dimanche 8 novembre 2009

Le Cid est-il un drame romantique? 3e partie

Comment Victor Hugo aurait-il traité le sujet du Cid?

Sans doute d’une façon bien différente. On sait que Corneille eut connaissance du romancero du Cid et s’inspira directement de la pièce de Guilhem de Castro : Los mocedades del Cid (les prouesses du Cid), pièce en trois journées (1618). Nul doute que le poète romantique n’eût recherché avant tout ce qui, soit dans le romancero, soit dans l’œuvre de Castro, est de la plus violente couleur moyenâgeuse et espagnole. Le Cid : un condottiere faiseur de rois, hautain et protecteur vis-à-vis de don Fernand, grand féodal indiscipliné, vainqueur des Maures et reconquistador du sol espagnol, pieux comme saint de vitrail (épisode du lépreux), enfin fils valeureux, amant passionné et brutal tout ensemble. Personnage complexe et fait de contrastes éclatants. L’abolition des règles eût facilité l’extension du drame comme chez Castro, où il s’étend sur trois années, et le dénouement heureux du mariage eût terminé la pièce.

Les grandes « scènes à spectacle » auraient toutes été faites : le Cid armé chevalier dans la chapelle de Burgos, et le coup de foudre qui fait de Chimène une amoureuse passionnée du beau seigneur, le soufflet infligé à Don Diègue par Don Gormas en plein conseil royal.

Dans la salle d’armes du château, Don Diègue essaye de décrocher sa trop lourde épée qui l’entraîne après elle, et voici l’épreuve que le vieillard fait subir à ses trois fils : il leur serre la main dans les siennes à les faire crier de douleur et il mord Rodrigue au doigt : « Lâchez-moi, s’écrie le jeune homme, si vous n’étiez pas mon père je vous donnerais un soufflet! » Le duel aurait lieu sur la place publique et les gentilshommes et les dames en seraient témoins; Gormas tomberait inanimé dans les bras de sa fille.

La bataille, comme dans Castro, serait connue par l’arrivé de prisonniers maures et racontée par un berger facétieux qui a vu la scène du haut d’un arbre. Ici, apparition du grotesque, car le berger est proche parent de Sancho Pança.

Des scènes galantes où Rodrigue s’entretient avec l’infante au balcon alterneraient avec des scènes de brutalité, comme celle où le jeune homme, qui rôde autour du jardin de Chimène, lui tue ses colombelles dont le sang rejaillit sur sa robe (souvenirs des cantilènes du romancero).

Tout cela serait, comme le dit Jules Lemaître, « singulier, magnifique et lointain ».

Bien différente est la conception de Corneille.

« Partout, a dit Sainte-Beuve, Corneille a rationalisé, intellectualisé la pièce espagnole, variée, amusante, éparse, bigarrée, il a mis les seuls sentiments aux prises. »

Que se propose-t-il, en effet? Il a dégagé du beau scénario de Guilhem de Castro l’élément rationnel, ou, ce qui revient ici au même, l’élément moral. « Faut-il punir le père de Chimène? » Voilà la question plantée au cœur de Rodrigue comme une épée, voilà le tragique essentiel : l’angoisse d’une âme devant un devoir terrible qui exige le sacrifice de ce qui vous est plus cher que la vie. Et cette angoisse va gagner le cœur de Chimène. « Que je sens de rudes combats…. ». Ces combats intérieurs, voilà qui est assez grand pour capter toute l’attention du spectateur, et les beaux coups d’épée des duels et des batailles ne sont que le symbole de la vaillance plus haute des héros, luttant contre eux-mêmes et remportant la plus belle victoire.

* à suivre *

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