vendredi 25 octobre 2013

PASSAGE DE LA PULSION DE MORT À LA PULSION LÉTHIQUE

Les composantes associées par Freud à la pulsion de mort peuvent se résumer en cinq éléments:
1) Force biologique du retour à la l'inorganique.
2) Principe économique d'une baisse de tension psychique.
3) Compulsion de répétition.
4) Destructivité.
5) Masochisme primaire.
Dans l'élaboration  de la position concrète, nous transposons la question de la mort physique de l'organisme à la mort psychique, ou mort du sujet psychique, phénomène qui est devenu central à notre conception de cette position. Ce repositionnement offre un éclairage nouveau sur les phénomènes de la pensée concrète où le sujet tend à disparaître derrière les énumérations descriptives de l'environnement immédiat. Partant de la question économique, nous utilisons l'idée de liaison/déliaison de Laplanche dans le contexte de la seconde Topique, affranchie de son contexte trop exclusivement libidinal.
C'est ainsi le sujet qui se lie et se délie. Nous reprenons par ailleurs la notion de compulsion de répétition en lien avec la relation à l'objet primaire au sein de laquelle la perte du sujet a été, paradoxalement, vitale pour la survie de l'enfant. Enfin, nous considérons l'aspect de destructivité de la pulsion de mort comme étant postérieur à ce que doit faire advenir la position concrète, car si la destruction concerne la ¨volonté¨ d'un sujet organisé, la position concrète concerne l'existence ou non du sujet et de ses objets. C'est pourquoi il nous est apparu judicieux d'emprunter à Schmidt-Hellerau (2006) le concept de pulsion léthique pour traiter, au-delà de la pulsion de mort, davantage de l'aspect silencieux, figé, et désobjectalisant de la force adaptative qui règne au sein de la position concrète, et qui s'actualise quand le sujet vit de l'adversité portant atteinte à son existence psychique. Cette reformulation a des incidences sémantiques, théoriques et métapsychologiques qui permettent en outre, nous l'espérons, de nous dégager du long passé de controverse associé au concept de pulsion de mort.

TRAUMATISME ET PSYCHOGÉNÈSE DE LA POSITION CONCRÈTE

La discussion a jusqu'ici fait appel à la présence d'un traumatisme relationnel et affectif précoce pour rendre compte de ce qui, dans l'environnement réel, peut exacerber la pulsion léthique recrutée par la position concrète. Il apparaît important de définir et d'élaborer ce que nous entendons par ces termes pour en évaluer la portée et l'étendue. Khan (1974), en introduisant la notion de traumatisme cumulatif, traite de brèches dans la barrière de protection que constitue, par sa présence ordinaire, l'objet maternel. Ainsi l'expérience traumatique n'a pas à être extrême ni unique. Il suffit que pour l'enfant, la mère fasse défaut, par l'addition cumulative, répétée de ¨courts moments d'absence¨. Ce processus fonctionne semblablement à l'addition d'instants d'étroite proximité dans les transactions avec la mère, qui constitue, pour l'enfant, une séduction, et entraîne une activité interne excitante (libidinale) (Laplanche, 1999). Le traumatisme peut découler de ce qui est senti de l'action condensée de plusieurs instants d'absence de l'objet, même si d'autres moments, libidinaux, s'y trouvent entremêlés. Mais que ce soit par une indifférence, une fausse présence qui ne reconnaît pas le sujet ou encore par une absence affective ou une négligence, l'effet est perçu. L'expérience traumatique demeure alors discrète, voire silencieuse, mais avec un résultat d'autant plus pernicieux. Émerge alors une activité interne léthique mortifiante. Pour Schmidt-Hellerau (2006), le traumatisme paralyse et produit une souffrance qui résulte non pas d'un manque d'énergie libidinale, mais plutôt d'une ¨surexcitation léthique¨ (P1081).
Autre manière de souligner que pour elle, la pulsion de mort n'est pas en soi une pulsion agressive, pas plus que l'agression ne constitue une pulsion primaire. L'agression renvoie à l'intensité de l'énergie pulsionnelle recrutée pour s'attaquer aux obstacles qui se posent entre l'individu et l'objet de sa satisfaction.
Le traumatisme advenant alors que le mode concret prime et entraîne un impact plus radical sur l'organisation du sujet, qui se trouve alors un impact plus radical sur l'organisation du sujet, qui se trouve alors presque absent de l'appareil psychique, donnant lieu à une structure de la personnalité plus ¨purement¨ influencée, par le mode concret. L'action envahissante de la pulsion léthique pétrifie constamment le sujet et le restreint à l'ordre du concept, l'empêchant ainsi de se construire. Il lui devient impossible d'être pour lui-même ou encore dans une subjectivité partagée. Cette absence continue du sujet se manifeste, entre autres, par une incompréhension profonde de toute référence à un vécu interne.
Le patient piétine dans des périodes soutenues de résistance au travail symbolique, et se confine à un travail descriptif de ce qui se produit autour de lui, dans le registre du manifeste. Aucun contrat signifiant ne peut de ce fait être vécu, rien d'intersubjectif ne peut être construit, par contraste avec la froide indifférence du patient schizoïde (Guntrip, 1989; Khan, 1974) qui se retire du monde des relations objectales externes. Si le monde interne du patient schizoïde se révèle habituellement fertile ¨riche¨, le patient concret révèle plutôt un vide béant, c'est-à-dire une absence du sujet à lui-même. L'agrippement au réel caractéristique de la position concrète rappelle le concept de moi-réalité de Freud (1911), qui tend avant tout vers l'utile. Cependant, pour Freud (1911), ce moi-réalité constitue une complexification du moi-plaisir, se présente au contraire comme une phase antérieure. De plus, le rapport avec la réalité n'est qu'apparent, puisqu'il n'y a contact qu'avec ce qui se situe immédiatement là, superficiellement disponible et contingent.
Il n'est pas rempli de ce qui est redouté, désiré, ou haï ; avant que d'être refoulé ou clivé. Le patient concret ne démontre virtuellement aucun contact entre sa réalité interne et la réalité externe, encore moins avec le plaisir dont le principe est mis en échec par l'action de la pulsion léthique. Ce modèle propose une origine strictement défensive à la position concrète. Cependant, la défense, implantée à cette étape de l'expérience, se transforme en déficit psychique du fait de l'action ¨antiherméneutique¨ envahissante, qui entrave à long terme la symbolisation. Les troubles opératoires de Marty et De M'UZAN (1963), et certains tableaux somatiques ou anorexiques sont des manifestations cliniques caractéristiques de cette situation.
Ainsi le préconscient est-il effectivement mince chez le patient adulte concret, cependant cette pauvreté du réseau représentationnel est alors perçu comme étant le fait de la motivation léthique.   

LA CONTRIBUTION DE SCHMIDT-HELLERAU

En reprenant le passage que Freud opère entre la première et la seconde théorie des pulsions, Schmidt-Hellerau souligne l'importance de porter attention aux confusions et aux illogismes crées par l'antagonisme final posé par Freud (1970) entre pulsion de vie et pulsion de mort. La seconde théorie freudienne des pulsions, note-elle (P.1065), en se fondant sur l'antagonisme entre pulsions de vie et de mort, ne peut rendre compte de l'homestasie de l'appareil psychique, et fait fausse route. Ainsi, puisque chaque pulsion entraîne des énergies positives et négatives, Freud, en faisant appel
l'agressivité comme pulsion antagoniste à Éros, crée un système instable et confondant. En témoignent les oxymorons suivants: l'agressivité sexuelle en excès qui transforme l'amant en meurtrier, la faible énergie sexuelle qui le rend impuissant (Freud 1940, P.149). Pour résoudre ces contradictions et dissiper certaines de ces confusions, Schmidt-Hellerau (2006) attribue à la pulsion de mort une énergie psychique propre: l'énergie léthique, léthé, en grec ancien signifie ¨oubli¨, léthé, fille de la discorde (Éris), personnifie l'oublie. Par ailleurs, un des cinq fleuves des Enfers se nomme LÉTHÉ, ou ¨ fleuve de l'oubli¨. Schmidt-Hellerau pose ainsi un antagonisme plus cohérent selon elle entre pulsion de mort (¨énergie moins¨ ou léthé) et pulsion sexuelle (¨énergie plus¨ ou libido), chaque catégorie exerçant une force unidirectionnelle. Du côté de ¨l'énergie plus¨, se trouve la libido issue de la pulsion sexuelle, englobant la pulsion classique d'autoconservation. Cette énergie implique un état d'alerte, une activation, une excitation etc. Du côté de ¨l'énergie moins¨ se trouve léthé, le pendant énergétique de la libido pour l'énergie sexuelle.
Cette énergie implique un ralentissement, un retrait, également au service de l'autoconservation, mais dans un tout autre sens: selon Schmidt-Hellerau (2006, p.1071), cette tendance exerce des fonctions indispensables pour préserver la santé en protégeant le système d'une surexcitation. Mais elle peut également se trouver en excès, donnant lieu à des expressions pathologiques (sphère de la pulsion de mort, traumatisme) d'oubli.

Cette perspective prend appui en la révisant, sur la première définition des pulsions (Freud 1915), selon laquelle la pulsion constitue une poussée constante unidirectionnelle en lien avec l'objet. Pour Schmidt-Hellerau (2006), l'action dominante de la pulsion de mort est d'éloigner le sujet des objets (poussée constante d'éloignement de l'objet), annulant de ce fait tout mouvement comportant un potentiel de pulsion de vie (poussée constante de proximité avec l'objet). Dans un fonctionnement normal, chacune des pulsions possède un potentiel d'autoconservation, la pulsion de vie permettant l'utilisation de l'objet pour la satisfaction des besoins, la pulsion de mort assurant un repli loin de l'objet pour mieux garantir une nécessaire différenciation d'avec lui. L'activation excessive de la pulsion léthique, empêchant tout investissement de l'objet, a pour effet simultané de restreindre la présence ou encore d'empêcher la création du sujet psychique vivant. Ainsi dans le jeu de la bobine (expérience du fort-da, Freud, 1920) souvent commenté, Schmidt-Hellerau (2006) souligne qu'en faisant réapparaître l'objet, symbole de l'objet maternel, l'enfant se fait simultanément réapparaître et fait de nouveau aussi exister son sujet interne, comme conséquence de l'action de la pulsion libidinale. Mais tout autant, ce jeu met en scène le fait de disparaître, l'absence, le retrait, de l'objet. Certes, mais aussi du sujet, sous l'effet du retrait, de l'oubli, de l'action de la pulsion léthique. Ainsi, ce sujet, compris comme un objet de l'appareil psychique, en tant que lui-même objet psychique, peut donc se structurer de façon à apparaître et se maintenir en tant qu'agent interne, comme effet de la pulsion de vie. Mais il peut aussi ¨disparaître¨, se rendre absent, comme effet de la pulsion léthique.

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