lundi 16 septembre 2013

PASOLINI ET LA VIE : ENTRE L’HORREUR ET L’INNOCENCE - 10e partie

Dans Il Caos Pasolini, encore une fois, nous livre cette intuition géniale que le Nouveau Pouvoir s’arrime au phantasme cannibale.  Toute cette inflation d’informations, de signes, de terrorisme, de prévisions du futur, atteste d’une peur d’être mangé, d’une thanatophobie qui se révèle plutôt thanatophilie, désir d’être mangé.  L’implosion, l’auto-destruction, l’autolésionnisme sont les marques de la psychose collective, renchérit Pasolini.  Ne pas abuser ( il n’est plus du tout question de mésuser) devient le leitmotiv par lequel la masse est med-usée, dirait Leo Sheer.  Tous les objets, à l’ère technique, ont revêtu la tête de Méduse. Quant à Janus il y a longtemps qu’on lui a intimé d’aller paître ailleurs!

Dans ces conditions la discipline est, à proprement parler, hors d’usage, puisqu’elle s’enracine dans le monde de l’usage donc régie par le contrôle politique et la conflictualité des classes sociales.  Le bannissement de l’objet et de l’usage a entraîné celui de la discipline qu’ont supllantée la séduction et l’autogestion de la punition panique.  Le livre de Leo Sheer recèle quelques idées rejoignant celles de Pasolini - le Pasolini corsaire, hérétique, luthérien, impie et chaotique, qu’il importe de signaler, même brièvement.

La barbarie ne consiste pas à exterminer un sujet, dans ce cas la mort le poserait encore comme sujet mais à annihiler par voie d’irréalisation (Pasolini) ou hyperréalisation (Sheer) du corps, des sens et de l’esprit.  À cela concourt l’agglomération urbaine où se tapissent les majorités silencieuses.  Plus la masse est muette et plus on cherche à la sonder; alors se mettent en branle les instituts d’opinion, les statistiques, la loi des grands nombres qui restituent.

La masse, la renvoient, la confirment à elle-même. Dans les sociétés traditionnelles la société était à l’écoute du Pouvoir, aujourd’hui le Nouveau Pouvoir ne cesse d’enjoindre la société de parler; alors celle-ci obéit et bavarde, balbutie.  Un Pouvoir qui se tait et qui écoute est terrible, il s’impose comme le nouveau Sphynx qui ne parle pas.  La question nous nous les posons nous-mêmes.  La légitimité nouvelle réside dans l’emploi d’une gigantesque oreille de Denis le Tyran.  Pasolini parlait de l’épuisement de la langue à parler d’émancipation et de Rapporto di intimità col Potere, d’une fonction hédoniste d’un consumérisme monstrueusement centralisateur (spavento-samente centralistico).  Léo Sheer conclut que la masse est a-sémiotique, expression qui n’aurait pas déplu à Pasolini d’ailleurs.  Comment une masse participerait-elle d’un univers sémiotique? Cela requerrait qu’elle constitue en magma explosif, qu’elle sécrète des forces dynamiques et violentes qui la traverseraient, il faudrait que des corps saignent et s’appartiennent comme corps et violence expressive. Or, le corps social s’épuise et nos corps sont branchés sur cet épuisement, ayant perdu tout savoir intérieur, toute gestualité naturelle.

Notre corps a subi le sort des objets et il est faux d’affirmer qu’il a été réduit à l’état objet car celui-ci peut être beau et revêtir une valeur sacrée ou témoigner d’une présence, d’une histoire, d’une intensité.  L’objet, de toute façon, se rattache à un ensemble de la puissance ou à une syntaxe de la domination et même à un monde de la discipline et du contrôle; il s’inscrivait, comme le corps, dans un champs de la souffrance, de la douleur, de la faute, du deuil, du pardon et du jeu - un champ d’inscription concommitant à l’accumulation.  En somme les objets ne peuvent pas exister pour leur propre compte, ils ne fonctionnent pas mais participent d’une atmosphère auratique dont Walter Benjamin a expliqué la disparition avec l’avènement de la reproduction mimétique en série et de la duplication technique du réel.  Aujourd’hui mon corps c’est l’image, l’objet, un médium sur lequel il se branche; l’objet circule, il fonctionne comme dispositif d’accélération, involution du processus vital et instaure avec moi un rapport de dissuasion de l’usage - une invitation à ne pas manger - comme pour exhiber, m’imposer l’ordre d’une puissance négative devant laquelle je ne puis que me sentir impuissant à moins que je me désapproprie de mon corps propre.  L’objet technicise, l’a-objet, est une imitation destinée à capter, enregistrer une autre imitation; il façonne ainsi une mémoire photographique comme l’écrit Leo Sheer, qui supprime toute marque vive, tout affect. La culture n’est plus la mémoire d’une blessure, la forme d’un deuil, la représentation d’un sacrifice, une appropriation de la mort, comme ont su le montrer Freud, Horkheimer, Mitscherlich, Artaud etc.....- elle désigne le règne de l’imitation. Dissuader l’usage signifie donc ceci: techniciser qui s’imite dans l’a-objet dans lequel il se reconnaît. Ainsi le corps se dédouble selon la fonction: corps médical, corps médium, corps technique, corps érotique etc... Tels sont ces corps, plus que vivants, des images puissantes qui croissent dans la circulation des imitations.  Avec la désappropriation du corps c’est la mort qui est bannie, techniquement refutée et oblitérée.

On embaume les corps qu’on expose; ou exécute à la piqûre comme on sauve la “vie” avec cette même piqûre; on interdit aux gens de mourir, ils doivent décéder proprement en bonne et due forme à l’hôpital; on massacre à la pollution, à la bombe atomique et on s’acharne à créer la vie en laboratoire; on manipule la mort comme on manipule la naissance.  Les japonais qui ont su ce qu’est la bombe se sont lancés à corps perdu (c’est le cas de le dire) dans l’imitation, dans un processus mille fois plus vital que le processus atomique (vitalité involue, implosée); il faut que ça continue sinon ça craque.  La vie de la société dépend de sa course à la mort, à l’imitation qui incarne la mort, comme mise à mort de la mort.  Du reste que veut dire la mort quant le gigantesque sphynx vous sourit, lorsque la bombe est suspendue au-dessus de vos têtes?

Mort de la mort, mort de l’individu, mort de la vie: Démocratie!  Attention le danger croît avec l’usage!  Évitez d’inhaler! La consommation (le consumérisme) qui occupe une place très importante dans la réflexion politique pasolinienne n’induit donc pas à une plate sociologie.


Pasolini lui attribue une rôle déterminant dans la production de cette “nouvelle humanité”.  La consommation est mise à mort, elle figure le mal qui revêt les oripeaux de l’embourgeoisement.  La production des corps et des mentalités analogues disqualifie toute tentative de situer la bourgeoisie du Welfare State comme classe sociale (Pasolini donne aussi l’impression de prononcer un diagnostic ontologique).  Elle apparaît bien plutôt comme maladie contagieuse, cancer.  Sous sa critique le bourgeois se révèle un vampire qui suce le sang de ses victimes, celui des jeunes des borgate, des étudiants, des ouvriers, des mères et des frères qui deviennent à leur tour vampires.  Cette vampirisation de masse est de nature terroriste et répressive, elle dévitalise et enlaidit.  Toute cette suite de mises à mort qui s’effectuent dans le welfare state découlent de la mort du sacré, de l’altérité et de la séparation.

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