sa maîtrise sur l’ensemble du réel.

À suivre

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